Pour un état des lieux de la culture à Tours. Acte I : Constats

Drôle de paradoxe que celui que connaît la culture à Tours depuis dix ans : d’un côté les financements publics en équipements et manifestations artistiques ont tendance à augmenter, la presse locale regorgeant de photos idylliques où se côtoient sourires d’élus et d’artistes triés sur le volet, de l’autre côté, les politiques culturelles sont rarement l’objet de mises en débat lors des élections et des pans entiers de l’activité artistique locale restent largement méconnus.

Il s’agira donc ici de mettre en perspective ce paradoxe avant de présenter notre enquête sur deux "événements culturels" importants de ces derniers mois : la fête de la Compagnie Off au Point Haut et les Jeudis du Jazz de la Place Plumereau.

Comme son titre l’indique, cet article entend surtout être le point de départ d’un état des lieux de la culture locale où artistes et citoyens pourront mener une réflexion collective.

Où est passée la politique culturelle ?

Ces derniers mois, les exemples du peu de cas que les politiques accordent à la culture se multiplient. La question artistique n’a été abordée dans les dernières campagnes régionales que par l’aspect financier, le plus souvent sous l’angle des économies possibles [1] dans le secteur, ou par l’aspect traditionnaliste lors de quelques sorties de Mme Marion Maréchal-Le Pen [2]. Peu de temps avant, un documentaire de France 3 montrait Mme Fleur Pellerin fraîchement nommée ministre de la Culture émettre des doutes sur ses compétences dans le domaine auprès de M. François Hollande [3] avant d’avouer à un journaliste qu’elle n’a pas le temps de lire [4]. La culture est devenue un "élément de langage" du gouvernement qui valide les politiques sécuritaires depuis le 13 novembre au nom de la sauvegarde de notre mode de vie supérieur tout en étant envisagée plus profondément comme une ressource touristique majeure, alimentant l’économie française en devises et participant au rayonnement extérieur de la France, notamment au Moyen-Orient. Même le Ministère reprend l’argumentaire économique dans sa communication en montrant que la Culture rapporte sept fois plus que l’industrie automobile [5]... Suivant la même stratégie et la même idéologie, Marseille, capitale européenne de la culture en 2013 a pu faire fructifier sa notoriété, drainer les subventions de l’UE et rentabiliser le tout en dynamisant son activité d’accueil des croisiéristes dont le nombre a été multiplié par dix entre 2000 et 2015 [6].

Sur un plan plus local, il est assez évident que la culture n’est pas au centre des préoccupations de la nouvelle équipe municipale qui, du reste, s’est assez peu investie à ce niveau lors de la campagne électorale. La présentation de la stratégie culturelle du maire qui a attendu plus d’un an avant d’en établir les grandes lignes directrices redonne ses lettres de noblesse au concept de tiédeur. M. Babary annonce la couleur d’emblée :

« Même si nous voulons maintenir un certain niveau pour la culture, les deux prochaines années seront difficiles au niveau du budget, nous devons avoir une gestion plus rigoureuse » [7].

Depuis un an, on assiste d’ailleurs a une politique assez paradoxale. D’une part, une phase de règlements de compte politiques a abouti au remplacement de la direction du Temps Machine [8], à des tensions avec la compagnie Cano Lopez [9] au théâtre du Plessis, à la démission de M. Jean-Yves Ossonce de la direction de l’Opéra [10], à la validation de la mise au point mort du projet de reprise du Bateau Ivre et à la suppression du festival Rayon Frais. D’autre part, la majorité des projets au long cours initiés sous Jean Germain, fédérant des subventions de l’Etat, de la Région, du Département, de l’Agglomération et de la Ville, et qui reposaient sur la construction d’équipements imposants (Petit Faucheux, Temps Machine, 37ème Parallèle, le Polau, Nouvel Olympia, déménagement de l’école des Beaux-Arts et du CCNT...), ont été confirmés par la nouvelle équipe, preuve de la faible marge de manœuvre politique lorsque de tels engagement budgétaires sont pris. Le processus de constitution de clusters et pôles de compétitivité [11] tellement à la mode chez les managers publics continue son chemin : après le Polau et son "incubateur" qui mélange arts de rue, études urbanistiques et conseil aux politiques urbaine [12], un label "Tours cité de la Musique" permettra de mettre en réseau les acteurs de la formation musicale, les lieux de diffusion et des groupes locaux de musique, permettant le rayonnement de la ville dans la compétition entre métropoles.

