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Tous vivants, tous dangereux ! A propos de la dangerosité

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La loi sur la rétention de sûreté du 25 février 2008 part du présupposé qu’il est possible d’établir la dangerosité de certains individus et à terme de chacun d’entre nous. Pour éviter qu’on ne discute cette prétendue évidence, pour emporter l’adhésion des indécis et brouiller le jugement, la stratégie — hélas désormais habituelle — est de situer d’emblée la discussion sur la manière d’évaluer cette « dangerosité », ce qui nous entraîne sur un débat de pseudo-experts, pratique que l’on connaît bien dans la pensée néolibérale. Analyse.

Dans la pensée néolibérale, l’individu n’est pas approché sur un mode personnel, à travers son histoire, ni par rapport au contexte social et historique. La particularité du raisonnement actuel, c’est au contraire son a-historicité : il n’est pas question de s’interroger sur l’histoire de la personne à partir de son vécu actuel. Pas plus qu’il n’est question de mettre son histoire personnelle en rapport avec son milieu et le contexte historico-social, ce qui est l’autre trait particulier de ce raisonnement : il est indéterministe. Le contexte n’est vu que comme un « environnement » dont on peut lister certaines caractéristiques à titre de « variables » [1].

L’approche de l’individu s’appuie alors sur un postulat comportementaliste caricaturé : peu importe ce que sont les êtres humains, seuls leurs actes comptent (car c’est par leurs actes que les êtres humains entrent dans le champ du « social », lequel est défini par la relation interpersonnelle et le face à face avec la « Société » et ses règles).

Or, puisqu’il s’agit d’actes, on peut les appréhender de manière tangible, par description minutieuse. Puis, de manière « scientifique », on peut les intégrer dans une suite qui donnera lieu à différents calculs statistiques.

L’individu, — non la personne —, apparaît alors. Non comme point de départ mais comme produit d’un calcul statistique. Comme cas individuel, inclus dans une série, au croisement des diverses données sur lesquelles portent les calculs.

Par exemple, un comportement qu’on va désigner comme délinquant va rentrer dans un calcul qui fait apparaître une certaine distribution de cas dans une population donnée. Non pas un rapport entre le comportement et le contexte dans lequel il s’inscrit, mais une distribution quantitative de cas qui appelle à des comparaisons de distributions différentes. Ces distributions différentes s’établissent en faisant varier (variables) certaines données considérées comme pertinentes : selon les quartiers, selon les sexes, selon les âges, l’origine, le mode de consommation et de vie, les croyances, les préférences sexuelles etc… On peut multiplier ces « variables » [2] à l’infini, en les croisant avec des « facteurs » familiaux, psychosociaux, « ethniques », génétiques. Ces distributions différentielles sont destinées à faire apparaître des groupes (ou populations) distincts et leur propension à tel ou tel comportement. Cette propension, censée être fondée sur une certaine régularité statistique, est « calculée » sur la base d’une projection probabilitaires et elle est exprimée, au niveau du groupe, en termes de « risque » ou de « chance ».

Si on admet la légitimité d’un tel calcul (qui, rappelons-le est par nature descriptif et non explicatif) pour des grands groupes, il ne peut en aucun cas être appliqué à de petits groupes, et encore moins à un individu. La fiabilité du calcul statistique tient à ce qu’il décrit des moyennes, issues de grands nombres, sur la base de régularités établies sur un temps suffisamment long pour être jugé significatif. De ce point de vue, on peut contester fortement l’usage infondé de très nombreux « calculs » actuels, prétendument statistiques et probabilitaires.

Mais surtout, il n’y a aucun sens à calculer une probabilité pour un individu. Prenons l’exemple de la démographie, qui a été l’un des premiers phénomènes étudiés par cette méthode : si le taux (l’indice) de fécondité [3] française est par exemple de deux enfants par femme, par différence avec d’autres pays, dirait-on qu’une femme française a un risque (ou une chance) d’avoir deux enfants ? Cela n’a aucun sens. Le taux en question désigne une moyenne qui par définition égalise des disparités de cas. Il ne peut en aucun cas dire quoi que ce soit des cas individuels eux-mêmes.

Illustration du «<small class="fine"> </small>risque<small class="fine"> </small>» de la femme française en terme de natalité

Cela n’a aucun sens, et pourtant c’est ainsi que raisonne la « science » actuelle [4] quand elle construit le concept de dangerosité. C’est d’ailleurs selon ce même raisonnement que se font tous les calculs dits de probabilité ( en vrac : de délinquance, de maladies, de maltraitance, etc…) concernant les individus (calculs qui se traduisent ensuite en calculs de risques, et font la joie des assureurs).

C’est donc ainsi que la « science » actuelle approche la personne : en la retrouvant comme cas individuel à l’issue de ces calculs.

Reste la nécessité d’identifier la personne, — puisqu’il s’agit ici d’un « délinquant » et qu’on veut l’arrêter ou montrer sa « dangerosité », au-delà des faits incriminés. On va encore ajouter au calcul qui circonscrit la « population ciblée », des « variables » assorties de calculs algorithmiques plus « fins », alimentés par un pseudo savoir psychologique, de manière à préciser le « profil » du « type » d’’individus recherchés. Ensuite seulement, on essaie de déterminer si la personne incriminée « colle » avec le profil ainsi défini. C’est ici qu’intervient l’approche dite « qualitative ».

