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Changer le nom du Sanitas : la violence symbolique de la politique de la ville

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Dans le cadre de son projet de rénovation urbaine, la mairie de Tours souhaite changer le nom du quartier du Sanitas pour le rendre plus attractif aux yeux des promoteurs. Ce processus révèle l’addiction des élus au marketing urbain et leur mépris à l’égard des classes populaires.

C’est l’une des nouveautés de la rentrée 2017 sur le réseau Fil Bleu, le réseau de transports en commun de l’agglomération tourangelle : la station de tram Sanitas, située au coeur du quartier du même nom, devient « Saint Paul ». Ce changement, annoncée sur le site du réseau, marque la concrétisation d’un processus annoncé dans un précédent article publié en mars dernier : les élus de Tours souhaitent changer le nom du quartier, faire disparaître le Sanitas. Dans le protocole qui préfigure l’opération de rénovation du quartier, on peut lire :

« L’ensemble des acteurs s’accorde aujourd’hui sur la nécessité de faire émerger à l’intérieur du quartier prioritaire de nouveaux noms de quartier appelés à se substituer à celui du Sanitas et devant contribuer à rendre plus attractive cette partie de la Ville. »

Rayer des cartes le nom « Sanitas » est pour la mairie une tentative sans précédent de se débarrasser de son image gênante : celle d’un quartier pauvre et immigré.

En même temps qu’elle transformera la forme du Sanitas dans le cadre du projet de rénovation, l’objectif de la mairie est de modifier la population du quartier. Cette opération se déroulera en deux étapes. La première consistera à évacuer une partie de la population actuelle, à travers le relogement des habitant-es dont les logements seront démolis. La seconde consistera à attirer de nouveaux habitant-es, plus aisé-es que les actuel-es, ainsi que les promoteurs qui construiront leurs logements et les investisseurs qui les leur loueront. C’est ici qu’intervient le marketing urbain.

Le marketing urbain, c’est ce qui transforme les villes en marques. Elles sont ainsi amenées à gérer leurs quartiers, leur patrimoine et leurs grands événements comme autant de produits dont il faudrait maximiser la valeur et qui contribueraient alors à renforcer la visibilité et le prestige de la ville. Le projet du haut de la rue Nationale, rebaptisé « Porte de Loire », serait ainsi le produit haut de gamme de Tours [1], le Festival du Cirque son produit d’appel à destination des classes populaires, et le Sanitas (pardon, Saint Paul) l’une de ses nouvelles offres de logement à destination des classes moyennes.

Au nom de la sacro-sainte attractivité, la mairie de Tours applique ici une recette déjà expérimentée ailleurs [2]. L’idée de base de cette recette est que le changement d’image, d’une ville ou d’un quartier, serait la condition sine qua non pour attirer des investisseurs ou de nouvelles populations. Aussi urbain soit-il, le marketing des villes répète souvent des techniques mises en œuvre dans d’autres domaines.

De Vignieux à Toulouse : rebaptiser les quartiers populaires

En mars, un contributeur de La Rotative écrivait à ce propos que « changer le nom d’une marque pour attirer une nouvelle clientèle est une technique commerciale éprouvée. Effacer, à travers son nom, l’histoire et le visage d’un quartier populaire est plus exceptionnel » [3]. On peut cependant donner quelques exemples d’opérations de ce type. Toutes concernent des quartiers populaires.

En 2015, le maire de Vignieux (Essonne) propose de rebaptiser le quartier de la Croix Blanche, en cours de rénovation urbaine, en quartier de la Concorde. Quelques années auparavant, l’avenue Maurice Thorez avait été rebaptisée Avenue de la Concorde, annonçant le changement à venir, qui sera validé à l’issue des opérations de démolition prévues dans le plan de rénovation urbaine.

En 2016, la bourgmestre (maire) d’Ixelles, en Belgique, propose dans le journal Le Soir de renommer le quartier populaire de Matonge en « Quartier des continents » afin d’en améliorer l’image. Le nom Matonge, tiré de celui d’un quartier de Kinshasa, faisait référence à la forte composante africaine du quartier. L’annonce du changement fait bruisser Internet et la bourgmestre est accusée de racisme et de vouloir favoriser la gentrification du quartier. La bourgmestre fait alors marche arrière en affirmant que cette initiative n’était pas la sienne mais celle d’une association de commerçants appelée, justement, « Quartier des continents ».