Quelques éléments cosmétiques ont également été concoctés, à la sauce démocratisation culturelle sur son lit d’initiatives citoyennes comme par exemple avec les bornes livr’libres [13] ou la constitution d’un fonds de 10.000 euros pour accompagner la diffusion du spectacle vivant dans les bars, restaurants et hôtels [14]...

Mais pour l’essentiel, le triomphe de la culture commerciale est patent : chacun a en tête la musique de Noël crachée par un réseau dense de haut-parleurs en centre-ville au mois de décembre pour instiller au consommateur la joie de mise en cette période, le nombre de stands de vente d’alcool et de nourriture comparé au nombre de groupes lors de la fête de la Musique, la programmation annuelle du Vinci [15] ou l’alibi artistique que constitue le CCCOD dans le large projet de réaménagement urbain de la place Anatole France [16]...

Tout ceci doit donc nous inviter à repenser la place de la culture dans notre ville et dans nos vies et le rôle social de l’artiste. Il s’agit de ne pas laisser ce domaine nous échapper sous l’apathie généralisée et le découragement et de l’abandonner entre les mains des politiques, des "experts" et des marchands.

Un peu d’Histoire...

Lorsque l’on regarde l’histoire de l’Humanité il est évident que le besoin de créer, dans le meilleur des cas, quelque chose de socialement considéré comme beau, est une pulsion vitale que l’on retrouve en tous lieux et de tout temps. Que ce soient les peintures de Neandertal dans la grotte de Gorham, les sculptures olmèques du premier millénaire avant notre ère, la mosaïque grecque hellénistique, les masques Bamoun du Cameroun, les danses balinaises, les fresques religieuses médiévales italiennes, l’architecture omeyyade ou le Quatuor pour la Fin du Temps - composé en 1940 par Olivier Messiaen alors en détention dans un camp nazi en Pologne - on voit bien que toute configuration sociale produit ses propres formes d’Art.

A la fois occupation du temps libre et souvent activité collective liée à des formes de mysticisme, de travail ou de rituel social, la pratique de l’Art s’est complexifiée parallèlement à la constitution de structures institutionnelles du Pouvoir et de la Religion. Dans un premier temps, le petit nombre d’individus qui vit de son Art ou plus précisément d’une activité à mi-chemin entre l’artisanat au savoir-faire très évolué, l’ornementation, l’animation, la liturgie et la création est dépendant du seigneur féodal ou du chef religieux. Ainsi, l’Art sert d’écrin au Pouvoir : il glorifie le dirigeant, légitime son emprise, décore ses palais, met en valeur ses qualités supposées, embellit son histoire, lui attire la grâce divine, montre sa puissance et assimile l’action publique à la beauté esthétique. Les fresques de Lorenzetti de 1339 dans le Palazzo Pubblico de Sienne sont réalisées à la gloire du gouvernement de la ville pour en montrer les vertus et les bienfaits.

A partir de la Renaissance, l’Artiste devient lui-même un enjeu pour le pouvoir et les grands seigneurs européens s’arrachent ses services, participant à sa renommée et à sa fortune : désormais, les artistes signent leurs œuvres, ouvrent leurs écoles et font carrière, laissant une trace et une influence plus ou moins profondes comme en témoignent les parcours d’un de Vinci ou d’un Van Eyck. Les aristocrates eux-mêmes, pris dans la logique de cour et de ses compétions symboliques, se mettent à la pratique artistique. Cette mode aboutira au siècle des Lumières à la construction de la figure du despote-éclairé, praticien et protecteur des Arts : Louis XIV est un danseur émérite et Frédéric II de Prusse était connu pour ses compositions et sa maîtrise de la flûte.

La création de l’Etat Moderne au XVIIème siècle va structurer en retour le milieu artistique avec la création des académies royales (peinture, sculpture, musique et architecture) et avec la multiplication des collections privées de cabinet, parfois ouvertes au public huppé des villes. Après la Révolution Française et surtout l’épisode napoléonien, les musées ou académies des Beaux-Arts ouverts aux citoyens fleurissent dans toute l’Europe, participant à la fois à la constitution d’un goût et d’un esthétisme dominant et à la formation de légions d’artistes à la technique irréprochable durement acquise. Ainsi Jacques-Louis David devient sous le Consulat conseiller artistique de Bonaparte pour lequel il dessine des costumes, conçoit des décorations et peint de véritables monuments de propagande à la gloire du dictateur.

