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Terres du Son : un camp d’exploitation culturelle comme tant d’autres

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Voyage hallucinant dans les coulisses néo-libérales de Terres du Son, festival-supermarché comme tant d’autres, qui paye très cher les têtes d’affiche mais ne rémunère pas (ou peu) les « petits » artistes locaux. Ni les bénévoles pas toujours heureux de leur servitude volontaire.

Comme nombre de festivals déguisés en sympathiques associations qui aiment la culture, Terres du Son est une entreprise commerciale négrière. Avant d’explorer ses coulisses, signalons qu’en Touraine, bien des festivaliers n’aiment pas qu’on les mène en bateau. Surtout ceux qui ont depuis longtemps pris des habitudes de bon accueil, de confort et surtout de tarifs accessibles. Politiques cultivées depuis toujours, par exemple, par le festival Aucard de Tours. Sans parler des fêtes-festivals privés que l’on peut fréquenter en région depuis des années [1].

Comparons Terres du Son avec Aucard de Tours

Reprenons l’exemple d’Aucard de Tours, organisé depuis 29 ans par Radio Béton. Pour seulement 25 euros les 5 jours (!), le festivalier est accueilli sur un site à taille humaine, abondamment décoré, aux multiples bars et espaces thématiques où l’on peut s’attabler, boire ou manger pour moins de 3 euros. Quand Aucard de Tours fait éventuellement du bénéfice, celui-ci est réinvesti l’année d’après dans l’économie du festival. Pas sur le compte en banque privé des organisateurs. Aucard, qui défend une image de la « culture alternative », n’est pas une entreprise à but lucratif mais un cadeau plein de bonne humeur qu’une bande de potes fait à sa ville. Détail important : tous les artistes, même locaux, qui jouent dans l’enceinte d’Aucard, sont rémunérés.

Autre avantage : pas plus de 4 000 festivaliers sur le site d’Aucard. Passé les 2 500 personnes, on passe du registre de la fête sympa à celui de l’industrie anonyme. L’un des secrets de la convivialité, c’est le nombre. Terres du Son, c’est 32 000 festivaliers en 2013. Intime. Convivial. Cela doit en faire des bières vendues à 3 euros.

Objection fréquemment entendue à propos d’Aucard : « Ils n’ont pas de tête d’affiche ». Traduction : « Ils n’ont pas d’artistes "connus" qui demandent 50 000 euros de cachet. » Pour être intéressants, les artistes programmés devraient être « vus à la télé ». Sinon, ce ne sont pas des artistes.

Mais au-delà de la musique, l’essentiel n’est-il pas l’espace-temps de socialisation offert ? Qu’importe si des groupes ne plaisent pas. Au lieu de rester seul chez soi devant un écran, on peut, pour un tarif dérisoire, passer du temps dehors dans une ambiance de guinguette Rock’n’Roll, se vautrer dans l’herbe tendre de la Gloriette en la compagnie de gens que l’on ne fréquente qu’en cette occasion.

Terres du Son, le pays où la vie est plus chère

Tarifs 2014 : 67,69 € les trois soirs, ou 32,99 € par soir.

Juillet 2013. Après parfois plus de deux heures de bouchon et d’attente, une fois garé au fin fond d’un champ, le festivalier passe cinq check-points avec vigiles, puis débouche un sinistre couloir de barrières au bout duquel l’attendent les rares stands d’un « village associatif » (pour lequel les assos présentes doivent payer [2]). C’est là, sur une petite scène, que jouent gratuitement les artistes du coin. Seul brin de décor et de poésie à l’horizon, la compagnie tourangelle Le Muscle a installé son immense bulle lumineuse qui abrite la scène des DJ locaux.

Passé ce corridor, le festivalier est interné dans un immense champ vide, cerné de barrières. Trônent là deux grosses scènes et une troisième plus petite sous un chapiteau : les scènes des artistes rémunérés. Le long des grillages, quelques stands anonymes débitent des kilomètres de bières. Ne manquent que les miradors de ce camp de rétention musicale, ou en troupeau, les consommateurs vont, pendant toute la soirée et par milliers, migrer d’une scène à l’autre.

