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Chronique d’une année scolaire : quand le Ministre parle

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Depuis quelques jours, M. Blanquer parle. Blanquer, ou comment malmener le savoir et la liberté. Nous sommes à la fin du premier trimestre de l’année scolaire. Je suis inquiète pour la suite de la scolarité de mon ministre de tutelle. Sur le livret scolaire, je coche « compétence partiellement atteinte ».

Oser l’affrontement

Sur la page d’accueil du site de Solidaires [1], on peut lire ces mots :

Oser l’affrontement ! Il faut faire feu de tout bois, faire front, passer à l’attaque (…)

Il semble que le Ministre de l’Éducation Nationale, M. Blanquer ait décidé de faire de ce message (du moins la partie que je vous donne à lire) son principe d’action. Je ne pensais pas qu’il ferait de ses discours des attaques contre la liberté, même si je savais qu’il défendait une vision utilitariste de l’école. [2] Depuis quelques jours, j’assiste, effarée et consternée, à un feu d’artifice de petites phrases mesquines et fausses de la part de mon ministre de tutelle.

La langue : une et indivisible, surtout celle de bois

Tout commence lors d’un débat sur la grammaire inclusive. Haro sur les manuels qui osent proposer une écriture genrée de termes mixtes. Sus aux professeur-e-s, aux acteur-rice-s, aux homm-e-s politiqu-e-s (c’est vrai, ce n’est pas simple, cette règle d’accord, c’est quoi le générique non genré de l’homme politique, ce n’est quand même pas la femme politique… ?). Pour cesser tout de suite cet épandage de féminisme grammatical, le Ministre déclare : 

« Il y a une seule langue française, une seule grammaire, une seule République. »

J’en tombe des nues. Comment peut-on, en étant responsable du discours de l’État, oser asséner une telle contre-vérité, alors même que notre République s’est construite sur la pénalisation et la répression de tous les patois, sur la négation des langues d’origine ? Alors même que la langue française a été figée dans sa grammaire et son orthographe par des notables lettrés, qui ont insisté pour conserver les difficultés résiduelles (des lettres muettes issues de latinisme, des traces des étymologies variées et diverses, des exceptions qui confirment les règles...), car il ne fallait pas que la plèbe puisse (faute d’études, hein, pas faute de génie) la maîtriser trop (car l’on sait que la langue rend libre, les mots et la maîtrise de la lecture sont les bases de l’assise du pouvoir).

Ce même ministre ose quelques heures plus tard déclarer que « le seul arbitre, c’est l’usage », contredisant de facto l’idée même d’une norme qui serait unique et inviolable. Se contredisant totalement. D’un point de vue didactique, j’avoue être surprise. Même si la contradiction est un des leviers nécessaires au débat et à l’argumentation.

La pédagogie simplifiée ou comment nier l’émancipation par le savoir

Il est avéré qu’il existe deux modèles de pédagogie, deux conceptualisations différentes. Le premier, dit modèle ascendant, fait évoluer l’élève du bas vers le haut. Le pédagogue part donc de la base, des mécanismes primaires, pour emmener l’élève vers la compréhension de processus supérieurs. C’est une conduite linéaire et hiérarchisée. Chaque chose en son temps, et petit à petit. L’autre modèle, dit descendant, part de l’ensemble du savoir et le décompose en éléments toujours plus détaillés. L’idée est de partir de la réalité complexe du monde alentour et le décrire, l’expliciter en amenant l’élève à décortiquer son fonctionnement.

« On doit revenir à des élèves qui sachent lire, écrire, compter, respecter autrui. On a besoin d’une pédagogie explicite, progressive, structurée. Il y a des principes pédagogiques de base qu’on ne doit pas oublier qui sont qu’on doit aller du plus simple au plus complexe. »,

Quand le ministre déclare cela, il met en avant, clairement et sans ambiguïté, sa modélisation. Blanquer se réclame du modèle ascendant. Faut-il voir dans cette déclaration la négation du second modèle ? Faut-il comprendre que la liberté pédagogique s’arrête à la porte de son ministère ? Faut-il comprendre qu’il juge obsolète, voire pernicieuse le modèle descendant, qui est pourtant celui dont je me réclame ? Dois-je considérer que la parole de mon ministre est un ordre ?

La liberté de penser et de dire s’arrête à la sienne : Blanquer ou la négation de l’autre

Alors quand en cette semaine, ce même ministre déclare porter plainte contre un syndicat pour l’usage fait de mots, mots par ailleurs qui relèvent de concepts sociologiques, philosophiques, didactiques, et qui demeurent des termes clairs pour évoquer un monde injuste et inégalitaire, je me pose la question de son aptitude à être à la tête d’un ministère du savoir.

