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Entretien avec Gilles Richard : « Macron est l’homme fort des néolibéraux »

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Entretien avec Gilles Richard à propos des droites en France et de la structuration de la vie politique autour de la question nationale « qui a infecté toute une partie des gauches ».

Gilles Richard est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Rennes 2. Il est l’auteur de l’Histoire des droites en France (1815-2017), paru chez Perrin en mars 2017.

Pour commencer, peux-tu nous faire un état des lieux des droites en France aujourd’hui ?

Avant tout il faut bien parler des droites. Comme je l’explique souvent, en particulier aux journalistes, la droite, ça n’existe pas.

Aujourd’hui les droites sont dans une situation contradictoire. Elles sont à la fois victorieuses – le résultat des élections, c’est que les néolibéraux sont revenus au pouvoir – et en même temps, elles sont divisées. Les divisions n’ont même jamais été aussi fortes entre néolibéraux et nationalistes. Avant tout parce que le clivage principal entre les différentes familles politiques ne porte plus sur la question sociale mais sur la question nationale. C’est-à-dire sur la place que la France a dans le monde et plus particulièrement dans l’Union européenne. Est-ce qu’elle s’intègre et se dissout dans une Union européenne néolibérale ou est-ce qu’elle est repliée sur elle-même en un État-nation protégé par un État centralisé et fort ? C’est ce qui fait clivage aujourd’hui, qu’on le veuille ou non, et c’est ce qui a infecté toute une partie des gauches (comme le montre une partie du discours de Jean-Luc Mélenchon).

Les Républicains payent la stratégie sarkozyste qui a consisté à vouloir réduire ou faire disparaître l’électorat du FN. Il s’agissait de capter cet électorat en maintenant des positions européistes néolibérales tout en tenant un discours de type sécuritaire-identitaire. C’est la stratégie de Nicolas Sarkozy après le 21 avril 2002 puis, plus nettement encore, quand il prend en main l’UMP en 2005. François Fillon est resté sur cette posture en catholicisant l’aspect identitaire.

Organiser l’UMP sur ces bases en 2005 n’était pas du tout ce qu’avait envisagé Alain Juppé quand il avait fondé « la Maison bleue » en 2002. Il s’agissait alors de créer ce que Macron et les Constructifs sont en train de faire : regrouper, autour du noyau giscardo-libéral et chiraco-juppéiste converti à l’Europe et au néolibéralisme, les radicaux menés par Borloo, les démocrates-chrétiens, etc., et tenir une position « centriste », ou mieux centrale au sens partisan, entre les gauches en mauvais état et le FN.

Nicolas Sarkozy a semblé l’emporter en 2007, profitant de la mauvaise campagne du « Vieux », mais c’était en fait une imposture car ce n’était pas tenable. On ne peut pas être néolibéral, européiste, « mondialiste » dans le sens où le capitalisme libéral l’entend, et en même temps recréer des États nationaux forts avec des frontières fermées. Le système capitaliste « mondialisé » nécessite l’abolition des frontières économiques. Non seulement pour que les capitaux et les hommes circulent, notamment les travailleurs détachés, mais aussi parce que les résistances politiques de type démocratique se sont construites dans le cadre des États-nations. Et vider les États-nations de leur substance est une manière de liquider en partie les acquis démocratiques, certes imparfaits, incomplets, mais quand même assez considérables, surtout en France depuis la Révolution.

Donc aujourd’hui exit Nicolas Sarkozy ; mais arrivée de Laurent Wauquiez à la tête de Les Républicains…

C’est là qu’intervient la différence entre familles politiques et partis politiques au sens strict. Les familles politiques, on peut les isoler les unes des autres : les néolibéraux ne sont pas les nationalistes qui ne sont pas les démocrates-chrétiens, etc. Mais ensuite, ces familles génèrent des forces politiques, les partis, qui ont leurs intérêts propres. Quand on est élu UMP/LR dans le Midi, c’est compliqué d’être macroniste à cause du poids de l’électorat frontiste. Si on veut récupérer les voix du FN au second tour, il faut tenir un discours qui permette cela. Et c’est là qu’il y a contradiction.