Terres du Son, festival qui ne paye pas les "petits" artistes locaux

En 2013, désireux de jouer devant du public, mon comparse de Polémix et La Voix Off suggère que l’on se produise trois soirs à Terres du son. Gratuitement bien sûr. Premier soir, fatigué par un autre boulot, je décide de ne pas jouer. Arguant que si un festival veut être certain d’avoir des artistes, il faut d’abord payer ces derniers. Terres du Son reste gagnant : je bosserai gratis deux soirs au lieu de trois. Sans défraiement [3].

Ce discours fait hurler mes copains, les autres DJ Tourangeaux bénévoles, qui eux, se battent pour bosser gratuitement à Terres du Son. « Mais pour qui te prends-tu pour ainsi exiger d’être payé ? ». Précisons que la plupart de ces DJ ont par ailleurs des emplois stables leur permettant de jouer les artistes sur leur temps libre. Et de ce fait, de pulvériser le marché.

Un copain batteur dans un groupe jazz-swing du coin me racontait récemment :

« Mon groupe marche bien. Il y a trois ans, une nana de Terres du Son m’appelle :

— Salut c’est Terres du Son, on adore ton groupe. On le veut.
— Super. Voilà notre tarif : C’est tant.

Silence gêné au téléphone, puis :

— ...Bein... On est Terres du Son. On ne paye pas les artistes locaux qui jouent sur la petite scène. Mais vous allez pouvoir vous produire devant les milliers de personnes qui passent devant l’entrée du festival ! Une super opportunité de vous faire connaitre !
— Désolé, on ne travaille pas gratuitement.
— Tant pis pour vous. Salut.
 »

Tarif du groupe britannique Skunk Anansie : 55 000 euros confie un bénévole dépité.

En coulisses : l’école de commerce s’amuse

Coulisses de Terres du Son, semblables à celles de bien d’autres festivals. Un rêve néo-libéral déguisé en cool attitude : des centaines de bénévoles triment. 500 bénévoles en 2011. 600 en 2012, 680 en 2013, 800 bénévoles revendiqués en 2014 ! Ils sont membres de l’asso Terres du son, dont ils ont réglé les 6 euros de cotisation. Ils payent donc pour travailler ! "C’est pour profiter de l’assurance de l’asso en cas de pépin", me rassure l’un d’entre eux. Nous voilà rassurés.

Ambiance école de commerce en vacances. Stage pratique en entreprise. Et joyeux camping : pour eux, c’est « Terres dans l’fion » rigolent certains. Tous les bénévoles auxquels j’ai à faire sont sympas, prévenants, réactifs. Un chouette esprit de winners. Très pro ! Très efficace !

Comme une armée : Organisation, Discipline, Hiérarchie. Les soldats sont en tee-shirt rouge. Leurs contremaîtres en tee-shirt mauve. Code couleur bien pratique pour s’y retrouver entre ces centaines de personnes. J’en aperçois faire des briefings à la fin desquels ils se congratulent, comme des cadres qui ont fait monter la cote de leur entreprise. Car Terres du Son fleure bon la « culture managériale » décomplexée. Jusqu’en backstage.

Hiérarchie encore : contrairement aux coulisses d’Aucard de Tours où, de l’artiste connu au bénévole anonyme, tout le monde mange la même excellente cuisine à la même table, les coulisses de Terres du Son sont divisées en deux espaces. Dont un espace artiste-VIP, où l’on ne voit pas l’ouvrier de base, qui lui, fréquente la cantine du petit personnel.

"Grève" de bénévoles à l’entreprise Terres du Son ?

Des anciens me confient qu’au début du festival, ce manque de considération du management aurait déclenché une "grève". Furieux du traitement infligé l’année d’avant, des dizaines de bénévoles en connivence ne seraient pas venus travailler le jour dit. Faux-bond volontaire au dernier moment. Revendication pour plus de respect vis-à-vis d’une main d’œuvre gratuite, indispensable à la viabilité économique de l’entreprise.

