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Grève exemplaire à Carrefour : La Nouvelle République se surpasse

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Caramba ! Encore raté ! Le prix Albert Londres du reportage à caractère social vient encore une fois d’échapper à La Nouvelle République. Il est vrai que la dernière prestation était un peu pâle et ne témoignait pas d’un féroce engouement prolétarien.

La lecture de La Nouvelle République du 1er avril est assez édifiante. Le titre en Une nous informe que « 150 salariés ont bloqué le magasin Carrefour » de Saint-Pierre-des-Corps. De rares clients audacieux auraient obtenu « la clémence » des 150 salarié(e)s sur 340. Dans un article de 396 mots, un petit paragraphe central fait part d’une mobilisation exceptionnelle et des larges soutiens présents sur place. Mais le narrateur ne manque pas de rappeler que c’est une double rangée de chariots qui empêche les clients de faire leurs courses et qu’à 18 heures, fini de rire, quinze managers et six hôtesses se mettent au turbin, sans doute au péril de leur vie.

Un peu plus loin dans le texte, le journaliste réussit à interviewer une personne, dépitée, qui a tenté de braver les hordes de salarié-e-s grévistes... Coup de bol !!! Il s’agit de Virginie, juriste à la DRH du Carrefour de Massy, qui rappelle que ce mouvement est illégal et va impacter les résultats, et donc que les salariés ne se plaignent pas si les primes sont à la baisse... Vraiment, Virginie, merci d’être venue. Merci d’avoir fait 300 bornes pour rappeler à l’ordre ces salarié(e)s égaré(e)s. Merci à la NR pour cette audace rédactionnelle. On ne donne pas assez la parole aux DRH pendant les conflits, voilà, c’est fait.

Et pourtant. Plusieurs centaines de personnes se sont relayées dans la journée pour soutenir les grévistes, postier(e)s, hospitalier(e)s, cheminot(e)s, de nombreux retraité(e)s. Beaucoup de client(e)s venu(e)s pour leur courses, sont reparti(e)s avec un tract, après avoir discuté avec les grévistes, partageant leur point de vue, comprenant qu’il faille aussi arriver à une grève pour se faire respecter. Toute cette journée s’est déroulée dans une ambiance bon enfant, avec un accueil très convivial, même la musique, très rock & roll, avait été choisie avec soin pour déambuler dans la galerie. Sourires et détermination ont coloré cette lutte.

La Nouvelle République n’aura trouvé personne à interviewer dans les rangs des sympathisants, dommage. Après tout, il y avait aussi des juristes d’organisations syndicales qui auraient pu donner un avis sur le droit de grève, droit constitutionnel, mais ça c’était le pré carré de Virginie.

L’article aurait aussi pu s’attarder sur la jolie augmentation de 21 % d’Alexandre Bompard, le PDG du 6éme groupe mondial, premier groupe européen de la distribution, qui est nanti ainsi d’un salaire annuel de presque quatorze millions d’euros (13,9). Des jaloux et des grincheux ne manqueront pas de faire remarquer que cela équivaut à 1 008 SMIC nets annuels. Ce salaire fait tousser jusque dans les rangs du CAC 40, où le patron « moyen » ne se fait que 5 petits millions par an, à la sueur de ses salariés. Monsieur Bompard est aussi quelqu’un de généreux : n’a-t-il pas versé 500 millions de dividendes à ses actionnaires ? Bonne aubaine, l’État a versé, en quatre ans, deux milliards d’euros à Carrefour au titre du CICE (Crédit Impôt Compétitivité Emploi). Le groupe en avait bien besoin, il réalise 76 milliards d’euros de chiffre d’affaires dont 45 % en France.

Chaque emploi détruit est subventionné à 800 000 euros

Les salarié(e)s n’apprécient pas d’être relégué(e)s à une valeur d’appoint pour contenter le capital. En fait, les deux milliards de subventions donnés à Carrefour portent l’emploi détruit à 800 000 euros, qui dit mieux ? … Virginie ? Un commentaire ?

Pour faire bonne mesure, la direction ramène la prime annuelle de 607 euros à 50 euros... Faut-il rappeler que 607 euros, c’est un vingt-trois-millième du salaire de Bompard ? On va pas s’emmerder avec si peu !

En clair, Bompard veut réduire les emplois de 6 % pour gagner 0,8 % de la masse salariale [1] ; dans le même temps il s’octroie 21 % d’augmentation. Forcément, ça tousse dans les rangs. Donc très logiquement, 20 000 salariés se sont mis en grève. La direction minimise ce chiffre car le groupe compte 115 000 « collaborateurs ». Il n’empêche que ces 20 000 grévistes sont concentrés dans la main d’œuvre des hypermarchés où se situent 60 000 emplois. C’est un tiers du personnel qui s’est mis en grève, chapeau bas ! 450 magasins et 22 plateformes logistiques sur 24 ont dû fermer.

Des grévistes courageuses

Faire grève, ce n’est pas facile. Ce n’est pas seulement arrêter de travailler, c’est aussi s’approprier le lieu de travail qui devient un lieu d’expression, un lieu d’échange alors que d’habitude c’est un endroit dévolu à l’obéissance et au silence. Les grévistes de Carrefour étaient principalement des femmes, ce samedi, des femmes déterminées, que nul chefaillon n’est venu importuner. Elles n’ont manqué ni de courage, ni d’imagination pour faire d’une galerie marchande, un lieu d’expression des revendications, un lieu de refus de l’arbitraire.

Paradoxalement faire grève souligne le travail effectué au quotidien par les salarié(e)s qui occupent l’entreprise. C’est bien le refus de travail qui force le patron à écouter.
Obéir aux plus riches ne nous rendra que plus pauvres.
Tous ce que les salarié(e)s ont obtenu, c’est en se croisant les bras et en désobéissant !

Le conflit social de Carrefour est un mouvement qui a du souffle, bien construit et qui vient de loin. Ce n’est pas qu’un mouvement de colère. Ce samedi, les salarié(e)s voulaient poser des bases solides pour aborder les temps à venir. Construire l’avenir chez Carrefour ne se fera pas seulement dans un conseil d’administration grassement payé.

Les salarié(e)s ont franchi un pas, décisif. On peut désormais désobéir, inventer, s’exprimer et donner du corps aux rêves.

Bravo pour cette leçon.

Michel ANCE
Retraité

http://piquetdegreve.blogspot.fr

Illustration par Jim, CC BY-SA 2.0.



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