Un triangle jaune pour les SDF à Marseille ? Continuité de la stigmatisation en France

À Marseille, une « carte de secours » en forme de triangle jaune pour les SDF fait polémique. En effet, la mairie et le Samu social voulaient mettre en place une « carte de secours » pour que les sans-domiciles puissent accéder plus facilement aux soins.

Cette carte apporte des informations sur son porteur, comme ses allergies ou ses maladies chroniques, mais également la date de naissance, le médecin traitant, la personne à prévenir... Cette carte doit se porter de manière visible, comme un badge (un cordon est même distribué pour l’accrocher à un sac ou autour du cou). Pour ne pas arranger le tout, elle comporte un triangle jaune sur un côté.

Un rappel à l’idéologie nazie évident 

Il est irréfutable que ce genre d’initiative fait écho aux marquages des prisonniers par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Pour rappel, les nazis ont développé un système de symboles afin de différencier les individus emprisonnés selon la raison de leur incarcération : en fonction de leur étiquetage, ils subissaient un traitement différent. À cela s’ajoute l’obligation du port de l’étoile jaune imposée par l’Allemagne nazie comme signe vestimentaire distinctif aux Juifs d’Allemagne d’abord, puis à ceux des zones conquises au cours de la Seconde Guerre mondiale. Tous les Juifs âgés de plus de six ans devaient alors la porter de manière bien visible chaque fois qu’ils se montraient en public, sans quoi ils s’exposaient, même par négligence, à une amende ou de la détention.

Certains de ces signes sont devenus des symboles de résistance comme le triangle rouge, qui était la marque des individus politiquement opposés au Troisième Reich : communistes, résistants, objecteurs de conscience. Depuis la fin de la guerre, ce triangle rouge est devenu le symbole de la résistance aux idées d’extrême droite, notamment en Belgique. Il est aussi le logo du réseau Ras l’front.

Mais pas que : une longue histoire de stigmatisation en France

La stigmatisation d’une population ne commence pas là. On peut citer la rouelle, étoffe de couleur jaune ou rouge, imposée aux Juifs comme signe distinctif par les autorités civiles à la suite du concile de Latran en 1215, découpée en disque, symbolisant les 30 deniers de Judas selon l’interprétation traditionnelle. Les hommes la portent sur le côté gauche de leur vêtement tandis que les femmes mariées se doivent de porter un voile nommé Oralia. L’étoile jaune instaurée par le nazisme peut en être considérée comme une résurgence au XXe siècle. En France, c’est le très pieux Louis IX dit « Saint-Louis » qui met en œuvre cette idéologie. En 1259, il décide que tous les Juifs devront porter une pièce d’étoffe jaune sur leur vêtement. Il monte également des camps de « rééducation » pour les enfants juifs, leur interdit la pratique de l’usure. À cela s’ajoute une politique de rançon pour financer ses Croisades, une expulsion massive des juifs hors du royaume et l’organisation d’immenses bûchers de livres véhiculant des idées non chrétiennes...

Une carte pour les gens du voyage 

Autre population bien stigmatisée en France : les gens du voyage. Nés sur le sol français, ils souffrent toujours de l’incompréhension du nomadisme de l’État français. Ils disposent d’un livret de circulation remplaçant la carte d’identité.
Le livret de circulation est un document requis et obligatoire en France pour toutes les personnes, enfants compris, françaises ou étrangères, n’ayant pas de domicile fixe ni de résidence fixe depuis plus de six mois, et âgées de plus de 16 ans. Il a été instauré par la loi du 3 janvier 1969 « relative à l’exercice des activités ambulantes et au régime applicable aux personnes circulant en France sans domicile ni résidence fixes » qui abroge la loi de 1912 sur les nomades, qui obligeait ceux-ci à se doter d’un carnet anthropométrique enregistrant notamment leurs empreintes digitales.

Moindre mal, si on se souvient du carnet anthropométrique d’identité pour nomades obligatoire dès l’âge de 13 ans mis en place en 1912, où tous les déplacements devaient être déclarés, rendant possible une étroite surveillance de ces populations. Dans ce carnet étaient regroupées diverses informations :

Il doit, en outre, recevoir le signalement anthropométrique qui indique notamment la hauteur de la taille, celle du buste, l’envergure, la longueur et la largeur de la tête, le diamètre bizygomatique, la longueur de l’oreille droite, la longueur des doigts médius et auriculaires gauches, celle de la coudée gauche, celle du pied gauche, la couleur des yeux : des cases sont réservées pour les empreintes digitales et pour les deux photographies (profil et face) du porteur du carnet.