Un copain bénévole et fan de Terres du son pondère : « Sur 800 bénévoles, j’imagine que l’expérience ne se passe pas forcément "bien" pour tout le monde. Statistiquement, ça serait assez logique que plusieurs bénévoles vivent une "mauvaise" expérience, parce que la réalité du bénévolat ne s’accordait pas avec leurs attentes. Le ressenti et la déception peuvent parfois faire dire des choses infondées. Et comme dans chaque système, il y a aussi bien sûr toujours des choses à améliorer. » Le chiffre d’affaire du festival semble quant à lui tout à fait amélioré. On a vu comment.

Des esclaves aux Stars-VIP : Micro-société très hiérarchisée

Chic ! Bien que ne passant pas à la télé, j’ai droit à la même nourriture que les artistes connus. Dans un coin, un très vieux monsieur noir qui ressemble à George Clinton tremblote sur une chaise de jardin en plastique blanc. Les ragots de l’année circulent : les Skunk Anansie, ayant décrété que la nourriture ne leur conviendrait pas, exigeraient une enveloppe de cash pour se faire un resto à Tours. Et menaceraient de ne pas jouer. L’organisation aurait payé rubis sur l’ongle.

On m’évoque aussi cet escroc des musiques électroniques connu pour avoir composé la musique d’un jeu vidéo. Ce "DJ" aurait exigé de résider dans un relais-château hors de prix. Après une "prestation" complètement défoncé (la diffusion d’un "enregistrement" pendant lequel il fait mine de toucher quelques boutons), le gars serait monté à moitié inconscient dans une voiture avec chauffeur, accompagné d’un harem de gamines très virulentes, direction son relais-château... Pathétiques clichés de la Rock’n’Roll Star attitude... Dans ce registre, et sans plus de commentaires, notons cette année la présence à l’affiche de Bertrand Cantat. Qu’importe. Les bars débitent de la bière par montagnes de fûts. Pour un chiffre d’affaire que l’on imagine astronomique.

Servitude « culturelle » volontaire

Mis à part le fait qu’ils m’aient amené à travailler gratuitement de manière volontaire, je n’ai pas de rancœur vis-à-vis des organisateurs de Terres du Son qui tentent de faire ce qu’ils ont à faire : du fric. Ce qui n’est pas illégal. Ni hors du commun. Les scandales de l’exploitation commerciale de la culture ne manquent pas, ici, comme ailleurs.

Comme bien d’autres "gros" festivals français, les commerçants de Terres du Son ne font que proposer un produit sur un marché. Comme ces arnaqueurs forains d’autrefois qui appâtaient les gogos pour les attirer dans des entre-sorts et les faire payer pour voir la femme-sirène ou l’homme à deux têtes. Si ce n’est que ces "forains" là font aussi tourner leur énorme attrape-nigaud avec de l’argent public. Pour un profit qui n’est pas mirobolant : les quelques salariés à l’année par l’association Terres du Son ne touchent qu’un petit salaire de base.

Outre les auteurs de cette entreprise, les fautifs ne sont-ils pas aussi le public ? Les bénévoles ? Les « artistes » gratuits qui se soumettent à ce système ? Comme je l’ai fait. Sans nigauds, il n’y aurait pas d’attrape-nigaud.

Pourquoi n’y-a-t-il pas de stand du MEDEF au village associatif ?

Lors des grèves d’intermittents de 2003, il se disait déjà que la culture et le spectacle sont de formidables laboratoires d’expérimentation en matière de flexibilité du travail. A Terres du son, comme dans bien d’autres festivals, on baigne dans le rêve de tout patron : des travailleurs qui payent pour bosser sans salaire. Une piste de réflexion pour résoudre le problème des intermittents du spectacle ?

