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Violence, émeute et conflits sociaux : élements d’instruction pour un député En Marche

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Pour justifier son vote en faveur de la proposition de loi « visant à prévenir les violences lors des manifestations », le député de Tours Philippe Chalumeau a déclaré : « Le niveau de violence a beaucoup augmenté et il est normal que la société s’adapte » [1]. La preuve d’une ignorance crasse de l’histoire des conflits sociaux en France.

« Les bourgeois ont eu peur ! Les bourgeois ont senti passer sur eux le vent de l’émeute, le souffle de la révolte, et ils ont craint l’ouragan, la tempête qui déchaînerait les appétits inapaisés sur leurs tables trop bien garnies. Les bourgeois ont eu peur ! » Voilà ce qu’écrivait Albert Libertad au lendemain du 1er mai 1906, dans le journal L’Anarchie. Ce jour-là, 45 000 policiers et soldats avaient été mobilisés pour le maintien de l’ordre dans la capitale [2].

Les confits sociaux ont toujours été émaillés de violences. Comme le note l’historienne Anne Steiner dans son ouvrage Le goût de l’émeute, manifestations et violences de rue dans Paris et sa banlieue à la Belle époque [3], c’est souvent l’intervention de la police, des gendarmes ou de l’armée qui amènent un durcissement des conflits, qui prennent alors la forme d’affrontements :

« Dans le cas des événements relatés dans cet ouvrage et qui ne sont pas toujours liés à des situations de grève, il s’agit de foules exprimant leur émotion et leur indignation après des meurtres perpétrés par des policiers ou des gendarmes lors de conflits sociaux (...) ou face à des exécutions capitales. À Méru, c’est la colère d’une population tout entière confrontée à l’intransigeance patronale et à l’occupation militaire de sa région qui est à l’origine de la violence.

À chaque fois, la presse, les responsables politiques, les militants eux-mêmes ont utilisé le terme d’émeutes pour qualifier ces combats de rue, ces affrontements violents entre manifestants et forces de l’ordre, ou ces attaques contre les biens et les personnes perpétrées par des foules en colère. [...] Ces défilés joyeux et bon enfant pouvaient, face à la troupe envoyée à leur rencontre, se muer en cortèges émeutiers capables d’une violence extrême dont les fabriques et les demeures patronales faisaient alors les frais. »

Affrontements avec la police, pillage, sabotage et dégradations diverses ont accompagné la plupart des conflits sociaux du 20ème siècle, en miroir de la violence sociale exercée par la bourgeoisie au pouvoir. Les quelques exemples donnés ci-dessous, illustrant différents types de conflits, montrent combien il est absurde de parler d’une « augmentation de la violence » pour justifier l’adoption de mesures restreignant l’exercice de la liberté de manifester.

Marseille, 1947

L’augmentation du tarif du carnet de tramway, décidée le 4 novembre 1947, entraîne des protestations. La CGT appelle à boycotter cette augmentation. Le 10 novembre, l’arrestation de plusieurs syndicalistes entraîne la colère de la population. Le quotidien régional du Parti Communiste, Rouge Midi, titre : « Les Marseillais ont engagé la bataille face aux fauteurs de vie chère ». Le 12 novembre, suite à la condamnation des personnes arrêtées, le tribunal, puis la mairie, sont envahis par les manifestant-es. Le soir venu, des boîtes de nuit du quartier de l’Opéra sont saccagées par des syndicalistes. En réaction, des hommes du milieu marseillais tirent sur les manifestant-es, tuant Vincent Voulant, jeune métallo communiste. Dans les jours qui viennent, une vaste grève s’étend dans toute la région. Le 2 décembre, la grève est générale dans les Bouches-du-Rhône. Le même jour, de violents affrontements ont lieu avec la police dans le quartier de la Joliette [4].