A la fin du XIXème et au début du XXème, en pleine expansion du capitalisme industriel et de l’économie de marché en Occident, et avec l’essor d’une bourgeoisie préoccupée d’imiter les pratiques aristocratiques, l’Art rentre petit à petit dans une logique de marché : on paye des portraitistes reconnus par les Académies, on achète des partitions de musique de chambre éditées à grande échelle, les grands écrivains deviennent de véritables célébrités — les journaux embauchent un Balzac ou un Zola pour réaliser des feuilletons qui fidéliseront le lectorat grandissant — et le cinéma devient une industrie lucrative.

Parallèlement, la contradiction même du système marchand en Art apparaît, largement influencée par la pensée de Marx puis Lénine et Gramsci, par Bakounine et par le socialisme français (Saint-Simon, Blanc, Blanqui, Fourier et Proudhon), prônant la critique de l’Art académique et de l’Art au service du pouvoir bourgeois, l’organisation autonome des artistes pour exercer et diffuser leur Art librement, la portée révolutionnaire de l’acte créatif et la nécessité de démocratiser avant tout la pratique de l’Art et non sa consommation comme simple marchandise. Le Dadaïsme, l’engagement communiste de nombreux artistes et la constitution de cités d’artistes comme La Ruche à Paris (1902) résultent de ce processus contestataire ; la pensée d’un Guy Debord et du mouvement de mai 68 en France témoignent d’une conception qui, encore récemment, tenait l’Art pour instrument de progrès social.

Avec la construction progressive de l’Etat-Providence dans les années 30, une véritable politique publique culturelle va émerger. Jean Zay, ministre de l’Education nationale et des Beaux Arts du Front populaire (1936), qui initie la reconnaissance des droits moraux des artistes sur leurs œuvres, la création des Bibliobus, la création du Festival de Cannes (en réaction au soutien accordé par le pouvoir fasciste italien à la Mostra de Venise), une action publique visant à démocratiser vigoureusement les pratiques artistiques dans l’environnement scolaire, etc.

L’ordonnance du 13 octobre 1945 institue le régime de licences d’entrepreneur du spectacle. Cette disposition, directement inspirée d’un projet porté par le régime de Vichy en 1943, donne à l’exécutif la capacité de contrôler les producteurs et diffuseurs, d’assurer « le respect de l’ordre public et des bonnes mœurs » [17]. Le pouvoir politique peut ainsi à la fois structurer l’organisation économique du milieu artistique et contrôler les contenus.

Sous la IVème République, Jeanne Laurent, camarade de Germaine Tillon dans la Résistance, co-créé le Festival d’Avignon et le Théâtre national populaire.

Cependant, l’intervention en matière de politique culturelle se matérialise puissamment par la création, par De Gaulle, du Ministère des affaires culturelles. Le décret du 24 juillet 1959 définit les missions du Ministère : « rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français, d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel et de favoriser la création de l’art et de l’esprit qui l’enrichisse ». Est mise en œuvre par l’État une politique culturelle du "Choc esthétique" basée sur une hypothèse douteuse : Malraux soutient que le contact avec les "grandes" œuvres suffirait à les rendre accessibles au "plus large public".

Par conséquent, en matière de diffusion du spectacle vivant, l’action de Malraux vise à parsemer le territoire de Maisons de la Culture (les ancêtres de nos Scènes nationales), grands équipements pluridisciplinaires conçus par l’État sans concertation avec les collectivités locales, la direction artistique de ces lieux étant assurée par des personnalités nommés par l’État. La programmation des Maisons de la Culture se fond sur une séparation « œuvres savantes-pratiques populaires » afin de valoriser les "grandes œuvres" et les montrer au public. On assiste à la validation de fait d’une hiérarchie esthétique et qualitative sur les formes d’art et leurs pratiques et d’une sorte de fantasme sur la "démocratisation culturelle" et la formation du peuple au bon goût. Les recherches de Bourdieu et Passeron dans les années 1960-1970 sur ce thème montreront d’ailleurs l’inefficacité des telles politiques.

Dans les années 70 la politique de Malraux — basée sur une vision particulièrement autoritaire de l’action de l’État et par une sélection d’œuvres de référence — est largement nuancée par Jacques Duhamel, ministre en poste sous Pompidou qui favorise les actions de contextualisation des œuvres et participe à l’émergence d’un réseau de petits lieux de diffusion, tranchant avec le projet de Cathédrales de la Culture de son illustre prédécesseur.

