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Précaires de l’Éducation : « Travail, pâtes, riz, ça suffit ! »

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Depuis deux ans, les précaires de l’Éducation nationale s’organisent en collectif et rejoignent les mobilisations et luttes en cours. En ce printemps 2018, quelques-un⋅es d’entre eux, qui manifestent avec les étudiants, les cheminots et les autres agents de la fonction publique, font le point sur leur organisation et leur implication dans le monde du travail en tant que précaires.

L’Éducation Nationale : une usine à précarité

En dix ans le nombre de travailleurs précaires au sein de l’Éducation nationale a triplé : de la maternelle à l’université désormais 1 personnel sur 4 est contractuel [1] . Selon les Repères et références statistiques publiées par la DEPP [2] en 2017, dans l’ensemble des deux premiers degrés du secteur public presque 36 000 enseignant.e.s sont non-titulaires (sur 707 763 titulaires). À ceci il faut rajouter les 104 486 contractuel.le.s (contre 23 994 titulaires) qui sont classé.e.s sous l’étiquette « vie de l’élève ». Cette définition inclut les assistant.e.s d’éducation, les accompagnant.e.s d’élèves en situation de handicap, les assistant.e.s pédagogiques et les auxiliaires de vie scolaire. Elle représente le secteur le plus précarisé de l’Éducation Nationale. L’EN, « premier employeur de précaires », en ayant de plus en plus recours à des contrats de merde, qu’ils soient de droit public ou bien de droit privé (anciens contrats aidés et CUI [3]), vise à la reproduction systématique de la précarité et à sa généralisation.

Un exemple : début de l’année scolaire 2017-2018, on assiste à la disparition des CUI, venus remplacer les anciens contrats aidés. Les CUI, contrats uniques d’insertion, sous prétexte de favoriser la réinsertion dans le marché du travail des chômeurs de longue durée, ont été mis en place afin de faire des économies sur le coût des « formations chômage ». Mais bientôt on se rend compte que ce modèle n’est plus rentable, et on décide de supprimer ces contrats, laissant sur le carreau une grande partie des travailleurs et travailleuses non seulement de l’EN, mais de toute la fonction publique. L’EN est pourtant bien connue pour sa résilience, et elle ne manque pas de ruse : septembre 2017, lorsque les CUI disparaissent, des centaines des jeunes sont embauché.e.s en service civique au sein des établissements scolaires. L’astuce est parfaite : des contrats qui ne relèvent pas du droit du travail pour les missions de service public les plus diverses – qui couvrent toutes la « vie de l’élève ». En d’autres termes, la sur-exploitation vendue comme du non-travail.

L’Assemblée des précaires de l’éducation, c’est quoi ?

L’Assemblée des précaires de l’éducation est née en septembre 2016 suite à la mobilisation contre la Loi travail mais elle ne prend sa forme actuelle qu’à l’automne 2017, lorsque ses membres décident d’appeler à une journée de grève du personnel non-titulaire de l’Éducation Nationale le 5 avril dernier. A partir du mois d’avril la rencontre avec la mobilisation étudiante et lycéenne contre le projet de loi Blanquer/Vidal, ainsi que la lutte des cheminots contre la réforme de la SNCF, nous a amené à nous questionner sur notre place en tant que précaires de l’Éducation Nationale sur le marché du travail. Constatant que la précarisation du travail est devenue la norme, à laquelle peu de secteurs peuvent échapper, nous avons décidé de rallier la mobilisation en cours.
Nous faisons partie de cette assemblée mais c’est à partir de nos expériences de travail personnelles que nous écrivons cet article. Nous travaillons au quotidien dans l’Éducation Nationale, nous en vivons les contradictions, entre la nécessité de travailler pour gagner sa croûte et le rôle de contrôle social que nous incarnons. Nous participons aussi au mouvement social en cours. Ce sont donc nos expériences au sein de ce dernier qui nourrissent, en plus de notre quotidien de travailleuses précaires de l’éducation, ce texte.

