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Expulsion vers l’Arménie : lettre ouverte au Préfet d’Indre-et-Loire

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En France, on expulse même les jeunes en détresse. Après de nombreuses humiliations administratives, H. vient d’être reconduit vers l’Arménie, pays qu’il a quitté à l’âge de deux mois et qui est aujourd’hui en guerre. Lettre ouverte du Réseau Education Sans Frontières 37.

Depuis avril dernier nous assistons à un regain de tension entre l’Arménie (soutenue par la Russie) et l’Azerbaïdjan (soutenue par la Turquie) pour le contrôle du Haut-Karabakh. Cette république autoproclamée de Transcaucasie, majoritairement peuplée d’Arméniens (80%), se trouve être un nœud géo-stratégique important (qu’on pense seulement au transport des hydrocarbures). Ce conflit, qui date de l’éclatement de l’URSS, dure depuis maintenant plus de 25 ans et risque donc de perdurer tant son importance pour les belligérants est grande.

Aujourd’hui, les hostilités dans le Haut-Karabagh ont fait environ 15 000 morts et ont contraint près d’un million de personnes à quitter leurs foyers. En expulsant H. vers l’Arménie, alors même qu’il n’y a jamais vécu, c’est vers cette situation armée qu’il est envoyé.


Le 4 juillet 2017

Monsieur le Préfet,

Vous avez décidé d’expulser du territoire le jeune Harry H., 25 ans, en France depuis plus de 8 ans. On dit que vous êtes sur le départ. Cette expulsion couronne vos efforts et ceux de vos prédécesseurs pour dénier à ce jeune homme et à ses parents le droit de vivre dans le pays où ils espéraient, après un interminable exil, trouver un refuge.

Harry a quitté l’Arménie avec son frère ainé et ses parents à l’âge de 2 mois – oui, c’était un nourrisson de 2 mois ! Il ne connaît rien de l’Arménie, il n’y a plus aucune attache familiale. Ce sont les policiers arméniens qui l’attendaient à sa descente d’avion, et l’ont immédiatement conduit au commissariat. Et nous savons bien, et vous savez bien vous-même, Monsieur le Préfet, le sort qui attend les jeunes gens arméniens dans ce pays où s’éternise une guerre interminable avec l’Azerbaïdjan voisin. Un fusil entre les mains, et direction le front.

Depuis que Harry et ses parents ont vu leur demande d’asile rejetée, le sort s’est acharné contre eux. D’abord sous la forme de refus de séjour répétés de la part de votre administration. Combien de demandes ont-ils sollicité pendant toutes ces années, que ce soit pour obtenir une autorisation de séjour pour soins médicaux, des autorisations de travail sollicitées par de nombreux employeurs prêts à leur donner leur chance (la mère a un diplôme d’infirmière, le père d’ingénieur en bâtiment) ? Et même après que le frère ainé de Harry a obtenu son titre « vie privée et familiale », sa compagne étant reconnue réfugiée, ce furent refus sur refus, humiliation sur humiliation de voir traiter leurs demandes comme illégitimes.

Cette situation de précarité totale et ces rejets réitérés ne sont pas étrangers aux troubles du comportement de Harry, adolescent à la sensibilité à fleur de peau, profondément marqué par l’exclusion et la marginalisation forcées. Au fil des années, les militants du RESF37 qui ont toujours épaulé et soutenu cette famille en détresse ont vu l’état de santé mentale de Harry se détériorer. Mais avant d’être une personne malade dont l’état nécessite des soins, Harry est d’abord un « sans papiers », comme ses parents. La prise en charge médicale n’est pas toujours facile lorsqu’il s’agit de difficultés relationnelles, et d’enfermement sur soi. Mais c’est mission impossible quand on est un « sans droits ».

Et voici que les désordres de la vie poussent à la délinquance, au tribunal correctionnel… et in fine à la prison. Après six mois passés à la Maison d’Arrêt de Tours, pendant lesquels sa famille lui a apporté réconfort et soutien par des visites régulières, Harry devait sortir lundi 26 juin.

Mais le zèle préfectoral, tout entier préoccupé d’assainir la moralité publique, le fait sortir le samedi 24 juin – bien choisie, la période du week-end – direction immédiate l’aéroport de Roissy pour embarquer dans l’avion pour l’Arménie prévu ce jour-là. La double peine sévit toujours. Harry refuse de monter dans l’avion. Le protocole habituel s’enclenche : enfermement en Centre de rétention administrative (CRA) en attendant le prochain vol. Le mercredi 28 juin, Harry passe devant le Juge des Libertés et de la Détention, selon les prescriptions de la loi. Le juge, qui ne le voit que quelques minutes, comprend que ce jeune retenu, avant d’être un « repris de justice » est surtout un jeune homme qui doit être suivi psychologiquement. Il demande à la Préfecture de faire procéder à un examen de l’état de santé de Harry. Le vendredi 30 juin, Harry est emmené à l’hôpital le plus proche du CRA, où il voit un médecin.

Nous n’avons pas toutes les informations sur la suite des événements. Mais sans doute ne s’est-il rien passé que de bien ordinaire : un arrêté de « reconduite à la frontière » ayant été pris le 24 juin, l’administration du CRA programme l’expulsion pour le prochain vol pour Erevan. C’était ce lundi 3 juillet, à 9 heures du matin. La suite est décrite plus haut.

Vous imaginez, Monsieur le Préfet, ce qui peut arriver à une personne fragile, malade psychologiquement qu’on envoie au front pour défendre un pays qu’il ne connaît pas, muni d’une arme faite pour tuer ? Nous souhaitons que, là où vous appelleront vos nouvelles fonctions, cette question ne vous lâche pas.

Bien des adjectifs désobligeants nous viennent à l’esprit pour qualifier l’acharnement de vos services à se débarrasser, comme d’un vulgaire déchet, d’un jeune homme qui, avant toute chose, a un besoin urgent de soins. Que n’avez-vous utilisé vos pouvoirs, non à l’expulser, mais à le faire hospitaliser ? Ni la prison, ni la rétention, ni l’envoi vers un pays inconnu où l’attend le pire, n’étaient la solution. Et n’allez pas prétendre que c’était une erreur. Depuis des années, la situation de cette famille aux abois, et l’état de santé de leur fils, étaient amplement connus de vos services. L’expulsion de Harry est la plus inexcusable des expulsions.

Réseau Education Sans Frontières d’Indre et Loire (RESF37)


P.-S.

Vous pouvez joindre RESF37 via le mail suivant : resf37@mailoo.org


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