L’arrivée au pouvoir de François Mitterrand en 1981 et la nomination de Jack Lang au ministère se traduisent d’une part par un train de mesures relativement "émancipatrices" avec la très franche augmentation de la dotation financière du ministère, la reconnaissance des pratiques "populaires" (Arts de la Rue, Cirque, Musiques Actuelles) et la prise en compte de la nécessité de contextualiser les œuvres pour les rendre accessibles à tous...). D’autre part, des décisions nous rappellent que la politique culturelle de l’État est aussi une politique de prestige et de contrôle des discours et des représentations : politique de grands travaux, intégration de la régulation des médias dans le champ de compétence du ministère lors de la première cohabitation, privatisation de l’audiovisuel public, etc. Ce moment de la politique culturelle est d’ailleurs bien paradoxal : l’institutionnalisation et le subventionnement de certaines disciplines comme les Musiques Actuelles ou les Arts de Rue peuvent aussi leur faire perdre leur substance subversive et dompter un peu leur discours avec leur entrée dans la logique administrative.

La politique des successeurs de Lang s’inscrit dans ce cadre, à quelques nuances politiques et réformes structurelles près.

Dans le contexte néolibéral qui domine depuis lors, la responsabilité des artistes dans la diffusion du discours légitimant l’actuelle organisation économique doit être interrogée : le Pouvoir, en intervenant de plus en plus massivement dans la production artistique et dans la rémunération des artistes (création du régime dérogatoire de l ’assurance chômage pour les artistes en 1969 dit régime de l’intermittence du spectacle, intervention de plus en plus forte dans le soutien financier à la production culturelle, rôle croissant des collectivités locales dans les politiques culturelles), cherche t’il à désamorcer les discours affirmant que l’ordre politique et économique capitaliste rend impossible l’émancipation intellectuelle et artistique des communautés humaines [18] ?

Il est d’ailleurs intéressant et symptomatique de voir que cette évolution libérale se matérialise aussi dans les mots. Dans le milieu artistique, le terme "production artistique" a été remplacée par "création" dans les discours portés par la puissance publiques et les opérateurs culturels. Dans un mouvement symétrique, dans le champ économique, la nouvelle figure de "l’Entrepreneur Créateur de richesses" a remplacé le terme de propriétaire des moyens de production ou de patron...

Venons-en aux faits et à notre bonne ville de Tours. Nous avons choisis deux exemples d’ampleur très différentes mais qui montrent les dérives d’une certaine manière de concevoir les liens entre politique, économie et culture.

Par Hideya HAMANO, LES GIRAFES, Opérette Animalière, Tokyo

Dérapages contrôlés en milieu subventionné...

Le 7 novembre dernier avait lieu au Point Haut à Saint-Pierre-des-Corps, la Blitz Witz Night organisée par La Compagnie Off [19]. Pour le néophyte, la phrase précédente confine à l’énigme ou au cours d’esperanto, mais les initiés de la fine fleur artistique et politique de l’agglomération savaient à quoi s’en tenir, « une nuit de la fulgurance des désirs » où des artistes sont invités à « à une expansion, une suspension, une surimpression où le processus créatif est au cœur de l’acte artistique » de 18h à 4h du matin [20]. La programmation regroupe différentes disciplines artistiques (danse, acrobatie, musique, arts plastiques...) et des performers de renommée internationale ou plus locale, dans un espace au charme post-industriel. La communication (presse, radios, TvTours et des affiches 4x3 sur des panneaux Decaux) payée par l’Agglomération, soit un coût de plusieurs milliers d’euros, a bien fonctionné : plus de 1 000 participants ont déboursé une entrée à 10 euros et peuvent se désaltérer au bar où toutes les boissons sont à 2,5 euros. Comble de la subversion, les barmen portent des casquettes de l’armée rouge, peut-être un clin d’œil à la municipalité communiste qui accueille l’événement ou plus subtilement à la dialectique marxiste du progrès social par l’Art...

Pour reprendre les choses dans l’ordre et profiter pleinement de ce qui se joue ici, il nous faut mieux présenter les deux amphitryons de la soirée :

- Le Point Haut est un gigantesque bâtiment financé par l’Agglomération à hauteur de 3,9 millions d’euros (sur les 4,4 millions du total) qui a pour double objectif affiché d’abriter deux structures — La Compagnie Off (spectacles de rue) et le Polau-pôle des arts urbains (conglomérat d’activités artistiques, urbanistiques et de conseil politique) — et de réhabiliter une partie des friches industrielles de la ville de Saint-Pierre-des-Corps. Lorsque l’on décortique la plaquette de présentation du projet [21] et son site internet, on mesure un peu mieux les enjeux sous-jacents. Première remarque, c’est la rubrique "Presse" qui est de loin la mieux achalandée et qui montre une couverture médiatique exemplaire du projet, les magazines spécialisés en architecture ou les grands magazines nationaux comme le Point saluent la "friche culturelle" et participent ainsi en retour au rayonnement de Tours. Cette communication a d’ailleurs valu au chantier de remporter le 26ème Grand Prix Cap’Com de la communication politique territoriale [22].