Le copain bénévole confirme qu’il y a pourtant des exploiteurs bien pires que ceux de Terres du son : « Je peux comparer mon expérience de bénévole à TDS avec celle de bénévole à Solidays l’an dernier. Deux festivals totalement incomparables, tant Solidays joue dans une autre cour, avec 160 000 festivaliers, 1500 bénévoles, comparées aux 32 000 festivaliers de TDS. Et j’ai le sentiment d’être mieux "traité" à TDS qu’a Solidays. Même si je n’attend pas forcément un "traitement royal", puisqu’en tant que bénévole, je m’engage pour un un projet, des idéaux, une expérience. Quitte à en chier, j’y prend plaisir. Il y a peut être une part de masochisme, en tout cas, personne ne m’a jamais forcé à faire quoi que ce soit. » Et c’est justement ce qui est formidable dans ce "chantier de jeunesse" : pas besoin de payer de gardiens.

Bien entendu, quand on n’est pas riche, le bénévolat est aussi une façon de participer aux festivals. Mais sinon, qu’est-ce qui pousse ainsi ces centaines d’individus à se faire volontairement exploiter ? L’illusion d’œuvrer, non pas pour un patron, ni pour une secte, mais pour une association qui promeut "la Culture" et "l’esprit rock" ? Le rock, oui... Mais le rock de droite maquillé en œuvre associative qui exploite ses travailleurs. Exploite le rêve hippie de changer un peu le monde par les décibels. Exploite l’angélisme et la générosité de simples fans de musique.

Personne ne force non plus les festivaliers à payer aussi cher pour se faire ainsi interner dans un supermarché pour y entendre le tube de la star dont on a acheté le CD en prix vert à la FNAC. Même à Aucard de Tours, le rock et autres musiques « actuelles » ou « alternatives » ne sont plus vraiment des étendards de la contre-culture, mais des produits qui se vendent et s’achètent en fonction des cours d’un marché.

Milliers d’atomes d’ultra-moderne solitude en recherche d’Histoire ?

A Terres du Son, comme dans d’autres transhumances commerciales à la Vieilles Charrues, le grand public semble heureux de communier autour de cette consensuelle consommation « culturelle » de masse qui surtout ne revendique rien. On séjourne dans un espace-temps traversé par des artistes têtes-de-gondoles. On aura quelque-chose à raconter. On y était.

Mais au-delà de cette consommation faisant appel à l’instinct grégaire, le public n’est-il pas surtout en recherche d’une expérience collective ? Les rassemblements publics d’antan ont disparu. On ne fête plus ni la Saint-Jean, ni les moissons. Le 1er mai 2014 à Tours comptait à peine 600 personnes. Le foot et la gay-pride mis à part, les occasions de communier et de socialiser dans l’espace public sont donc devenues très rares.

En partageant une expérience reconnue par les médias dominants, ces festivaliers, milliers d’atomes anonymes de l’ultra-moderne solitude, ne cherchent t-ils pas à croire qu’il s’inscrivent enfin dans l’Histoire ? Ou par défaut, dans cette histoire ?

Alors comme on dit dans les concerts : « Faites du bruit ». Faites du bruit... Mais surtout fermez vos gueules. Et consommez. Si vous en avez les moyens.

Jibédé.

www.polemixetlavoixoff.com

Illustration : des bénévoles à pied d’œuvre...



Notes

[1Les plus vieux se souviennent par exemple des légendaires « Fêtes Yo » des années 90-2000, ou des fêtes « Où t’es content d’y être ». Saluons aussi « Le Potager électronique », festival convivial et gratuit organisé par l’association des Hommes Verts, au potager de la Gloriette quand il ne pleut pas. Le festival gratuit des Peuples en Mouvement Place Paul Bert. Le Festival Intergalactique de Mettray. Ainsi que les super fêtes de cet hiver autour du projet des Colettes... Les exemples ne manquent pas.

[2En moyenne, les associations présentes s’acquittent d’une adhésion de 20€. Quant à l’organisation logistique requise par le festival, certains parlent d’un « protocole très lourd ».

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