Saint-Nazaire, 1955

Sur fond de revendications salariales, un vaste conflit social éclate à Saint-Nazaire en juin 55. Le 21 juin, dans toutes les entreprises de métallurgie, les ouvriers débrayent. Les bureaux de la direction des chantiers navals de Penhoët sont envahis ; dossiers, machines à écrire, mobilier volent par les fenêtres et, malgré les appels au calme des responsables syndicaux, débordés, la direction est mise à sac et le directeur séquestré. Les CRS interviennent pour libérer le patron.

Le 22 juin, le patron décide de fermer la boîte. Les ouvriers sont réunis devant la sous-préfecture, tandis que les délégués parlementent avec le maire et le préfet. Une armée de CRS leur barre le passage. Mais des boulons et des projectiles sont lancés contre les forces de l’ordre. Ensuite, ce sont des pavés qui sont jetés. Les voitures de police subissent des dégâts et des CRS tombent à terre. Le portail s’effondre. Les CRS chargent les ouvriers.

Les affrontement culminent le 1er août :

[Les gardes mobiles] arrivèrent en force au moment où les ouvriers s’attaquaient au bâtiment de la direction dont les vitres volèrent en éclats. Un violent accrochage eut lieu avec les C.R.S arrivés en renfort tandis que, de même qu’en juin, les ouvriers arrachèrent la grille d’entrée, et dressèrent une barricade formée de wagons plate-forme interdisant aux C.R.S l’accès des ateliers.

Soudain, les sirènes retentirent en un bruit assourdissant, mises en marche par quelques lascars pour alerter les ouvriers des usines environnantes qui, peu à peu, vinrent grossir les rangs prolétariens, les portant à environ douze mille hommes. Douze mille dont beaucoup se lancèrent dans la bagarre quand les C.R.S et les gardes mobiles se décidèrent à charger à la matraque, usant en outre, cette fois, de grenades d’exercice dont les éclats allaient faire de nombreux blessés parmi les ouvriers. Ces derniers ne demeurèrent d’ailleurs pas en reste : ayant mis les poinçonneuses et les cisailleuses en marche, ils fabriquaient sans répit des projectiles qui se révélèrent dangereux entre les mains des combattants, certains armés de lance-pierres de fortune (...).

C’était devenu une véritable émeute, une lutte titanesque et sans merci où les forces de répression, enfoncées par le nombre, avaient réclamé des renforts venus par avions. Dans cette immense collision ; le siège du syndicat patronal flambait bientôt. Appelés en hâte pour éteindre le feu qui risquait de s’étendre, les pompiers se voyaient arracher leurs lances par les ouvriers qui, les dirigeant sur les C.R.S en couchèrent un bon nombre, les laissant un instant désemparés. Puis la lutte reprit, plus sauvage, plus acharnée, avec barres de fer etc. contre matraques au milieu des jurons réciproques. [5]

Creys-Malville, 1977

Le 31 juillet 1977, plus de 40 000 personnes manifestent dans l’Isère contre le projet de centrale nucléaire Superphénix. Face à cette mobilisation, le préfet a déployé 5 000 CRS, gendarmes et gardes mobiles, des hélicoptères, des véhicules amphibies, des ponts mobiles, et un régiment de gendarmes parachutistes. Vital Michalon, un manifestant de 31 ans, est tué par une grenade offensive. Deux manifestants sont mutilés, à la main et au pied. Voici le récit des affrontements publiés dans Le Nouvel Observateur à l’époque :

Lorsque la tête du cortège arrive sur les collines qui surplombent Faverges, il est 11 heures et quart. En face, à cent mètres, un rempart bleu de gendarmes mobiles. Quelques pierres volent. « Non ! Nous désavouons ! C’est un rassemblement non violent ! », hurle dans la sono un membre de la « coordination ». Que faire ? Avancer ? Reculer ? « Nous allons encercler pacifiquement le village », dit la sono. Joli rêve, vite dissipé par un tir nourri de grenades lacrymogènes qui disloque les rangs des manifestants et leurs aimables et pitoyables « groupes de protection ».