Laurent Wauquiez essaye de jouer sur le fait que le FN patine. Il veut reprendre la main, sur une ligne qui emprunte beaucoup au sarkozysme. Il n’y arrivera pas. S’il fait ce qu’il dit, les derniers néolibéraux qui restent à LR partiront. Il régnera alors sur un petit parti.

La famille nationaliste est représentée par le FN. Comment se tire-t-elle de cette séquence électorale ?

Elle s’en tire bien, mais pas aussi bien qu’elle l’avait espéré. Tout d’abord, il faut noter que jamais le FN n’a recueilli autant de voix au second tour d’une élection. Pourtant, on peut aussi dire que le FN a échoué – c’est vrai que Marine Le Pen a fait une très mauvaise prestation lors du débat de second tour. Il n’empêche que le FN a rassemblé un nombre colossal d’électeurs. Cinq fois plus qu’en 1984. En une génération, le FN a donc quintuplé son audience électorale.
C’est un point fort.

Mais le FN est sur une position anti-Europe. Et même s’il y a bien un électorat anti-mondialisation très important dans les classes populaires et au-delà, cet électorat, quand il est confronté à la prise du pouvoir direct, ne voit pas de solution valide dans le FN. Il a conscience que sortir de l’Union européenne ne va pas être quelque chose de facile. Et si les électeurs n’en étaient pas encore convaincus, le Brexit et ce qui s’est passé en Grèce sont là pour le rappeler. La sortie de l’euro avancée par Philippot n’apparaît pas crédible. Plus le temps passe et plus le Brexit démontre que la sortie de l’UE est quelque chose qui coûte très cher. Ce qui s’est passé à gauche en Grèce et à droite au Royaume-Uni oblige le FN à repenser son discours sur la sortie de l’Union européenne.

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Revenons au macronisme et à cette droite néolibérale qui est arrivée au pouvoir.

Emmanuel Macron, c’est le nouvel homme fort des néolibéraux. Il a comme principale caractéristique, à la différence d’un Alain Juppé, outre l’âge, de permettre un élargissement de la famille néolibérale, de prendre acte qu’une large fraction des dirigeants socialistes sont des néolibéraux. Ils le sont devenus, tranquillement, durant les trente dernières années.

L’évolution de Dominique Strauss Kahn, Pierre Moscovici, Pascal Lamy, Laurent Fabius, Manuel Valls et tant d’autres se cristallise chez Emmanuel Macron. Il permet l’addition des néolibéraux qui viennent des différents partis politiques pour recomposer une nouvelle force, La République En Marche. Nouvelle force politique qui va cependant se mettre en place difficilement. Car c’est toujours compliqué de créer un parti. C’était l’objectif d’Alain Juppé en 2002 : mettre dehors les nationalo-souverainistes et intégrer Dominique Strauss-Kahn et d’autres. Macron est l’héritier de ce projet, associé à Édouard Philippe, héritier de Juppé.

Donc, c’est le « retour » des libéraux au pouvoir. Cependant, le projet de Macron, ce n’est pas que le libéralisme économique, c’est aussi l’intégration de mesures de l’état d’urgence dans le droit commun.

En politique, les néolibéraux sont obligés de gérer l’ensemble de la société. Mais ce qui reste central à leurs yeux, c’est l’économie. Leur croyance et leur but, c’est que les règles du capitalisme soient la matrice des règles de la vie sociale. Le bonheur de l’humanité est à ce prix.

Mais les résistances sont fortes, d’où le recours à la répression. Le fait qu’ils soient « sécuritaires » n’est pas une nouveauté : déjà sous Louis-Philippe au 19e siècle... Sous le septennat de Valéry Giscard d’Estaing, il y eut la loi Sécurité et Liberté. Sous Jacques Chirac, les mesures imposées par Charles Pasqua puis Nicolas Sarkozy au ministère de l’Intérieur. Même chose ensuite avec Manuel Valls. Toujours pour faire face aux résistances sociales. Si l’on faisait aujourd’hui un référendum pour demander aux Français s’ils pensent que les règles du capitalisme doivent dicter le fonctionnement de la société, on obtiendrait une majorité de non.