En accusant Sud Éducation 93 d’abuser du terme « racisme d’État », en laissant penser que le stage proposé par ce syndicat [3] serait l’occasion de mettre en avant des valeurs racistes, en soulignant qu’il ne peut laisser faire une chose si scandaleuse, M. Blanquer outrepasse ses droits. La liberté syndicale commence par le choix fait des formations proposées. Le texte de présentation du syndicat est le suivant :

« Programmes d’Histoire servant le roman national, sur-orientation dans les filières professionnelles des élèves descendant-e-s des immigrations en particulier postcoloniales, islamophobie et instrumentalisation de la laïcité, politiques migratoires durcies qui concernent de nombreux élèves et leurs familles, violences policières qui touchent les élèves à l’extérieur et dans l’école… L’analyse du racisme d’État dans la société et en particulier dans l’Éducation nationale s’impose. Comment déconstruire chez et avec les enseignant-e-s les discriminations raciales ? Comment travailler avec les élèves pour leur donner des outils de lutte en vue d’une transformation sociale ? »

Le choix des mots est réfléchi et posé, de surcroit éclairé par les propos de chercheurs. Quand le ministre évoque l’aberration que représente la mise en place, lors de ce stage, d’ateliers en « non mixité raciale », il refuse de voir que la liberté de parole passe aussi par des lieux neutres, dans un cadre bienveillant. Stigmatiser la tenue de deux moments de rencontres entre enseignants « racisés » c’est nier le fait qu’ils puissent se vivre comme tels et qu’il puisse être nécessaire de pouvoir l’évoquer [4]. Dans les réseaux féministes, des moments d’échanges non-mixtes existent depuis longtemps, afin de libérer la parole. En ces temps où les discours sur les violences faites aux femmes prennent une réalité concrète, où les médias reconnaissent enfin que dire n’est pas si simple, où il est reconnu et avéré que la décision de dévoiler des faits n’est pas légère à prendre, il est sidérant de constater que ce droit à la parole est déniée aux individus pouvant se sentir stigmatisé du fait de la couleur de leur peau ou de leur nom de famille.

Ma réalité, leurs mots

Car, quoiqu’en pense le ministre, la réalité de terrain de l’école n’est pas laïque, non racisée et égalitaire. La réalité de la vie de tous les jours dans les établissements, c’est une série d’actes et de phrases qui rappellent qu’en France il vaut mieux être blanc pour réussir, ou au moins pour être regardé avec impartialité.

Quand dans un conseil de maîtres, en maternelle, lors de la répartition des élèves pour les classes de l’année suivante, des enseignants proposent de faire attention aux « couleurs » des élèves, pour faire des groupes hétérogènes, que doit-on comprendre ? Si ce n’est que la couleur porte en ses germes l’idée même d’une déficience scolaire.

Quand dans les établissements, on entend cette phrase si fréquemment : « Il a un problème de bilinguisme », parce que sa deuxième langue est l’arabe, ou le turc, ou le tchétchène, ou j’en passe. Alors même que jamais cette phrase n’est prononcée pour les enfants d’ambassadeurs élevés hors de France.

Quand dans les établissements, on entend des parents préférer ne pas avoir cette enseignante d’origine maghrébine, parce que le niveau de langue, la culture, les convictions…

Quand à la cantine, on s’étonne toujours que Youssef mange du porc, parce que quand même avec ce prénom...

Alors, je ne suis qu’une professeure des écoles, de base comme diraient certain-e-s, je n’ai pas vraiment mon mot à dire, encore moins à être entendu. Cependant, je ne laisserai pas mon ministre croire que la langue est un outil dont il pourrait se servir comme d’un joug, je ne lui laisserai pas croire que je vais renoncer à ma liberté pédagogique et à ma liberté de penser sous prétexte que ceux qui ont le droit à la parole auraient raison.

K.D.



Notes

[1Union syndicale à laquelle appartient Sud Éducation, dont la section de Seine Saint Denis est accusé de diffamation par Blanquer.

[2Lire ici son portrait.

[3Stage intitulé : « Au croisement des oppressions - Où en est-on de l’antiracisme à l’école ? »

[4A propos des concepts tels que « racisme d’Etat », « blanchité » ou « racisé », lire cette tribune parue dans Libération.

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