Cependant, la ville de Saint-Pierre-des-Corps garde bien le réel objectif en ligne de mire : « Le Point Haut contribuera à une mixité des genres : la réflexion artistique et culturelle au cœur de la zone industrielle, à un jet de pierre du site historique des Magasins généraux, dont la silhouette en forme de vaisseau, retrouvera bientôt une jeunesse. Des entreprises nouvelles s’installent. Le Point Haut accompagne cette renaissance [23] ».

Le chantier a été confié à l’agence "Construire", célèbre pour ses réalisations de réhabilitation industrielle comme le Lieu Unique à Nantes, son travail dans les Zones Urbaines Sensibles comme à Saint Denis et ses partenariats avec des célébrités du milieu artistique comme Bartabas et son Académie des spectacles équestres. La mise en récit du chantier et sa conceptualisation à partir de la novlangue du "développement durable", du "juste prix", de la "haute qualité humaine" et de la "valorisation des savoir-faire de nos territoires" [24] sont les spécialités de l’agence et trouvent leur quintessence dans cette idée admirable :

« La cohabitation du monde des arts de la rue et du chantier est très intéressante à observer. Une scène très parlante à ce sujet a lieu tous les midis. Les horaires de pause étant décalés, les ouvriers reprennent leur travail avant les utilisateurs. Ceux-ci sont installés sur la terrasse du Coffee et observent les ouvriers en train de travailler. On assiste littéralement à un retournement de situation où les ouvriers deviennent acteurs et les utilisateurs/artistes assistent au spectacle ! ».

Le travail est devenu spectacle, la pénibilité de la tâche ouvrière est balayée par une conception romantique du travail sur les matériaux. Le chantier n’est plus un lieu de salariat, de douleur ni le produit des choix politiques des élites, mais un espace idéalisé qui a évacué les tensions sociales pour devenir le lieu aseptisé d’une citoyenneté qui ne sent plus vraiment la sueur et le gravât :

« Tout chantier doit être considéré comme un acte culturel, faisant de ce moment fort de la transformation de la cité un événement ouvert à tous. La culture est considérée ici comme un ensemble de règles intériorisées de savoir et de pratiques partagées par un groupe et qui définissent une manière d’être et de vivre ensemble. A ce titre, toute activité humaine est l’expression d’une culture. Le chantier va servir à la fois de cadre et de support à des interventions liées à la production du cadre bâti : utilisation de la cité de chantier comme lieu d’échange et de rencontres, mise en scène des temps forts de la construction, attachement à la mise en valeur de la "main d’œuvre"  ».

Toute la durée du chantier a été ponctuée d’animations et performances regroupant les architectes du projet, les artistes de la Compagnie Off, des hauts-fonctionnaires municipaux et quelques cautions universitaires sociologiques et urbanistiques. On y « écoute la magie du chantier », on participe « à une création artistique d’un parcours en fauteuil roulant » et on « traite la pollution par les plantes »...

- La Compagnie Off, dont le directeur artistique est M. Philippe Freslon, est une compagnie d’arts de rue crée en 1986 et qui produit des spectacles un peu partout dans le monde, impliquant souvent des moyens importants en ce qui concerne la logistique, l’utilisation de machines et les ressources humaines. A l’évidence, M. Freslon est un entrepreneur du spectacle qui a réussi, il brasse du beau monde, participe à des émissions de radio avec Mme Aurélie Filipetti [25], se considère comme un « ambassadeur, représentant la France, la Touraine » [26] et n’oublie pas de garder les pieds sur terre « parce que notre savoir-faire s’exporte à l’international. Cela nous donne un souffle positif pour le moral et pour les finances.[...] Cette économie culturelle est importante. Nous, quand on part, c’est à 40 avec 70 % d’intermittents de la région. Quand on rentre de l’étranger, les gens dépensent leurs devises ici. En deux ans et demi, nous avons réalisé près de 30 000 heures d’intermittence [27] ».

M. Freslon oublie de dire dans ces interviews que sa compagnie reçoit des subventions de l’État, la Région, l’Agglomération et la ville de Tours. Les chiffres sont difficiles à trouver malgré leur caractère public, mais il s’agit de plusieurs dizaines de milliers d’euros par an.