Quelques dizaines de garçons et de filles, une centaine au maximum, dévalent alors les collines, casque sur la tête, masque à gaz sur le visage, armés de frondes, de boulons et de cocktails Molotov. Jusqu’à la charge finale des gendarmes et des C.R.S., à 14 heures 10, ils lanceront assaut sur assaut avec une audace stupéfiante, suivis, mais à distance, par quelques centaines de manifestants aux mains nues. Les autres observent de loin ou, pour la plupart, se replient déjà.

Déjà, les autorités agitent la figure des « casseurs », des groupes anarchistes, des « gauchistes organisés ».

Paris, 1979

Le 23 mars 1979 a lieu à Paris une manifestation nationale de la CGT en solidarité avec les sidérurgistes lorrains. Des dizaines de milliers de personnes participent à la manifestation, qui se conclut par de violents affrontements autour de la place de l’Opéra. Une imposante barricade est dressée ; le magasin Lancel est pillé, sa vitrine flambe ; deux commissaires de police sont grièvement blessés ; plusieurs véhicules sont incendiés. Jusqu’à 130 magasins auraient été pris pour cible. Les affrontements se poursuivront du côté de la gare de l’Est dans la soirée. Au 20h, le présentateur fustige les autonomes et « les éléments incontrôlés ».

Rennes, 1994

Le 4 février 1994, 5 000 marins pêcheurs manifestent à Rennes contre la chute des cours du poisson et la hausse du gasoil. Deux jours plus tôt, un millier de marins ont déboulé à Rungis pour saccager les étals de poissons venus de l’étranger. Sur le chemin du retour, plusieurs grandes surfaces voient leurs rayons poissonnerie et surgelés saccagés ; lors d’un contrôle à un péage, les gendarmes saisissent « des dizaines de kilos de boulons d’acier, des manches de pioches, des frondes, des nerfs de bœufs, des fléaux japonais et autres chaines de tronçonneuse » [6].

Lors de la manifestation rennaise, certains marins sont venus équipés de fusées lance-amarres et de fusées de détresse. Un millier de fusées de ce type seront tirées ce jour-là, d’après le commissaire qui dirigeait les CRS. De leur côté, ces derniers tireront 3 000 grenades lacrymogènes. Vingt-sept flics seront hospitalisés, sept opérés en urgence ; l’un d’eux à la jambe transpercée par une barre de fer. Côté manifestant, un homme a la main arrachée par une grenade. Pendant la nuit, le Parlement de Bretagne s’enflamme, probablement après qu’un feu de détresse ait atterri sur le toit du bâtiment.


Différentes réponses politiques et tactiques ont été apportées, au cours du 20ème siècle, à la violence des conflits sociaux. Services d’ordre politiques ou syndicaux dès 1909, arrestations parfois préventives de supposés meneurs, dissolution de groupes politiques [7], loi « anti casseurs » du 8 juin 1970 (abrogée en 1981), évolution des protections corporelles et de l’armement des flics chargés du maintien de l’ordre, déploiement de canons à eau, de grilles anti-émeutes, etc. Désormais, les préfets pourront arbitrairement interdire à des individus de participer à des manifestations. Au nom du droit de manifester, si l’on en croit les éléments de langage servis par le gouvernement. On peut raisonnablement parier que cela n’empêchera pas les irruptions de violence et les moments d’émeute.



Notes

[2Chiffre à comparer avec les 8 000 policiers et gendarmes mobilisés le 8 décembre 2018 à Paris.

[3Publié aux éditions L’échappée.

[7Le 28 juin 1973, le gouvernement décide la dissolution de la Ligue communiste suite à la manifestation du 21 juin contre le groupe fasciste Ordre nouveau. Les manifestants, casqués et armés, avaient chargé la police qui protégeait le meeting d’extrême-droite, faisant de nombreux blessés parmi les flics.

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