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« L’université est bel et bien au bord de l’implosion » : témoignage d’un chargé de cours

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Témoignage de A., chargé de cours en sociologie au sein du département sociologie-anthropologie de l’Université de Tours, qui décrit la précarité des personnels et la dégradation des conditions d’étude.

J’ai fait partie de cette espèce d’étudiants qui pourrait disparaître si la sélection finit de s’imposer à l’Université. Passé par un bac technologique et un BTS informatique, mon parcours ne me prédisposait pas à la réussite dans un milieu universitaire qui m’était totalement inconnu. Pourtant, grâce à l’ouverture de l’université, j’ai pu me réorienter et découvrir la sociologie, discipline qu’on n’enseigne malheureusement pas au lycée. Ce fut une révélation, la découverte d’une vocation.

Cette passion pour ma discipline, cette croyance dans la valeur des savoirs, m’a permis de m’accrocher, jusqu’à m’inscrire en doctorat. C’est à partir de là que le rêve s’est transformé en cauchemar. Dès le départ il m’a fallu comprendre qu’à l’université, la reconnaissance des enseignants-chercheurs dans la valeur de votre travail ne suffit pas à obtenir un contrat doctoral. Certaines disciplines sont moins bien traitées que d’autres par l’institution.

Jeune thésard, il m’a fallu enchaîner les petits contrats de travail à côté de ma recherche pour vivre. Tantôt ingénieur d’études, tantôt chargé de cours vacataire, j’ai dû me battre, souvent soutenu par mes collègues titulaires, pour obtenir des conditions de travail dignes. Un bureau pour travailler, un salaire versé tous les mois et non plus en un versement de fin d’année. Non soumis au code du travail, le service public se permet d’entretenir des conditions de précarité dont nul n’a idée à l’extérieur.

Je devais choisir entre vivre dignement (payer un loyer, remplir mon frigo), et me consacrer à mon travail de thèse. L’usure s’est rapidement faite sentir. Finalement, J’ai passé trois années à m’adonner corps et âme à l’enseignement et à la recherche, tout en voyant diminuer mes forces, s’effilocher ma conviction qu’un jour je pourrais venir à bout de ma thèse et devenir enseignant chercheur.

15 000 euros net par an pour 500 heures de cours

Après avoir décidé d’abandonner ma thèse, j’ai souhaité continuer à enseigner, car j’aimais ça, mes collègues me soutenaient, et surtout : le sentiment d’apporter quelque chose à des étudiants étaient tout ce qui me restait d’humain dans cette institution déshumanisante.

J’ai ainsi été recruté pour un contrat d’enseignement. Devant le manque de postes de titulaire, mon département a vite dû me confier plus qu’un temps plein. Cela tombait bien, puisque le salaire est ridicule pour les postes que nous occupons. J’assure ainsi 500 heures de cours cette année, l’équivalent du temps de travail de 2,6 temps complets de maître de conférences. La rémunération correspondante : à peine 15 000 euros net pour l’année. Belle économie sur la masse salariale…

Les conditions de travail, y compris pour les étudiants, se dégradent parallèlement : de 30 étudiants par TD il y a trois ans, nous voilà à 40 étudiants par TD. Pour enseigner les statistiques en sciences sociales avec un accompagnement individuel dans une salle composée de 30 ordinateurs, je vous laisse considérer le miracle pédagogique qu’on nous confie… À moins qu’il ne s’agisse d’une stratégie de découragement, comme celle que j’ai vécue en doctorat ?

Les gestionnaires à la tête de notre institution n’ont pas seulement des solutions pragmatiques, ils ont aussi le sens de l’humour. Pour pallier à la hausse des effectifs, on n’a pas augmenté le nombre de groupes de TD pour en diminuer l’effectif, mais on a subdivisé les groupes TD en groupes TP. L’astuce : quand un contrat d’enseignement prend en charge une heure TP, on le compte en équivalent 0,6 heure TD (alors que les temps de préparation et correction ne diminuent pas). A ce tarif-là, autant travailler à la garderie dans une école primaire !

L’université est bel et bien au bord de l’implosion. Les conditions d’accueil des étudiants sont indignes, les personnels pressés, les salles pleines à craquer. Pourtant, il faut bien assurer ce service public de l’enseignement : imagine-t-on un hôpital faire de la sélection à l’entrée pour cause de surcharge de travail ? Non, en réalité l’institution tient encore debout grâce à ces agents usés, à bout de nerfs et à bout de force, mais qui croient encore suffisamment à leur mission pour y laisser leur santé physique et psychologique, compensant les manquements, pour ne pas dire le sabotage de l’institution. Une grève du zèle et le système s’effondrerait.

Pour ma part la décision est prise : à la prochaine rentrée je ne serai plus là pour boucher les trous. Que voulons-nous pour me remplacer : un bataillon de doctorants précaires en besoin de financement ? Ou bien des contrats respectueux, d’ATER [1] et de Maîtres de Conférences titulaires ?

Dans ce contexte, il ne faut pas sous-estimer la crise de la vocation. En ce qui me concerne, j’ai été élevé en considérant l’école comme le lieu de l’émancipation, elle m’est aujourd’hui devenu celui de l’aliénation.



Notes

[1Attaché temporaire d’enseignement et de recherche.

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