Tous ces aspects bassement matériels nous feraient oublier presque le propos artistique, « une conception fragile sur la fissure, proche du vide. C’est l’équilibre dans le déséquilibre, la normalité dans l’anormalité, une quête de justesse et d’essentiel » [28]. Cette phrase du manifeste de la compagnie sur son site représente une bonne synthèse de cette conception de l’art qui accompagne le politique, à la manière du bouffon qui égratigne avec complicité le Prince :

« Quand une ville propose son architecture et ses places publiques, le berceau de la scénographie urbaine, la Fantaisie OFF la remodèle le temps de son passage et s’amuse à surprendre. Les spectacles épousent les formes et les perspectives de la ville, donnent un regard neuf sur un cadre devenu banal et font naître un univers éphémère au cadre panoramique » [29].

Il s’agit d’accepter la mise en scène urbaine du pouvoir, de s’amuser, de changer de point de vue et de proposer de l’éphémère. Esprit critique et projet politique alternatif ne sont pas disponibles en boutique, et c’est récurrent chez M. Freslon, visiblement, comme le prouve son témoignage hallucinant sur un de ses spectacles aux Émirats Arabes Unis où la question sociale et politique est balayée d’un revers de main [30].

Revenons à notre belle soirée du 7 novembre... Même si notre presse d’investigation locale reste dithyrambique sur la Blitz Witz Night et réclame déjà une nouvelle édition [31], en fouillant un peu on se rend rapidement compte que sous le vernis enchanteur du happening pour beautiful people, quelques éléments peuvent faire grincer les esprits chagrins.

Par exemple, la question du financement de la soirée reste floue. En effet, l’Agglomération qui subventionne la Compagnie Off pour son fonctionnement annuel demande des contreparties sous forme de missions, par exemple l’organisation de deux soirée dans l’année pour animer la vie culturelle tourangelle. Cependant, la Compagnie a demandé et obtenu une subvention spéciale de la ville de Tours (au moins 5 000 euros selon nos informations) pour la soirée, bénéficiant ainsi d’une double aide pour un seul et même événement.

La question des recettes de la soirée (au moins 20 000 euros) est aussi sujet d’étonnement. Il est évident que le spectacle-locomotive de la soirée, le Chant des Sirènes, proposé par une compagnie des Cévennes a été rémunéré (le spectacle est facturé 11 000 euros selon nos informations). Cependant, le traitement n’est pas le même pour tous : nous avons eu des témoignages d’artistes participant à la soirée à qui M. Freslon a promis à l’oral de partager les recettes du bar ou alors qui ont signé des contrats de coproduction où quelques dizaines uniquement d’euros étaient versés pour les déplacement des artistes, sans rémunération prévue pour leur intervention. Souvent, la visibilité offerte par l’événement et sa couverture médiatique étaient avancés comme arguments auprès des artistes. Au-delà du fait que la plupart des artistes de la soirée n’ont pas été rémunérés et reconnus comme salariés, l’absence de contrats en bonne et due forme pose des problèmes de couverture en cas d’accident du travail et de cotisation aux caisses de retraites et d’assurance-chômage.

La politique des invitations pour la soirée est également pour le moins originale. Malgré sa mission de service public et de démocratisation culturelle, la Compagnie Off a refusé à l’association reconnue d’utilité régionale Cultures du Cœur les dix places gratuites demandées pour permettre à des jeunes de quartiers défavorisés d’assister à la soirée.

La plupart des barmen et des techniciens présents étaient bénévoles, même s’ils travaillent le reste de l’année avec la Compagnie Off. Certains des techniciens consultés avouent à demi-mot une sorte d’entente tacite, le bénévolat lors de quelques événements annuels serait attendu de la part de ceux qui travaillent sur des spectacles de la compagnie.

Quelques questions viennent alors à l’esprit : où est passé le débat public au sujet de l’utilisation de sommes aussi importantes pour le Point-Haut ? Y-a-t-il réellement des discours différents au sein de la classe politique locale sur ces thèmes ? Le rôle de l’Art est-il de fédérer des investissements et d’attirer les médias et entreprises pour accentuer l’embourgeoisement des villes et la compétition entre métropoles ? Est-il pertinent pour le pouvoir politique de subventionner aussi longtemps certaines compagnies et d’engager les collectivités sur le très long terme, escamotant ces questions lors des élections ? Est-il possible pour une structure artistique de garder son indépendance en dépendant autant de l’argent public ?

Image © Copyright 2016 Fanny L. | Tous droits réservés

Jazz, commerce et bon voisinage

Prenons un autre exemple récent, cette fois-ci assez caractéristique de l’utilisation de l’art à des fins commerciales avec l’entremise du pouvoir politique, dans un savoureux mélange des genres.