Dans certains cas, comme celui du Sanitas et de sa station de tram, c’est d’abord le nom d’un équipement public qui est visé. Ainsi, en 2015, le collège Kéranroux, situé dans un quartier populaire de Brest limitrophe d’un futur quartier neuf, devenait La Fontaine Margot. Un nom plus sophistiqué choisi parce que, selon le principal, « quand on dit Keranroux, on pense au réseau d’éducation prioritaire (...) ». Le nouveau nom serait justifié par le fait que « le nouveau quartier sera vert et basse consommation ». C’est beau.

De même, en 2014, l’Université de Toulouse II-Le Mirail devenait Université Toulouse — Jean Jaurès. En supprimant « Le Mirail » de son nom, l’institution universitaire cherchait à se démarquer de ce quartier de grands ensembles à l’image dégradée. Pour se justifier, sa présidence écrivait un paragraphe que les élus tourangeaux n’auraient pas renié :

« Ce nouveau nom, incarnant les valeurs de notre université, l’humanisme, l’engagement, et le sens du partage, lui permettra, plus encore qu’hier, d’accroître sa visibilité régionale, nationale et internationale. »

Autre champ, autre ville mais même méthode et mêmes mots.

Bien sûr, personne n’imagine qu’un nouveau nom entraînera immédiatement un renouvellement complet de l’image des lieux. Nul doute que les promoteurs qui viendront construire dans le cadre du projet de rénovation urbaine sauront faire entendre auprès des élus et des aménageurs qu’il leur faudra travailler dur pour participer au changement d’image et attirer investisseurs et habitants. Et de négocier alors en échange de ce soutien aux politiques municipales quelques ristournes sur le prix des terrains. Nul doute aussi que la plupart des Tourangeaux continueront longtemps d’appeler le Sanitas... Sanitas.

Les seul-es que ce changement de nom saura peut-être berner sont les particulier-es vivant dans d’autres villes, à qui les promoteurs vendront, à prix d’or et grands renforts de dispositifs de défiscalisation, des investissements locatifs. Ce nom présent sur les plaquettes immobilières évitera ainsi une association trop facile au Sanitas actuel lors d’une recherche Internet. Et puis, psychologiquement, cela convaincra sans doute quelques Tourangeaux d’aller vivre ou investir dans un quartier au nom tout neuf. Nul doute enfin que promoteurs, bailleurs et mairie se relaieront pour organiser un véritable matraquage destiné à imposer aux récalcitrant-es la future appellation. Et peut-être qu’elle finira par prendre.

Violence symbolique et mépris de classe

Que l’opération fonctionne ou non, l’intention est bien là. Et elle est d’une rare violence. Bien avant ses limites administratives, son architecture ou sa centralité, ce qui fait l’image d’un quartier, c’est sa population. En procédant de la sorte, la mairie envoie un message on ne peut plus clair aux habitant-es du Sanitas : vous ne rentrez pas dans nos plans pour la ville, vous n’êtes pas attirants, vous ne comptez pas pour nous, nous pouvons nous permettre de vous effacer. En résumé : vous êtes indésirables.

Difficile de faire pire en matière de violence symbolique. Mais si les élus et les aménageurs pensent pouvoir s’autoriser cette violence, c’est précisément parce qu’ils considèrent les habitant-es du quartier bientôt renommé comme indignes d’intérêt, voire comme des freins à leurs projets d’urbanisme dont il faudrait se débarrasser. Dans les deux cas, cela porte un nom : le mépris de classe. Alors que les politiciens tourangeaux aiment à répéter qu’il ne faut pas faire du Sanitas un territoire de relégation, ce qui motive le changement de nom du quartier est pourtant bien de le reléguer, et ses habitant-es avec lui, dans l’oubli.

En attendant, aucune voix ne s’est élevée à la mairie pour suggérer d’améliorer l’image de la ville en renommant l’une de ses principales artères touristiques, la rue Colbert, qui porte encore le nom du responsable du Code noir. Quant au quartier le plus bourgeois de la ville, les Prébendes, il fait référence à un privilège ecclésiastique aboli pendant la Révolution française. Tu parles d’une image...

Hervé Lajeunesse et Martin Sodjak

Illustration : AB



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