Violence et démocratie : entretien avec un groupe de « casseurs »

Après deux mois et demi de manifestations contre la loi Travail, la figure du « casseur » obsède tous les médias. Nous avons rencontré certains de ces dangereux militants à la réputation sulfureuse. Ils nous ont exposé ce qu’ils pensaient de la violence, en particulier celle de l’État.

« On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent,
mais on ne dit jamais rien de la violence
des rives qui l’enserrent. »

Bertolt Brecht [1]



Manuel Valls, mardi dernier, au Sénat, tenait le propos suivant : « Ces Black Bloc, ces amis de monsieur Coupat, toutes ces organisations qui au fond n’aiment pas la démocratie, qui la contestent, qui en contestent les principes, trouveront la plus grande détermination de l’État, de la police et de la justice  ». Alors démocrate ou non ?

Le démocrate est celui qui admet qu’un adversaire peut avoir raison, qui le laisse donc s’exprimer et qui accepte de réfléchir à ses arguments. Quand des partis ou des hommes se trouvent assez persuadés de leurs raisons pour accepter de fermer la bouche de leurs contradicteurs par la violence, alors la démocratie n’est plus [2].

Pour vous, c’est donc M. Valls qui n’est pas démocrate ?

Bien sûr. Sinon pourquoi le 49-3 ? Pourquoi cette violence ? Saviez-vous que pour le groupe de presse The Economist, groupe pourtant tout ce qu’il y a de plus libéral et publiant un "indice de démocratie", la France est une "démocratie imparfaite", arrivant au 37 ème rang mondial (à égalité avec cinq pays dont le Panama...) pour ce qui concerne les libertés publiques [3] ?

C’est toute la problématique de l’État d’urgence...

Dans une société juste, les libertés de base sont considérées comme irréversible et les droits garantis par la justice ne sont pas sujets à des marchandages politiques ni aux calculs d’intérêts sociaux [4].

Est-ce pour cela que vous militez parmi les "casseurs" ?

Ils nous traitent de "casseurs", parce que nous ne leur reconnaissons pas le monopole d’un pouvoir reposant sur la violence (c’est-à-dire sur une force aussi bien dissuasive qu’offensive). Comme ils font passer le pouvoir, leur pouvoir, pour l’ordre, nous faisons eo ipso "désordre", nous devenons des fauteurs de désordre et des "agitateurs". Nous nous faisons traiter de "casseurs" lorsque notre contestation sort des limites strictement verbales, les puissances véritablement agressives se qualifient elles-mêmes de "défensives". Si les agresseurs se qualifient eux-mêmes de défenseurs, nous ne devons pas nous étonner qu’ils nous traitent ensuite de "gens agressifs" et utilisent contre nous des armes qui sont indubitablement des armes de guerre. Si un citoyen est blessé, cela prouve qu’il est un agresseur [5].

Vous niez donc l’aspect défensif de la violence exercée contre vous ?

Les termes du discours politique sont conçus de manière à empêcher de penser. L’un des principaux est cette notion de "défense". Examinez les archives diplomatiques de n’importe quel pays et vous y trouverez que tout ce que ces pays ont jamais pu faire était "défensif" [6].

Pourtant, on entend partout que c’est vous qui êtes à l’origine des violences ?

La tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation d’objectifs politiques, font partie de l’histoire aussi loin qu’on remonte dans le passé. La véracité n’a jamais figuré au nombre des vertus politiques, et le mensonge a toujours été considéré comme un moyen parfaitement justifié dans les affaires politiques. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant pour la raison que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre. Sa version a été préparée à l’intention du public, en s’attachant tout particulièrement à la crédibilité, tandis que la réalité a cette habitude déconcertante de nous mettre en présence de l’inattendu, auquel nous n’étions nullement préparés [7].

La réalité n’est-elle pas aussi qu’il existe une certaine attirance chez vous pour le désordre ?