Outre ces misérables contrats, la division du travail au sein de l’EN, qui se reflète dans une diversité de statuts (AED [4] , AVSA [5] en CUI-CAE, AESH [6] , professeur.e.s contratuel.le.s), a pour objectif de dévaloriser le travail. Au sein de cette division du travail existe une nouvelle division des contrats (AED en CUI, AVS en CUI ou professeurs contractuels en CDD). Des personnes sont employées en CUI, donc en contrat de droit privé, pour réaliser le travail d’AED ou d’AESH, des contrats qui relèvent plutôt du droit public. Enfin, les professeur.e.s contractuel.le.s exercent le même travail que les professeur.e.s titulaires mais subissent la précarité de leur contrat. Cette division des statuts pour un même métier justifie le non-renouvellement des postes, remplacés par des emplois en contrats précaires, c’est à dire une main d’œuvre moins chère pour l’État. Elle accentue une division entre les travailleur.se.s et nous met en concurrence les un.e.s avec les autres.

La division du travail, intrinsèquement liée à la structure du capitalisme, a pour objectif de faire baisser le coût de la force de travail tout en divisant les travailleur.se.s. Elle rend nécessairement plus complexe la revendication d’augmentation de salaire et/ou de titularisation. Cette division des statuts a aussi pour conséquence une division en terme d’organisation politique.

S’il existe de réelles différences concernant nos tafs (AED, AVS, profs contractuel.le.s…), nous sommes néanmoins tous et toutes soumis.e.s à des conditions de travail pénibles, à la merci de toutes les pressions hiérarchiques possibles, mal-formé.e.s et sous-payé.e.s. La division du travail, qui s’exprime dans les distinctions juridiques entre statuts empêche les travailleur.se.s de se rencontrer et de s’organiser : les emplois du temps morcelés et la segmentation des tâches rendent complexe la création d’un temps en dehors du travail pour s’entraider et construire des stratégies collectives. Le manque de moyens et les pressions hiérarchiques, notamment le chantage du non-renouvellement du contrat, alimentent le stress et isolent les travailleur.se.s.

Les logiques budgétaires adoptées par l’Éducation Nationale redéfinissent en permanence ces contrats, qu’ils soient de droit privé ou de droit public, CDD renouvelables ou services civiques, sans pour autant remettre en question leur nature précaire. À ce caractère correspondent de très petits salaires, et derrière ces très petits salaires, ce sont des gens qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts.

De plus, la majorité du personnel employé comme agent.e.s non titulaires ou assistant.e.s d’éducation sont des femmes (82,4 %) [7] . C’est aussi le cas pour les agent.e.s d’entretien et de cantine. Globalement, la précarité dans l’EN n’échappe pas à la règle du marché du travail, qui structure la division du travail de manière genrée, précarisant majoritairement les femmes.

L’assemblée des précaires de l’éducation : composition et raisons d’être

Un des caractères les plus intéressants de cette assemblée est sa composition variée : non seulement des statuts différents, mais aussi des personnes syndiqué.e.s et des non-syndiqué.e.s, étudiant.e.s travailleur.se.s et travailleur.se.s tout court. Ces différences rendent les enjeux de nos luttes très vastes mais elles ne sont pas sans créer des difficultés au sein de l’assemblée. La nature informelle et autonome du cadre que nous nous sommes donné produit des difficultés d’organisation pratiques. Nous avons parfois du mal à organiser et structurer nos luttes. Cependant c’est par ce même caractère autonome que l’assemblée s’adapte au mouvement social actuel. Ne se situant pas dans une plateforme particulière de revendications syndicales l’assemblée des précaires traverse les différentes instances du mouvement social, tout en ayant un point de départ situé.

Dans la recherche de mots d’ordre et de revendications nous nous confrontons à l’isolement que nos statuts nous imposent. À titre d’exemple, le type de contrat des AED et celui des AVS/AESH ont des points communs, mais ils ont une différence fondamentale : tandis que le contrat d’un.e AED ne peut être renouvelé que pendant 6 ans, au bout desquels il ou elle est éjecté.e de l’institution scolaire, les AVS/AESH sont cdisé.e.s (mais ceci est soumis encore une fois à l’arbitraire de chef.fe.s d’établissement). Cette différence est à l’origine d’une projection différente dans le travail, chez les AED plutôt temporaire comme dans tout job alimentaire, chez les AVS/AESH plutôt pérenne. Pour les profs non-titulaires ce sont encore d’autres problèmes qui se posent, et avant tout l’ « élitisme » associé souvent au métier d’enseignant. Par exemple, l’existence d’une salle des professeur.e.s qui leur est consacrée, bien distincte de la vie scolaire, où les AED travaillent. Cet « élitisme » [8] se reflète dans l’organisation de nos luttes, où les professeur.e.s ont plutôt tendance à fédérer entre eux, et où peuvent se reproduire les mêmes rapports de force qui agissent au sein de l’institution scolaire. Ceci est par ailleurs la conséquence d’une organisation syndicale dans l’EN, où les instances des titulaires sont mieux représentées que celles des précaires. Par ailleurs cette différence d’investissement syndical, a pour origine les transformations récentes du marché du travail auxquelles les syndicats sont liées. En effet, les personnels précaires relèvent d’une évolution récente du marché du travail, dans l’éducation comme dans toute la fonction publique, ce qui explique l’absence de corporatisme et la faible représentativité des syndicats de leurs revendications.

