Rencontre autour de Bertolt Brecht avec la Compagnie 21

Rencontre avec Sylvain Guichard, metteur en scène et directeur artistique de la compagnie 21, qui a monté la pièce Le Débit de Pain et la présentera à Avignon cet été. Cette pièce de Bertolt Brecht interroge les thèmes du repli sur soi, de l’individualisme, de la défiance de l’autre, de la misère, de la peur, dans un contexte de crise économique.

Pouvez-vous nous présenter la pièce ? Que raconte-t-elle ?

La pièce commence dans un monde en crise, plus précisément dans le petit quartier de Moabit, dévasté par le chômage, où certains se battent pour retrouver un emploi. Parmi eux, Washington Meyer tire le "gros lot" en étant embauché comme vendeur de journaux pour un salaire de misère. Il passera par un apprentissage infernal des lois du monde du travail pour finalement réussir à gagner son premier sou.

En parallèle, on découvre le boulanger Meininger, le propriétaire du Débit de Pain, dont l’agent immobilier vient lui réclamer les intérêts de ses hypothèques, car il est lui-même aux abois et se fait l’annonciateur d’une crise qui n’épargne personne : petites banques, banques nationales, industrie, Europe, USA, etc.

Pour Meininger, menacé par la fermeture de son établissement, le terrible engrenage se met en route et tout est bon pour préserver son gagne-pain : il licencie des mitrons, fait des économies sur tout ce qu’il peut, et lorsqu’on lui présente une ultime facture, c’est Madame Queck sa bonne à tout faire, veuve et mère de sept enfants, qui en paiera les frais. Elle est licenciée et expulsée de son appartement dont Meininger est le propriétaire.

La chute de Madame Queck croise ainsi l’ascension de Washington Meyer. Celui-ci voudrait aider la veuve mais des voix s’élèvent pour l’en dissuader : pourquoi se soucier d’une autre alors qu’il est lui-même dans une situation précaire ?

C’est ce dilemme que raconte la pièce : peut-on aider quelqu’un d’autre lorsqu’on est soi-même menacé ou faut-il tout ignorer, "s’enfoncer de la cire dans les oreilles" et passer son chemin ?

Le Débit de Pain - Le Trailer from compagnie 21 on Vimeo.

Pourquoi avez-vous choisi cette pièce ?

Nous voulions monter une pièce qui aborde des thèmes actuels et politiques. Quelle place tient le sort de l’autre dans mon propre avancement ? Peut-on se permettre d’aider celui qui souffre ? En a-t-on le temps ? En a-t-on les moyens ?

Le Débit de Pain a été écrit aux alentours de la crise de 1929 et le premier constat inquiétant est que les thèmes qui y sont abordés par Brecht sont toujours autant d’actualité : l’Histoire se répète... Repli sur soi, individualisme, défiance de l’autre, misère, peur et pression sociale dûe notamment aux efforts économiques systématiquement demandés à ceux qui sont tout en bas de l’échelle.

Et la solidarité dans tout ça ? Est-elle encore possible ? Est-elle un « modèle viable » ? De quoi la nature humaine est-elle encore capable ?

Nous avons notre propre avis, bien sûr, mais sur la scène du théâtre nous voulons créer un espace de pensée commune. Un endroit où chacun a la possibilité de s’interroger sur ces questions. Une pièce devant laquelle le spectateur pourra se positionner en son âme et conscience, sans jugement. C’est du théâtre politique, au sens premier du terme.

Voilà ce que nous voulons faire et Brecht nous a laissé une pièce qui s’y prête admirablement.

Comment se monte une pièce comme celle-ci ? Quelle est la part de l’interprétation du metteur en scène dans la mise en scène ?

Le metteur en scène, traditionnellement, se doit de proposer un parti-pris, une ligne directrice pour l’adaptation de telle ou telle œuvre. La spécificité de la Compagnie 21 est de rendre cette étape collective et de réfléchir ensemble à la direction que va prendre un projet.

Pour Le Débit de Pain nous avons voulu éviter toute forme de manichéisme, montrer chaque être humain dans son ensemble, face à ses problèmes et comment, lorsqu’elle est mise sous pression, une victime peut éventuellement se changer en bourreau.

Nous avons également cherché à inclure le spectateur dans la réflexion face aux événements qui se déroulent devant ses yeux, que ce soit dans la fable écrite par Brecht ou dans notre monde actuel. C’est pourquoi la mise en scène introduit des possibilités d’action pour le public (issues du mouvement Agit-Prop) qui incitent le spectateur à choisir entre réagir ou rester passif.