Le problème est ici celui du droit à l’insurrection, ou plutôt celui du devoir d’insurrection. Il y a, dans toute société un désordre établi. Chaque communauté se fonde sur des compromis, sur des transactions avec l’exigence des valeurs. La belle harmonie de la civilisation grecque n’est possible que grâce à l’institution de l’esclavage. Un moment vient où la conscience se révolte, où l’esclavage apparaît scandaleux, d’autant que des moyens techniques nouveaux permettent de mettre en œuvre d’autres sources d’énergie. Il y a des hommes qui préfèrent prendre parti pour le désordre, si le désordre est le seul moyen de hâter l’avènement de la justice et de promouvoir les valeurs. Celui qui, d’ailleurs, se désolidarise ainsi agit sous l’inspiration d’un vif sentiment de solidarité. Il en appelle de la communauté imparfaite et fausse à une communauté plus vraie [8].

Vous placer dans la position d’esclaves luttant pour la justice, n’est-ce pas une façon aussi, pour vous, de légitimer votre violence que, par retournement, vous qualifiez, vous, de défensive ?

Ceux qu’on opprime ou qu’on agresse ont le droit et même le devoir d’invoquer la légitime défense contre d’éventuelles violences et, à plus forte raison, contre les violences réelles. C’est quelque chose que reconnaît non seulement le droit international mais aussi le droit canon. Nous avons donc parfaitement le droit d’avoir recours à une violence défensive, même si celle-ci ne s’appuie sur aucun pouvoir "officiel" ou "légal", c’est-à-dire sur aucun État. L’état d’urgence justifie la légitime défense, la morale l’emporte sur la légalités [9].

Si la morale l’emporte sur la légalité, la violence est contraire au Droit qui la condamne !

La violence n’est pas négation du droit, bien au contraire, elle le fonde [10].

En quoi ?

On témoigne que le devoir de résister est le moteur du développement historique de la liberté, le droit et le devoir de la désobéissance civile étant exercé comme force potentiellement légitime et libératrice. Sans ce droit de résistance, sans l’intervention d’un droit plus élevé contre le droit existant, nous en serions aujourd’hui encore au niveau de la barbarie primitive [11].

Droit de résistance, d’accord, mais pourquoi la violence ?

Comprenez ceci : si la violence a commencé ce soir, si l’exploitation et l’oppression n’ont jamais existé sur terre, peut-être la non-violence affichée peut apaiser la querelle. Mais si le régime tout entier et jusqu’à vos non-violentes pensées sont conditionnées par une oppression millénaire, votre passivité ne sert qu’à vous ranger du côté des oppresseurs [12].

Il n’est donc plus envisageable de résister pacifiquement ?

Une convention où je m’engage à ne pas me défendre de la violence par la violence est toujours nulle [13].

Que dire alors des violences policières, hier, à Tours ?

Le moment arrive où l’on ne peut plus s’opposer à la violence que par une autre violence [14].

Vous vous heurterez, pourtant, à une violence légale face à vous...

Celle-ci est, certes, une violence employée à des fins légales (avec droit de disposition), mais en mesure en même temps d’étendre elle-même très largement le domaine de ces fins (avec son droit d’ordonnance) [15].

La police est donc, à l’instar de la loi El Khomri, quelque chose qu’il est légitime de combattre ?

Si peu de gens sentent le caractère ignoble d’une telle autorité, c’est parce que ses attributions suffisent rarement pour autoriser les plus grossiers empiétements, mais permettent de sévir d’autant plus aveuglément dans les domaines les plus vulnérables et contre les personnes intelligentes face auxquelles les lois ne protègent pas l’État. Sa violence est aussi amorphe que sa manifestation fantomatique, insaisissable et omniprésente dans la vie des États civilisés. Et encore que la police soit toujours égale à elle-même, on ne peut méconnaître en fin de compte que son esprit fait moins de ravages là où, dans la monarchie absolue, elle représente la violence du souverain, en laquelle s’unissent les pleines pouvoirs législatifs et exécutifs, que dans des démocraties où sa présence, que ne rehausse aucune relation de ce genre, témoigne de la forme de violence la plus dégénérée qui se puisse concevoir [16].

