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Chronique d’une année scolaire : Blanquer ou les troubles de l’expression

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Les élèves français ne savent pas très bien lire. Relativisons : ils savent déchiffrer, mais ils ne comprennent pas vraiment tout ce qu’ils lisent. En tant qu’enseignante, je ne peux pas leur en vouloir. Car depuis quelques semaines, je lis les discours de mon ministre de tutelle, et je ne comprends pas ce qu’il dit.

Comprendre un texte, un enjeu nécessaire

Rappelons que l’objectif poursuivi à l’annonce des résultats des évaluations internationales est de faire progresser les élèves en compréhension des textes. Ok, c’est clair, on envisage donc de les confronter à des textes complexes, littéraires ou scientifiques, et de leur apprendre à cheminer dans ce type d’écrits. La compréhension d’un texte demande un travail de défrichage de l’écrit, une connaissance des mythes, des motifs, une culture générale de la littérature nationale, de jeunesse, et patrimoniale. Quand on lui parle compréhension, l’enseignant réfléchit en termes d’écueils à la compréhension des textes. Les reprises anaphoriques, les inférences, les ellipses, les figures de styles, les points de vue de la narration, les discours enchâssés… sont des exemples de points à maîtriser pour entrer en littératie, c’est-à-dire pour comprendre des textes écrits [1]. L’enseignant réfléchit comme cela. Mais Blanquer non.

Les solutions miracles du professeur Blanquer

Pour faire remonter le niveau de lecture des élèves français, le Ministre a annoncé plusieurs mesures.

La première consiste à mettre en place de nouvelles évaluations au milieu du CP et en début de CE1 à la rentrée 2018. « Ces tests seront légers et faciles à faire passer », a-t-il promis. Car, on le sait, évaluer en début d’année sert à faire progresser les élèves et participe de l’apprentissage de la compréhension des textes... Ah non, c’est juste pour les positionner en termes de compétences. Là, je ne comprends pas ce que dit mon ministre.

La deuxième mesure est celle-ci : la dictée quotidienne doit devenir une réalité dans nos écoles « primaires ». Dans ce court énoncé, je ne comprends pas le fond : comment la dictée peut-elle aider à la compréhension fine d’un texte ? La dictée, c’est le marronnier de l’école. Les ministres successifs nous font croire à longueur de discours qu’elle disparait, la faisant de fait apparaître comme la panacée en matière d’enseignement du français. C’est aussi le moyen idéal de brosser dans le sens du poil les nostalgiques de l’ancien temps, celui où le maître en blouse répétait inlassablement des extraits de textes littéraires sortis de leur contexte en les défigurant. La dictée comme pansement à l’apprentissage de la langue. La dictée comme meilleur exercice de tri social. Ces discours reviennent à taire les dizaines de types de dictée que les pédagogues mettent en place dans les classes. Dictée négociée, dictée partagée, dictée chantier, dictée préparée, auto-dictée, dictée frigo, dictée thématique, dictée rimée... Alors oui, la dictée est un outil de réflexion sur le fonctionnement de la langue, mais non, la dictée n’est pas un outil de compréhension des textes. Donc, là monsieur le ministre, j’avoue ne pas comprendre.

La troisième mesure m’insulte. Blanquer souhaite aussi s’appuyer sur le Conseil scientifique, qu’il vient de créer (et n’y voyez pas là une manière de s’assurer un appui scientifique tout dévoué à ses lubies), pour aider les professeurs à bien choisir leurs manuels scolaires. « Tous les manuels ne se valent pas, des études ont prouvé que certains sont plus efficaces que d’autres ». Mais « pas n’importe quel manuel ni n’importe quelle "méthode" », a-t-il ajouté. « La liberté, oui, mais la liberté éclairée », a-t-il lancé, considérant que ce serait de la « non-assistance à personne en danger » que de laisser un enseignant choisir la méthode et le manuel qui lui conviennent. Blanquer veut donc imposer des manuels et, pire encore, l’usage des dits manuels.

Remettre en question la liberté pédagogique, qui permet à l’enseignant de choisir ses méthodes et outils pour atteindre les objectifs demandés, voilà encore un signe bien clair de la part de ce ministre, qui devient professionnel dans l’art de faire passer sa manière de voir les choses en force, et se rapproche de plus en plus du petit dictateur. Ce n’est pas la première fois. Sous-entendre qu’un enseignant n’est pas capable de choisir ses propres outils pédagogiques, c’est nous insulter en laissant croire que nous serions incompétents. Merci donc. Mais ne vous plaignez pas, monsieur le ministre, si les élèves ont des problèmes de respect : je crains qu’ils ne prennent modèle sur vous.

Bref, cette troisième mesure, je ne la comprends pas non plus. Parce que si comprendre la littérature consiste à lire un extrait de texte dans un manuel… C’est comme dire que lire la notice d’un meuble IKEA permet de passer un CAP d’ébéniste. En plus, je suis en danger, grave et imminent, puisque je travaille sans aucun manuel.

En conclusion, ne comprenant pas les textes de mon ministre de tutelle, que je sais pourtant déchiffrer avec aisance, je ne vois pas comment je vais faire avec les élèves. J’aimerais que M. Blanquer lise mon texte. Et le comprenne. Autant que possible. Pour qu’il arrête de dire trop de bêtises incompréhensibles tout le temps.

Déca



Notes

[1La littératie, ou lettrure, est définie comme « l’aptitude à comprendre et à utiliser l’information écrite dans la vie courante, à la maison, au travail et dans la collectivité en vue d’atteindre des buts personnels et d’étendre ses connaissances et ses capacités ».

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