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Stéphane Bern, nouvel « ambassadeur » pour le Val-de-Loire, ou l’Histoire par les nuls

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La région Centre-Val de Loire, par le truchement de son président, François Bonneau, a fait de Stéphane Bern « l’ambassadeur de la Renaissance » aux côtés du Comité de pilotage qui doit organiser en 2019 la célébration des 500 ans de la Renaissance.

« Le Centre-Val de Loire réinvente ses Patrimoines ! » Si l’on en croit le carton d’invitation à la conférence de presse que doit tenir aujourd’hui François Bonneau, le président de la Région Centre-Val de Loire [1], le rayonnement patrimonial, devenu outil politique loin de toute cohérence historique, est bien un des leitmotivs de nos édiles. Entre l’anniversaire des 500 ans de la mort de Léonard de Vinci et de la naissance de Catherine de Médicis, sans oublier la célébration de la pose de la première pierre du château de Chambord, l’année 2019 s’annonce bling-bling pour l’événementiel régional. De quoi « lancer une dynamique exceptionnelle mêlant patrimoine ; culture ; sciences ; art de vivre ; jardins ; architecture ; numérique et économie ».

Bien sûr, les rabat-joie ergoteront sur la haute volée du comité de pilotage dans lequel nous trouvons des hommes politiques et des gestionnaires ou propriétaires de châteaux, mais aucun historien. On pourrait en effet imaginer qu’un événement de ce type demanderait un semblant de garantie intellectuelle et scientifique, pour assurer une logique d’ensemble. Mais plutôt que d’inviter des historiens au sein de son comité de pilotage, la Région a préféré s’assurer les services d’une personnalité de renom : Stéphane Bern, qui a été intronisé pour l’occasion « ambassadeur des 500 ans de la Renaissance en Centre-Val de Loire ».

Stéphane Bern, où la modernité est un archaïsme à la mode

Évidemment, l’omniprésent Stéphane Bern sait ce qui est bon pour nous et s’en explique, quitte à embrasser sans scrupules une conception arriériste et tendancieuse de l’histoire :

« On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Si vous voulez toucher 5 millions de personnes, vous ne pouvez pas faire de la dialectique historique. Je suis persuadé que ce qui rend l’histoire accessible, c’est que vous retrouvez les passions humaines, l’amour, le sexe, le pouvoir et l’argent. Les gens ont besoin de s’identifier. C’est juste une porte d’entrée mais j’ai conscience que c’est parcellaire. » [2]

Parcellaire ? C’est le moins que l’on puisse dire ! Entre châteaux et monastères, intrigues de salon et coucheries sur divan de soie, la porte d’entrée choisie tient plus du voyeurisme que de l’histoire.

Et les soirées de l’ambassadeur promettent ! Adepte des monuments de prestige et de l’histoire linéaire, ne se cachant pas d’aimer l’Ordre et la Monarchie, Stéphane Bern (avec ses homologues Franck Ferrand, Dimitri Casali ou encore Lorànt Deutsch) joue sur la nécessaire simplification médiatique pour verser dans le roman national. Un roman national forcément conservateur, d’ailleurs [3]. Sans aucune méthodologie et avec bien peu de scrupules dans le choix des thèmes qu’ils présentent au grand public, ces médiateurs sont véritablement des « militants réactionnaires au sens propre » :

Parce qu’ils valorisent un passé idéalisé et fabriqué contre ce qui leur déplaît dans le présent ; mais aussi réactionnaires dans leur conception de l’histoire ; ils négligent tous les subtils progrès d’un champ de recherche qui n’a cessé de s’ouvrir. [4]

Vision étriquée, nationaliste, conservatrice, fantasmatique des faits historiques, histoire spectacle rétrograde... les mots ne manquent pas aux historiens qui ont un peu réfléchi à leur sujet pour qualifier ces nouveaux propagandistes, plus adeptes des légendes noires, des stéréotypes et des fausses évidences que de la discussion historiographique ou tout simplement de l’histoire un peu scientifique et sérieuse [5].