Au printemps 2015, face à la grogne déjà ancienne des bistrotiers de la Place Plumereau, mécontents de l’activité estivale de la Guinguette qui bénéficie de subventions municipales pour sa programmation culturelle et d’une réelle clémence en ce qui concerne la question des nuisances sonores, la nouvelle équipe municipale de M. Serge Babary, ancien président de la Chambre de Commerce et d’Industrie, a décidé de montrer sa bonne volonté.

C’est essentiellement Mme Céline Ballesteros qui monte l’opération, avec l’aide de sa camarade, Mme Christine Beuzelin, adjointe municipale à la culture. Le profil de Mme Ballesteros est tout à fait passionnant pour comprendre ce qui se trame ici : adjointe au commerce (numéro trois sur l’organigramme de la municipalité), sixième vice-présidente chargée de la Culture et du Sport au Conseil Départemental, fille d’une figure de la médecine alternative locale et d’une lignée de commerçants [32] et dirigeante de la société Phytodiet [33] (entreprise qui vend par correspondance et par l’intermédiaire de revendeurs privés, sur le modèle qui a fait le succès de Tupperware, des produits de régime, déclarant près de 340.000 euros de chiffre d’affaires en 2012 [34] selon le Tribunal de Commerce et ayant eu quelque litige à régler en justice en 2014 [35]).

Force est de constater que l’équation de départ était complexe pour la municipalité. En effet, le projet d’animation de la place Plumereau est monté dans l’urgence à partir du mois de mai sans que la Ville ne veuille débourser un euro en la matière. Il fallait en plus contenter à la fois les patrons de bar et leur clientèle sans s’aliéner le voisinage assez influent par l’action du collectif anti-bruit du Vieux-Tours. Enfin, les contacts dans les milieux culturels locaux étaient bien restreints.

Qu’à cela ne tienne, Mme Ballesteros fait la tournée des bars de la place Plumereau et obtient l’accord des patrons pour que chacun abonde un fonds à hauteur de quelques 500 euros afin de constituer une cagnotte qui servira à organiser une animation hebdomadaire pendant tout l’été. Assez vite, l’idée d’organiser des concerts de Jazz, les jeudis, à l’heure de l’apéro semble suffisamment fédératrice et consensuelle : le Jazz, c’est élégant, ça se joue pas fort, ça plaît à tout le monde ou tout du moins, ça ne coupera pas l’appétit des touristes massés dans la place à la belle saison. Touristes que l’on a déjà gratifié d’un arrêté anti-mendicité dans le Vieux Tours pour éviter que la fête ne soit gâchée par la vue d’un SDF malaimable ou par l’aboiement d’un chien au toilettage défaillant. L’apéro, c’est aussi la promesse que le bruit, enfin, la musique, cessera à 21h, laissant les voisins à leur quiétude tant aimée [36].

C’est à l’association assez confidentielle Jazz Région Centre que la municipalité confie, sur la base du bénévolat, la programmation et la gestion technique et administrative des évènements. Le processus de programmation de l’association passe d’ailleurs par un filtre d’autocensure : d’une part des groupes de chanson française et de musique celtique sont programmés, sacrifice ultime du Jazz sur l’autel du dieu Grand Public ; d’autre part, il y a la volonté de pérenniser l’évènement qui permet à des artistes locaux d’être payés correctement (90 euros net) et en conformité avec la législation, chose assez rare dans des lieux non subventionnés. L’association obtiendra dans les mois qui suivent une subvention de fonctionnement de 5 000 euros pour la saison 2015-2016 sans qu’un lien de cause à effet ne soit évoqué.

Mesdames Beuzelin et Ballesteros sont de la fête lors du premier concert le 2 juillet 2015 et nos confrères de la Nouvelle République, fidèles à la tradition française du journalisme indépendant couvrent l’évènement avec un ton de publi-reportage qui force le respect [37].

Tout est dit ici : une culture-prétexte utilisée à des fins commerciales et touristiques, une presse locale instrument de promotion, une action culturelle portée par l’adjointe au commerce, elle même symbole vivant de cette fusion culture-commerce de par son cumul de mandats, une validation du bénévolat comme norme pour l’organisation de l’action culturelle, une puissance publique au service d’intérêts privés, une gestion dans l’urgence de la chose culturelle et une volonté de consensus qui préside au critère esthétique.

