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Le pont Wilson, un « monstre inoffensif » ? Histoire d’une île de Loire rayée de la carte

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L’auteur d’un récent article publié sur le webzine 37°, présentant le pont Wilson comme un « monstre inoffensif (...) affranchi de toute connotation religieuse, économique ou politique », dénonçait la présence d’un tag militant sur l’édifice comme une inacceptable souillure. Pourtant, une rapide analyse socio-historique de l’infrastructure et des politiques de patrimonialisation permet d’adopter un autre regard.

Il n’est pas question de revenir ici sur le propos général du billet publié dans la catégorie « Signe des temps » du site 37°. Ce billet a déjà consommé beaucoup de bande passante et l’essentiel a été dit par ailleurs. Simplement, il s’agit de revenir sur la manière dont y est présenté le pont Wilson, donné à voir comme « un monstre inoffensif qui n’a rien demandé à personne » — ce qui évoque plutôt Casimir qu’un pont de pierre. Plus loin, l’auteur de l’article présentait le pont comme :

« le monument le plus universellement emblématique de Tours, affranchi de toute connotation religieuse, économique ou politique, affichant comme seul pouvoir celui assez fabuleux de permettre aux êtres humains de passer d’une rive d’un fleuve à l’autre ».

Le Patrimoine, c’est sacré !

Ce qui choque l’auteur semble être le support du tag qui a servi à l’annonce de la manif contre la loi Travail et son monde : on ne taggue pas le pont Wilson, on ne s’en prend pas à la vieille pierre. Le patrimoine, c’est sacré !

Cette vision des choses, inculquée partout et largement infusée dans la pensée de sens commun, consiste à établir une hiérarchie de valeur entre les différentes « traces du temps » laissées par les hommes dans l’espace urbain. Le patrimoine est indiscutablement ancré du côté du sacré (à préserver, à « valoriser »), tandis que tags et graffitis constituent une atteinte à l’intégrité du précédent et relèvent donc de la souillure, du sacrilège (ils sont généralement interdits, effacés, leurs auteurs pourchassés et punis).

Bien souvent, quand on veut comprendre les principes de hiérarchisation des choses, des objets, des comportements, il faut chercher du côté des personnes, des fameux « être humains » qui sont derrière ces objets et ces comportements. Les monuments patrimonialisés sont généralement rattachés à l’œuvre de rois, de seigneurs, voire de Dieu, si on pense aux temples, églises et cathédrales. Les lavoirs, fours à pain, et autres éléments centraux de la vie villageoise d’antan ont eu bien plus de difficultés à se voir reconnaître un caractère sacré. Le critère d’ancienneté qui présiderait à la définition de ce qui mérite le statut de patrimoine pourrait être également discuté.
Enfin, qu’il s’agisse de patrimoine ou de graffitis, on conviendra que l’argument esthétique, ou plus généralement artistique, relève largement du point de vue (le point de vue n’étant jamais qu’une vue prise à partir d’un point, tout dépend d’où l’on se situe pour le formuler). Pensons au graffeur Banksy, qui ne fait pas l’unanimité contre lui, ou bien au mur d’expression libre de la rue Nationale plutôt bien reçu et approprié par la population locale, malgré les tentatives de censure municipales. A l’inverse on a vu, par exemple sur le projet de restructuration du haut de la rue Nationale à Tours, que la notion de patrimoine à sauvegarder peut devenir plus éphémère que des graffitis, dès lors que des intérêts économiques et politiques président à sa destruction (ou à son déplacement [1]). Cet été, c’est le musée des Beaux-Arts qui devait être défendu contre un projet d’extension présenté par la mairie de Tours.

Ainsi, les choix de valorisation ou de dévalorisation des objets constituant la ville, reposant sur des intérêts économiques et politiques (tourisme, commerce, spéculation foncière…), sont bien souvent sans rapport avec la ville telle qu’elle est vécue par ses habitants [2].

Pour en revenir à l’article de 37°, dire que le pont Wilson est le monument « le plus universellement emblématique » de la ville semble assez abusif. On pourrait très bien lui opposer la mairie, la cathédrale, la basilique, la gare, la tour du Beffroi… Ou pourquoi pas le pont de Fil (Saint-Symphorien), plus long pont piéton de toute la vallée de la Loire ! [3]

Le Pont de Pierre : un monstre pas si inoffensif

Par ailleurs, dire que le pont Wilson n’est porteur d’aucune connotation économique ni politique, et qu’il n’affiche aucun pouvoir si ce n’est celui de permettre la traversée « aux êtres humains », c’est méconnaître l’histoire de la ville.