En plein dans le Centre

Ami de François Bonneau, Stéphane Bern a su s’insérer progressivement dans le paysage local. Cela a commencé dès 2013, avec le rachat de l’ancien collège royal de Thiron-Gardais en Eure-et-Loir, édifice historique qu’il a retapé sur ses fonds et ceux d’une fondation patronnée par le très progressiste Institut de France [6]. L’année suivante, il est à Frasé, toujours en Eure-et-Loir, où il vient rencontrer en « ami et voisin » le président de Région ; puis il s’arrête à Orléans, le temps des Fêtes Johanniques dont il est l’invité d’honneur [7]. Roi du buzz à l’occasion de ses tournages dans les châteaux de la région [8], il sait aussi nouer des liens étroits (mais toujours amicaux) avec les entrepreneurs hightech qui savent exploiter la frénésie touristique et numérique [9].

Mais, ce qui donne à Stéphane Bern son autorité dans la question patrimoniale, c’est son abnégation désintéressée, lui qui se sent «  moins propriétaire que dépositaire [de son] monument historique ». Ce qui fait dire à la Région Centre, dans son magazine OCentre, qu’il est le « gardien du patrimoine eurélien » [10]. C’est sans doute pour ces mêmes raisons qu’il a pu mobiliser deux ministres, dont Emmanuel Macron, pour venir à Thiron-Gardais inaugurer en juin 2016 la fin des travaux de restauration de sa demeure-chateau-musée.

La reconnaissance, enfin

C’est en juin dernier, à l’occasion du salon Viva Technology (la nouvelle « grande messe » parisienne dédiée à l’innovation), que la nomination de Stéphane Bern au poste d’ambassadeur a été annoncée par François Bonneau en présence d’Emmanuel Macron. Cette mission en préparait une autre, puisque le 16 septembre dernier, le Président de la République lui confiait également la préservation du patrimoine « en péril » — faisant tousser au passage pas mal d’historiens et de professionnels de la conservation des bâtiments de France. Guest star de la Région, le voilà donc mobilisé à toutes les sauces, comme ce fut le cas il y a quelques jours, lors de la cérémonie d’accueil des présidents de Région à Chambord à l’occasion de leur congrès 2017.

Porte-étendard du patrimoine Français, fétichiste de l’ordre et de la monarchie, ami des têtes couronnées et de François Bonneau, voila un ambassadeur dont les habitants de la région Centre-Val de Loire se passeraient bien.



Notes

[1Ledit carton est disponible sur le site de l’AFP.

[2Interview à lire sur le site de Libération.

[3Voir à sur ce point : Suzanne Citron, Le mythe national : L’histoire de France revisitée, 2008 (réédition. 2017), Les Editions de l’Atelier.

[4Propos tenus par Nicolas Offenstadt (auteur de L’Histoire bling bling – Le retour du national, en 2009) dans la préface du livre de William Blanc, Aurore Chéry, et Christophe Naudin Les historiens de garde : De Lorànt Deutsch à Patrick Buisson : la résurgence du roman national, éditions Libertalia, 2016.

[5Pour s’en rendre compte, il n’y a qu’à jeter ça et là des coups d’œil sur les réactions qui fusent depuis quelques jours à propos de la nomination de Stéphane Bern par Emmanuel Macron.

[6A voir le site du Collège royal. Edifiant. La Fondation Stéphane Bern pour l’Histoire, hébergée par l’Institut, offre la possibilité aux apprentis historiens de gagner une belle médaille à l’effigie de l’animateur vedette.

[8Comme l’ont bien raconté nos amis de La Nouvelle République.

[9Par exemple, notons la start-up Histovery qui a équipé le château de Chambord de son histopad pour révolutionner l’audioguide avec la réalité augmentée.

[10Cela vaut bien une photo pleine page du n° 22, décembre 2013, p. 19.

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