Cet exemple, loin d’être anecdotique, montre l’orientation des politiques publiques locales en ce qui concerne la culture. La charte de bonne conduite nocturne en cours de rédaction par les services de la mairie et qui servira probablement de base à la négociation entre la Ville, les patrons de bar et les associations de voisinage dans les prochaines semaines, ne fait que coucher sur le papier les "bonnes pratiques" expérimentées cet été et qui risquent de conditionner sévèrement la pratique de la musique live dans le Vieux Tours.

En guise de conclusion

Ce contexte, qui détermine la vie artistique depuis une quarantaine d’années et qui participe à une certaine somnolence politique des artistes, repose donc d’une part sur la culture industrielle marchande triomphante — devenue argument marketing a minima pour la promotion du tourisme ou des débits de boisson — et d’autre part sur la culture institutionnelle subventionnée en perte de vitesse, sur fond d’unanimisme tiède entre le Parti Socialiste et Les Républicains et de dérive bureaucratique superposant les administrations et les ambitions personnelles. Ces deux facettes de la culture dominante ont une influence très forte sur l’appréhension sociale de l’Art, sur la pratique elle-même et sur la vie des artistes, devenus à la fois techniciens, administrateurs, secrétaires, enseignants, remplisseurs de dossiers de subventions, marketeurs, chefs de projet, logisticiens et publicitaires. Souvent issus de catégories sociales favorisées, ayant suivi des formations assez longues, parfois payantes et porteuses d’un certain conformisme, pris dans une logique libérale de compétition et de rentabilité et dans la précarité du statut d’intermittent du spectacle, les artistes ont assez largement mis de côté la portée sociale et politique de leur activité, y compris dans leur organisation.

Cette manière un peu schématique de présenter les choses n’est pas une critique en tant que telle du succès populaire et commercial d’un artiste et ne sous-entend pas forcément que toutes les structures et artistes subventionnés vivent de compromis et de consensus frais. Nous ne remettons pas en question non plus la légitimité de la recherche d’une juste rémunération pour les artistes ni la volonté de l’État de valoriser l’Art, mais de fait les effets de la dynamique marchande et étatique sur la pratique artistique sont très prégnants.

Il nous semble cependant nécessaire, pour examiner et relativiser ces constats ainsi que pour montrer la richesse des expériences locales, de présenter d’abord un tableau de la culture alternative à Tours. Nous précisons d’emblée ici que ce que nous entendons par "alternatif" est une pratique artistique qui ne rentre pas dans une logique de rentabilité et qui ne fait pas appel à de l’argent public, il n’est pas question de jugement sur les esthétiques ou disciplines portées par les artistes et il sera encore moins question d’attribuer des "bons-points de culture underground" où le caractère confidentiel ou avant-gardiste de telle ou telle pratique suffirait à en démontrer la qualité intrinsèque. Ce qui nous intéresse, ce sont les acteurs, les lieux, les philosophies, les difficultés, les expérimentations, les échecs ou succès et les axes politiques dans l’objectif d’essayer de saisir ces mouvements originaux qui ne veulent pas (trop) subir les contraintes du contexte culturel dominant et continuer à créer librement.

Nous appelons donc tous les artistes, collectifs, associations et compagnies qui se sentent concernées par cet article et ce projet d’état des lieux à se manifester auprès de nous afin de partager leur action et ainsi sortir de l’isolement pour prendre conscience de leur force. L’idée est de synthétiser toutes ces contributions dans un futur acte II qui permettra de constituer un réseau local d’artistes, de tirer des enseignements par la confrontation de expériences et de montrer à tous la force et la vitalité de la création à Tours, pour continuer de croire qu’une autre ville et une autre existence sont possibles.

Pour présenter l’action et la philosophie d’une association, d’un artiste, d’un collectif, d’une coopérative ou de toute expérience artistique dans l’optique de la rédaction de cet acte II, suite logique de cet article, veuillez nous contacter à : josephine.kalache[at]gmail.com

Par Joséphine Kalache et une copine.

Image © Copyright 2016 Aurélie Schnell | Tous droits réservés

Notes

[17[Philippe Nachbar, « Rapport n° 397, Commission des Affaires culturelles du Sénat » - 1997-1998.]
Ce dispositif peut être comparé au régime du visa d’exploitation en vigueur dans le cinéma, mesure visant à un contrôle administratif de la production cinématographique. Rappelons que les licences d’entrepreneur du spectacle ne sont pas délivrées par les Direction régionales des affaires culturelles (Ministère de la Culture), mais par les préfets de région, corps constitué sous le régime de Vichy dépositaire de l’autorité de l’État dans les territoires.

[18Questionnement à fouiller chez Boltanski et Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, Gallimard, 1999

[21http://www.pointhaut.com/ (télécharger en bas de la page)