Un mot de cette « approche qualitative » : la notion de dangerosité laisse à penser — c’est sa fonction — qu’un psychologue ou psychiatre, partant de la personne et de son histoire, pourrait repérer et signaler une certaine tendance à l’agressivité ; mais ce schéma ne recouvre que des cas très particuliers et excessivement rares de pathologies mentales (et n’oublions pas que les psychiatres s’élèvent avec force contre l’amalgame entre maladie mentale et violence). En dehors de ces cas, il n’y a aucun savoir psychologique ou psychiatrique qui puisse se prétendre, de manière fondée, capable de déterminer chez l’être humain, l’existence avérée de cette tendance, sa force, son intensité au point de prédire ses formes de manifestation ni même si elle va se manifester. On sait que tout cela relève autant de la liberté du sujet, de sa capacité à analyser sa situation que des conditions concrètes dans lesquelles tout comportement s’inscrit.

D’autre part, l’approche qualitative dont il est question est elle-même dirigée par une conception « comportementaliste » exacerbée qui met notamment sur le même plan les paroles et les actes : le « dire » est aussi un « faire », l’intention est mise sur le même plan que l’acte lui-même. Le seul fait de penser quelque chose, s’il a été exprimé, devient un « fait » qu’on peut incriminer. La législation internationale sur les terroristes a déjà entériné ce glissement.

On imagine aisément comment peut se faire l’extensivité des « faits », et la créativité correspondante des méthodes d’interrogatoires. Et comment l’expérience des psychologues peut être mise à profit. La catégorie du « délinquant sexuel » et plus encore du pédophile est particulièrement propice à ces inquisitions qui transforment en « fait » le moindre geste (tension, hésitation, tentation, désir…), le moindre regard (fuyant, de préférence), etc… D’ores et déjà, est déclaré coupable de pédophilie celui qui visite un site pédophile.

À partir de là, peut se mettre en place une véritable police des pensées et des désirs, qui ne laissera personne innocent.

En conclusion, on voit alors comment il est possible de « prévoir » le nombre d’individus qui entreraient dans le profil en question — ici les délinquants sexuels récidivistes : prévision 15 à 20 par an —. On comprend aussi comment l’arbitraire peut intervenir pour faire entrer une personne dans le cadre prescrit « scientifiquement ». Et, enfin, comment tout cela, issu d’une logique de gestion, peut donner lieu à une recherche et un calcul de résultats.


P.-S.

La commission DLA37 ( pour Décentralisation, LOLF, AGCS ) est née du mouvement de grève de mai-juin 2003 déclenché par la réforme des retraites dans la fonction publique et la loi de décentralisation. Elle a pour but de faire une étude précise des textes ( rapports, lois, décrets concernant la réforme de l’État ), de fournir les informations et des textes d’analyse diffusables. La commission DLA37 n’est pas affiliée à une organisation syndicale ou politique. Elle a vocation à s’inscrire dans toute initiative visant à organiser la résistance contre la déconcentration et la décentralisation, la liquidation des services publics, les attaques contre les protections sociales.


Notes

[1Une variable n’est rien d’autre qu’une donnée que l’on se propose de mettre en corrélation avec d’autres données, d’autres variables. Ce qui permet de dresser des tableaux de corrélations, sans avoir à se soucier des causes, mais ça peut néanmoins servir de support à l’action que l’on se propose de mettre en œuvre.

[2Le mot « facteur » est parfois employé : il est en fait utilisé dans un sens proche de celui de « variable » tel que défini ci-dessus. Le mot « facteur » est une concession au mode de raisonnement qui prévalait lorsqu’on cherchait à comprendre les causes d’un phénomène, d’un comportement par exemple. Cette concession n’est pas seulement lexicale : c’est une telle évidence qu’un comportement a des causes (de natures fort diverses) qu’il est impossible de passer complètement outre. Mais en multipliant, au prétexte de complexité, les « facteurs », réels ou prétendus, il n’est plus possible de saisir quels sont ceux qui sont réellement efficients : cela permet d’occulter les facteurs sociaux, en particulier. Mais surtout la notion de causalité subit une distorsion. Elle est pensée sur le mode de la réfléxologie pavlovienne, comme réponse au « milieu ».

[3Les démographes parlent non de taux de fécondité mais d’indice. Celui-ci est défini par le nombre moyen d’enfants par femme en âge de procréer, soit par convention entre 15 et 49 ans. L’exemple de la démographie, qui a rendu ce mode de calcul familier à tous, permet de mettre en relief l’aberration de l’usage actuel des statistiques.

[4Par « science » actuelle, nous entendons ici certains courants devenus dominants à l’intérieur des sciences qui sont convoquées dans la connaissance de l’être humain : une certaine psychologie, une certaine sociologie, et des « sciences » nouvelles : l’éthologie humaine, l’environnementalisme, mais aussi une certaine redéfinition du rôle de la biomédecine, travaillée par le « tout génétique » et devenue gestionnaire de « la santé » des populations.

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