Face à cette situation d’isolement nous avons décidé de nous réunir entre personnels précaires de l’Éducation Nationale, au sein d’une assemblée qui a pris le nom d’« Assemblée des précaires de l’éducation ». Celle-ci réunit des personnes qui travaillent dans différents bahuts du second degré (lycées et collèges) en Île-de-France. Nous sommes des surveillant.e.s, des auxiliaires de vie scolaire, mais aussi des professeur.e.s non-titulaires. Nous nous organisons en dehors des syndicats, même si certain.e.s d’entre nous sont syndiqué.e.s, majoritairement à Sud Éducation et à la CNT. Nous organiser en assemblée autonome n’est pas seulement idéologique ; c’est la conséquence d’une absence de préoccupation syndicale pour les précaires.

Les AED représentent une des forces les plus mobilisées au sein de notre collectif. Étant pour la plupart étudiant.e.s à côté, nous traversons des parcours militants en dehors de notre contexte de travail. Mais notre engagement vient surtout de la pénibilité de notre travail, des tâches de discipline et d’autorité qui nous sont assignées par notre hiérarchie. De la même manière les AVS/AESH sont bien représenté.e.s au sein de l’assemblée. Souvent peu formé.e.s par le rectorat qui nous embauche, nous nous retrouvons coincé.e.s entre la charge psychologique que nos tâches impliquent – se charger de la pédagogie d’enfants en situation de handicap – et les pressions hiérarchiques qui se créent souvent au sein de nos établissements – désaccord avec les instits ou avec notre hiérarchie. Chez les professeur.e.s contractuel.le.s la mobilisation reste très morcelée : obligé.e.s par les nécessités matérielles de notre vie à accepter des remplacements éparpillés au sein des académies et ne faisant partie qu’à moitié du corps enseignant à cause du corporatisme de ce dernier, nous fatiguons à nouer des solidarités. Quand elles ont lieu, c’est plutôt avec d’autres précaires : AED, personnels d’entretiens et de cantine. La contradiction entre des situations pédagogiques et sociales problématiques et la réitération de la violence sociale par la discipline au sein de l’école est incarnée par nos statuts précaires. Considéré.e.s comme des variables d’ajustement au sein des établissements scolaires alors que nous pourrions être un appui pour les élèves, nous nous retrouvons à boucher les trous produits par le manque de moyens et la pauvreté pédagogique que cela produit.

Pourquoi s’auto-enquêter ?

Malgré les différences de nos statuts nous pouvons pourtant retracer quelques éléments communs d’analyse, dans l’idée d’en faire les lignes directrices d’une future auto-enquête au sein de nos métiers précaires. En premier lieu, tous ces statuts sont traversés par une double tension entre pédagogie et discipline. Il s’agit en effet des tâches qui impliquent – ou plutôt qui devraient impliquer – la mise en place d’une pédagogie vis-à-vis des plus jeunes, car ils s’inscrivent dans un contexte scolaire et ils déterminent des relations plus ou moins hiérarchisées avec eux/elles. Néanmoins, nous ne pensons pas qu’une pédagogie émancipatrice soit possible dans ce cadre institutionnel . Cette attente « pédagogique » produit ce qu’on pourrait définir un salaire psychologique, qui nous tient attaché.e.s à notre métier : tandis que nos conditions précaires et nos salaires réels nous poussent à refuser ces statuts tels qu’ils sont, les relations que nous nouons par ces mêmes statuts nous mettent dans une relation ambivalente avec nos métiers. Nous pourrions pousser la réflexion autour de cette tension jusqu’à repenser carrément le contenu de notre fonction, de celui de surveillant.e à celui de professeur.e en passant par les auxiliair.e.s de vie scolaire. L’enjeu d’une telle déconstruction, il nous semble, serait celui de penser une éducation nouvelle, émancipatrice et ouverte à toutes et tous [9] .