Mais aussi les prostituées 

Autre catégorie de la population, les prostituées ont aussi subi (et subissent encore) une stigmatisation. Dans l’Histoire de Saint-Félix de Caraman (actuellement Saint-Félix-de-Laurgais, Haute-Garonne) [1], un document relate les privilèges accordés à la ville par le Comte de Caraman, dont elle dépendait [2] . Il décrit l’ensemble des droits exercés par les consuls de la ville, les plus hautes autorités "municipales" de l’époque. Cela va de leur pouvoir judiciaire en matière criminelle, au contrôle qu’ils peuvent exercer sur la qualité de la viande et des chandelles. Sont mentionnées aussi dans ce texte, et c’est ce qui nous intéresse, les dispositions qu’ils doivent prendre à l’égard des prostituées.

« ... et non sit ausa potare intus tabernas nec jacere cum aliquo homine intus villam de die nec de nocte, nec ire per villam sine cordono »
« ... qu’elle ne boive pas dans les tavernes et ne couche pas avec un homme dans cette ville de jour ni de nuit, et qu’elle n’aille pas dans la ville sans cordon... »

Les allées et venues sont donc bien contrôlées, les prostituées ne peuvent exercer en dehors du lieu que les consuls leur ont assigné. Mieux, le cordon dont il est question est un signe distinctif, qui permet de les reconnaître au premier coup d’œil et de les éviter.

Ce cordon n’est qu’un exemple de plus dans la multitude de moyens inventés par les Hommes afin de stigmatiser autrui, nous pouvons ainsi toute aussi bien parler de la crécelle des lépreux, ou bien des croix jaunes que devaient porter sur leurs habits les « hérétiques » suspectés d’accointances cathares...

Et bien sûr les sans-abris 

Pourquoi identifier spécifiquement cette catégorie de personnes ?

Pour montrer à tous qu’ils ne sont pas comme les autres. Pour que chacun puisse les reconnaître et agir en conséquence. Sans trop interpréter, on peut supposer qu’une telle procédure devrait encourager une attitude faite de mépris et de distance de la part de la population, et donc une vulnérabilité d’autant plus grande. Peut-être cela vous parait-il négatif comme interprétation, mais on ne voit pas beaucoup de gens aller vers les sans-abris ces temps-ci. On crée ainsi une sous-catégorie de population, comme les gens du voyage avec leur livret ou comme, il fut un temps, les ouvriers avec leurs livrets ouvriers. Cette sous-catégorie, caractérisée par sa classe sociale pauvre, doit justifier de ce statut. Ainsi fichés, les prestations d’aides prodiguées par la ville n’iront-elles qu’à ceux disposant de cette carte, les rendant ancrés à cette ville : chacun ses pauvres.

Les gens ont tendance à oublier

Cet épisode montre la capacité des gens à reproduire les mêmes erreurs. En même temps, est-ce vraiment des erreurs ou le signe une idéologie conservatrice et réactionnaire latente ?Ah ! Qu’’il est difficile de remettre en cause cette idéologie sommeillant au fond de nous. Le postulat est simple : je ne comprends pas et je n’accepte pas de voir des gens hors des clous de la société bourgeoise au sein de laquelle je me plais à évoluer. Il est donc important pour moi de compter et contrôler ces personnes. Les aider vraiment ? Peut-être, mais dans un premier temps les identifier et les compter (voire même les ficher). Après, peut-être qu’on les aidera s’ils sont en conformité avec nos règles : cela au nom du bien de tous bien sûr. Il serait tellement plus simple de donner une carte d’identité aux gens du voyage ou d’avoir des centres d’accueil en quantité suffisante pour les sans-abris.

Notes

[1G. B. Morère, Histoire de St-Félix de Caraman, 1899.

[2Ces privilèges sont conservés dans un in-folio copié au XVIIe siècle, mais remonteraient au XIVe siècle.