N’avez-vous pas peur qu’à vous focaliser sur cette question de la violence, cela ne vous éloigne à la fois de la vérité de ce mouvement mais aussi des membres qui le compose ?

C’est l’appartenance à un camp — la position décentrée — qui va permettre de déchiffrer la vérité, de dénoncer les illusions et les erreurs par lesquelles on vous fait croire — les adversaires vous font croire — que l’on est dans un monde ordonné et pacifié. « Plus je me décentre, plus je vois la vérité ; plus j’accentue le rapport de force, plus je me bats, plus effectivement la vérité va se déployer devant moi, et dans cette perspective de combat, de la survie ou de la victoire [17].

La victoire, justement, avez-vous bon espoir d’arriver à vos fins ?

Si nous gardons sans cesse présente à l’esprit la pensée d’un ordre humain véritable, si nous y pensons comme à un objet auquel on doit le sacrifice total quand l’occasion s’en présente, nous serons dans la situation d’un homme qui marche dans la nuit, sans guide, mais en pensant sans cesse à la direction qu’il veut suivre. Pour un tel voyageur, il y a une grande espérance [18].

P.-S.

Nos casseurs d’aujourd’hui s’appellent, par ordre d’apparition et de citations, Albert Camus, John Rawls,Gunther Anders, Noam Chomsky, Annah Arendt, Georges Gusdorf, Franz Rosenzweig, Herbert Marcuse, Jean-Paul Sartre, Thomas Hobbes, René Girard, Walter Benjamin, Michel Foucault et Simone Weil. Crédit photo : Aubin Laratte.

Notes

[1Bertolt BRECHT, Poèmes, Livre 5 (1934-1941). Poèmes ne figurant pas dans des recueils. Chansons et poèmes. Extraits des pièces, Paris : L’Arche, 1967, p. 111.

[2Albert CAMUS, Camus à "Combat", Paris : Gallimard, 2002, p. 665.

[3L’ensemble du "palmarès" est disponible ici.

[4John RAWLS, Théorie de la justice, Paris : Seuil, 1997, p. 54.

[5Gunther ANDERS, La violence : oui ou non, une discussion nécessaire, Paris : Fario, 2014, p. 78.

[6Noam CHOMSKY, Comprendre le pouvoir, premier mouvement, Paris : Aden, 2006, p. 85.

[7Annah ARENDT, « Du mensonge en politique », 1969, in Du mensonge à la violence, Paris : Pocket, 1994, p. 10-12.

[8Georges GUSDORF, Traité de l’existence morale, Paris : Armand Colin, 1949.

[9Gunther ANDERS, La violence : oui ou non, une discussion nécessaire, Paris : Fario, 2014, p. 77.

[10Franz ROSENZWEIG, L’étoile de la rédemption, Paris : Seuil, 2003, p. 393.

[11Herbert MARCUSE, « Conférence : Le problème de la violence dans l’opposition, juillet 1967 », in La fin de l’Utopie, Paris : Seuil, 1968, p.49.

[12Jean-Paul SARTRE, Préface aux Damnés de la terre de Franz Fanon, Paris : Éditions La Découverte/Poche, 2002, p. 33.

[13Thomas HOBBES, Léviathan. Traité de la matière, de la forme et du pouvoir de la république ecclésiastique et civile, Paris : Dalloz, 1999, chapitre 14, p. 139.

[14René GIRARD, La violence et le sacré, Paris : Fayard, 2011 cité par Marie-Laure BASILIEN-GAINCHE, État de droit et états d’exception  : une conception de l’État, Paris : PUF, 2013, p. 36-37.

[15Walter BENJAMIN, Critique de la violence, Paris : Payot, 2012, p. 75.

[16Walter BENJAMIN, Critique de la violence, Paris : Payot, 2012, p. 76.

[17Michel FOUCAULT, "Cours du 21 janvier 1976", in Il faut défendre la société, Paris : Gallimard, 1997, p. 45.

[18Simone WEIL, L’enracinement, Paris : Gallimard, 1949, p. 16.