Le 4ème mur n’existe pas, nous sommes tous ensemble "ici et maintenant" et nous pouvons alors réfléchir ensemble.

Parlez nous de Bertolt Brecht. Que cherche-t-il à véhiculer dans son œuvre ?

Avant de vouloir véhiculer des idées, Brecht voulait promouvoir un nouveau théâtre pour l’époque, une nouvelle forme qui puisse permettre aux gens de penser lors d’une représentation.

Quand le théâtre dramatique cherchait à faire s’identifier les spectateurs aux personnages et à l’histoire, où il fallait essentiellement provoquer des émotions, le théâtre épique lui (celui de Brecht) avait pour vocation de leur faire également prendre de la distance, de sortir régulièrement de la fable afin de créer des espaces de réflexion où chacun pourrait prendre le temps de prendre la mesure de ce qui se passe sur le plateau.

Nous avons besoin d’un théâtre qui ne permette pas seulement les sensations, les aperçus et les impulsions qu’autorise à chaque fois le champs historique des relations humaines sur lequel les diverses actions se déroulent, mais qui emploie et engendre les idées et les sentiments qui jouent un rôle dans la transformation du champs lui-même.
Bertolt Brecht, Petit organon pour le théâtre.

Les sujets qu’il abordait pour ce faire étaient nombreux, on y retrouve souvent des leitmotivs comme la guerre, la lutte sociale, la bourgeoisie, la religion, la loi du marché, etc.

Pouvez vous nous présenter votre compagnie ?

C’est en 2009 que la Compagnie 21 fait ses premiers pas. J’étais fraichement diplômé de l’ENSATT et inspiré par mes rencontres avec des metteurs en scène reconnus (Anatoly Vassiliev, Christian Schiaretti, Matthias Langhoff et Michel Raskine). J’ai alors réuni une équipe de trois acteurs autour d’un texte qui deviendra le projet fondateur de la compagnie : Music-Hall de Jean-Luc Lagarce.

L’aventure démarre alors avec Sophie Berneyron, Yan Richard et Tristan Willmott, qui dès lors feront partie intégrante de la compagnie. Le spectacle se crée au gré de nombreuses résidences itinérantes à travers la France, où le travail au plateau est une porte ouverte aux rencontres avec les localités et leurs habitants.

Dans notre travail la vision est collective, chaque expression est celle de l’acteur et non une commande que je fais. Chacun parle du projet de son propre point de vue, de la chargée de production au metteur en scène et ce tout au long des différentes étapes de création d’un spectacle.

Depuis Music-Hall, la Compagnie 21 s’est étoffée de nouveaux artistes ainsi que de plusieurs bénévoles, elle vient donc de monter Le Débit de Pain de Bertolt Brecht et entame la création de Dis Horatio…, un Hamlet jeune public. Parallèlement, elle organise en région Centre des ateliers artistiques dans les écoles et les collèges : c’est le projet Matière Théâtre.

Vous allez présenter votre pièce à Avignon. Pourquoi une pièce comme ceci là-bas ?

Nous emmenons cette pièce à Avignon car elle nous semble porteuse de questions essentielles et nous voulons la présenter au plus grand nombre : le Festival est donc un rendez-vous incontournable. Pour nous, cela représente 21 représentations, des milliers de spectateurs potentiels et si la rencontre se fait avec les professionnels : autant de nouvelles représentations à venir !

Notre envie, notre nécessité d’aujourd’hui est de créer une relation avec le public ou alors tout notre travail n’aurait pas de sens.
Nous véhiculons des idées, des messages au travers de notre pièce et les événements qui s’y déroulent mais nous ne faisons que les soumettre à l’appréciation du public . Si Le Débit de Pain sème les graines d’un changement, d’une révolte, le reste appartient au spectateur.

P.-S.

La compagnie 21 est actuellement en préparation pour le Festival d’Avignon. Pour cette aventure, ils ont lancé un crowdfunding. Vous pouvez les soutenir à l’adresse suivante : https://fr.ulule.com/debitdepain/

Ils espèrent aussi vous croiser prochainement au Théâtre de l’Alizé lors de l’édition 2016 du Festival Off d’Avignon ou plus prochainement, le samedi 11 juin 2016, au Théâtre du Rossignolet à Loches pour la reprise de Music-Hall !

Vous pouvez d’ailleurs découvrir leur actualité et toutes les informations relatives à leur travail sur le site de la Compagnie 21


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