D’un point de vue syndical la situation dans l’éducation est assez compliquée. D’un côté il y a le corporatisme intrinsèque à l’Éducation nationale, et notamment au corps enseignant, qui fait que les agendas se construisent surtout à partir des revendications des titulaires, reproduisant ainsi des rapports de force produits et alimentés par l’institution. Cette situation est sans doute le produit de la phase actuelle de segmentation du travail des métiers les plus précaires et des temporalités qui leur sont associées. Malgré la baisse générale du taux de syndicalisation, l’Éducation Nationale reste un secteur très mobilisé. Mais c’est surtout à travers l’agenda syndical que se déroulent les mobilisations, et nous avons constaté, en organisant la journée du 5 avril, que les syndicats n’étaient pas toujours prêts à « écouter la base ». Quand nous avons envoyé l’appel aux syndicats, seuls SUD et la CNT l’ont tout de suite relayé. Il a fallu attendre plusieurs mois pour que la CGT se réveille. À croire que les revendications de précaires n’ont pas encore trouvé leur place dans l’agenda syndical – mais veulent-elles la trouver ? Ou ce sont plutôt des formations comme la nôtre, autonomes des syndicats mais liées à ces structures sur les aspects pratiques de l’organisation, qui nous permettent de remettre en question les plateformes de revendication syndicales, pour construire nos propres stratégies de lutte ? Cette prise de conscience et l’affirmation de nos revendications ne viendra que par nous-mêmes, en enquêtant la réalité de notre quotidien au travail et leur conséquence sur nos conditions matérielles d’existence.

Par ailleurs, il nous semble nécessaire, afin de trouver les moyens de s’organiser et de produire nos propre luttes, de comprendre notre quotidien et les dynamiques économiques à l’origine de cette précarité. Pourquoi ces postes en particulier sont précarisés ? Pourquoi notre mobilisation, et donc nos forces, sont faibles ? A quel rôle social sommes-nous assignés ? Par exemple, l’injonction de notre hiérarchie de faire de nous les agents de son despotisme sur les élèves (spécialement sur ceux et celles issus des classes populaires) doit être réfléchie. La déconstruction des formes qui nous sont imposées par l’institution passe par la compréhension des enjeux qui se trouvent derrière notre fonction. Notre objectif principal est alors de s’interroger sur les manières concrètes de composer un rapport de force en tant que personnels précaires de l’Éducation Nationale.

L’auto-enquête (nos conditions de travail/nos luttes) et l’enquête tout court (les conditions de travail dans l’EN et l’investissement/ ou non des précaires dans la mobilisation) nous semble un outil adéquat pour comprendre le rapport entre les conditions de travail, la conscience de classe, notre faible (mais grandissante !) mobilisation et la conjoncture économique. La réalisation d’une enquête sur le travail des précaires dans l’EN a pour but de formuler une critique de l’EN qui soit liée à nos expériences réelles de travail. Elle a pour objectif, à partir des conditions de possibilité dégagées par nos analyses, de construire des stratégies de lutte. Il est temps de trouver les failles dans lesquelles s’engouffrer pour bloquer ou « saboter » le fonctionnement de l’éducation nationale et sa structure capitaliste !

Des membres de l’Assemblée des précaires de l’Éducation Nat’



Notes

[1Agent non fonctionnaire coopérant à un service public.

[2Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance. Pour les consulter en ligne : http://www.education.gouv.fr/cid57096/reperes-et-references-statistiques.html

[3CUI Contrat unique d’insertion, relève du droit privé, contrat accordé par pôle emploi. Les CUI sont des contrats de 6 mois minimum renouvelables dans la limite de 24 mois, d’une durée hebdomadaire minimum de 20h, rémunérée au smic.

[4AED, assistant.e d’éducation, ou encore surveillant.e ou pion.ne.

[5VS, auxiliaire de vie scolaire, ou encore, accompagnement d’élève en situation de handicap.

[6AESH, accompagnement d’élève en situation de handicap, relève du droit public.

[8Il ne s’agit bien sûr pas de défendre l’idée que les profs seraient une élite, loin de là..

[9Penser l’émancipation de l’éducation va de pair avec la destruction de l’EN et son monde capitaliste

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