Une petit exercice d’Histoire urbaine semble donc nécessaire. Le pont Wilson, initialement nommé Pont Neuf, est venu remplacer, au XVIIIe siècle, le pont d’Eudes (Vieux Pont) qui reliait les deux berges via l’île Aucard depuis le XIe siècle, un peu plus à l’Est (emplacement de l’actuel pont de fil). La construction de ce nouveau pont s’inscrit dans un des derniers gestes d’urbanisme militaire de l’Ancien Régime. En effet, il s’agit à l’époque de tracer une route reliant Paris à l’Espagne, passant par Chartres, Tours, Poitiers… Une ligne droite tracée sur une carte, et voilà nos ancêtres gratifiés du percement de la Tranchée, du pont de pierre, de la rue Nationale (rue Royale à l’époque, forcément) et de l’avenue de Grammont, jusqu’au Cher. Bien évidemment, cette ligne droite devait fluidifier les transports de marchandises et de l’armée. Aucune connotation politique ni économique donc…

Mais venons-en au pont lui-même. Le pont Neuf (Wilson) fut un des premiers ponts de pierre plats à traverser la Loire. Avant ça, on avait besoin de faire des ponts « arqués » si on voulait qu’ils tiennent le coup. Un pont plat symboliserait la puissance royale et mettrait en valeur l’architecture militaire qui prévalait en cette seconde moitié du XVIIIe siècle.
Mais un pont plat nécessite que les deux berges reliées soient à la même hauteur. Or, avant ces travaux, l’actuelle place Anatole France était un port qui descendait en pente douce jusqu’à la Loire. Le dénivelé brut de plus de 6 mètres que nous connaissons aujourd’hui (et qui sépare d’ailleurs en deux univers distincts la place Anatole France des quais de la Loire en contrebas), est en réalité un énorme remblai artificiel, mis en œuvre pour les beaux yeux du pouvoir en place.

Mais d’où vient le remblai de la place Anatole France ? Et bien cette terre sur laquelle roule notre beau tramway, c’est la terre de l’île Saint-Jacques. Quelle île Saint-Jacques demanderez-vous ? En effet elle n’est plus là. Pourtant elle se trouvait sur le chemin du « monstre inoffensif », et était habitée par des centaines de personnes, principalement des lavandières et d’autre métiers traditionnels en lien avec le fleuve.

Sur cette gravure datée du milieu du XVIIIe siècle [4], on voit bien au premier plan l’île Saint-Jacques, habitée. Un arc de triomphe a été posé en 1693 à l’endroit de l’actuelle place Anatole France, pour célébrer la visite de Louis XIV.

Vers 1765, ce sont entre 700 et 900 habitants selon les sources, qui ont été expulsés à coups de baïonnettes par l’armée, réquisitionnée pour l’occasion, afin qu’on puisse démanteler pierre par pierre, motte de terre par motte de terre, cette île « qui n’avait rien demandé à personne  »…

Cette gravure offre le même point de vue sur l’entrée de ville de Tours, à la fin des travaux, vers 1785 [5]. Les formes irrégulières ont été gommées au profit d’une architecture monumentale, de style militaire, et l’île Saint-Jacques présente quelques décennies plus tôt a bien disparu, avec ses habitants.

L’Histoire est sans cesse réactualisée au temps présent. Elle représente par là un enjeu pour la symbolique des lieux, et donc pour ce qu’on accepte qu’il en advienne. Le Patrimoine, autrement dit le caractère sacré que l’on veut bien accorder aux éléments d’une ville, toujours donné comme une évidence, ne doit pas être privé de mises en question. L’un des drames de l’Histoire comme discipline, est que pendant bien longtemps seuls les récits écrits permettaient aux discours d’être plus tard recueillis par les historiens. Mais vu l’encre qu’ont fait couler ces quelques crachats de peinture militants, on peut tranquillement se satisfaire de les imaginer figurer au rang d’archives historiques, témoignant de la vie urbaine tourangelle au XXIe siècle.



Notes

[3Il existe trois ponts piétons traversant la Loire : le pont de la Chartreuse en Haute-Loire (91 mètres), la passerelle Victor Schœlcher à Nantes (150 mètres), et la passerelle Saint-Symphorien à Tours (350 mètres). On peut lire avec intérêt, sur le site du comité de quartier Paul Bert, quelques éléments d’Histoire qui ont fait du pont de Fil un symbole pour les habitants de ce quartier et au-delà.

[4Dessin au trait avec rehauts de gouache, intitulé « Vue de la ville de Tours telle qu’on la voit de chez les révérends pertes Capucins », 1755 (auteur inconnu). Source : Société Archéologique de Touraine

[5Toile de Pierre-Antoine Demachy, « Vue de Tours prise de la Tranchée », 1787 (Musée des Beaux-Arts, Tours)

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