D’où vient le néolibéralisme ?

Le néolibéralisme est issu des réflexions des patrons modernisateurs dans les années 1930, pendant la Grande Dépression et contre le Front populaire. Ils comprennent que le « laisser-faire, laisser-passer » classique ne peut plus fonctionner, surtout quand il existe un contre-modèle, le régime soviétique. Ils choisissent alors de réévaluer le rôle de l’État comme instrument premier de défense des règles du marché. Le néolibéralisme, c’est mettre l’État au service direct du capitalisme. En août 1938, pendant le « Colloque Lippmann » qui réunit à Paris des grands patrons, des économistes et des intellectuels libéraux, se crée une organisation pour la promotion du néolibéralisme. Mais la guerre arrive et ce projet ne peut reprendre qu’en 1947 avec la création de la Société du Mont-Pèlerin qui existe toujours aujourd’hui.

Dans ton ouvrage, Histoire des droites en France, tu avances l’idée que la vie politique est structurée par des grandes questions. À la fin du 20e siècle, on est passé de la question sociale à la question nationale. Comment faire pour un retour à la question sociale ?

La question nationale est devenue la question politique centrale pour deux raisons. Première raison : la victoire des néolibéraux avec « VGE » et Raymond Barre a fait muter la place de la France dans l’Europe. Elle est devenue pleinement partie prenante d’une Europe néolibérale intégrée, qui se veut fédérale même si elle ne l’est pas. Ça a créé une situation nouvelle, en rupture complète avec le gaullisme.

Deuxième raison : les gauches se sont effondrées, essentiellement à cause du chômage de masse. Chômage de masse qui n’a pas été provoqué par les néolibéraux : Giscard d’Estaing se serait bien passé des deux millions de chômeurs pour être réélu en 1981 ! Ce chômage de masse est le fruit des mutations du capitalisme qui ont cristallisé durant les années 1970. Ce que les historiens appellent la troisième révolution industrielle (multinationalisation des entreprises, robotisation puis financiarisation) a conduit à ce chômage de masse structurel.

L’addition de ces deux phénomènes a fait que la question nationale est devenue le point de clivage essentiel de la vie politique. Les gauches ne sont plus capables d’imposer la question sociale comme terrain du combat politique. Elles ne sont plus crédibles. Cela n’empêche pas qu’il y a des millions de Français qui pensent que la question sociale est essentielle. Mais il n’y a pas de force politique suffisamment influente pour l’imposer, comme a pu le faire le PCF à la Libération. Ou le Front populaire en 1936, époque où la question nationale était aussi posée par les ligues nationalistes. Mais les partis de gauche étaient alors plus forts pour imposer la question sociale comme la question politique centrale.

C’est finalement une question de rapport de forces dans la société tout entière. Aujourd’hui, l’infini pouvoir de séduction de la société de consommation et le chômage de masse figent la situation, obscurcissent les esprits, tétanisent les énergies. Comment inverser ce rapport des forces ? C’est la question numéro un qui se pose aux gauches…

Entretien réalisé en octobre 2017 par S. F. Illustration par Lorie Shaull (CC BY-SA 2.0).

L’historien René Rémond a été le premier, dans les années 1950, à distinguer « les droites » à travers trois courants distincts : la droite « orléaniste » ou libérale, la droite « bonapartiste » ou autoritaire, et la droite « légitimiste » ou réactionnaire. Depuis, les travaux de Serge Bernstein, Jean-François Sirinelli ou Michel Winock ont complété cette approche ; et un quatrième courant s’est imposé à droite : un courant nationaliste, xénophobe et antisémite. Le livre de Gilles Richard s’inscrit dans cette production historique et propose une nouvelle lecture des différents groupes et des diverses tendances qui caractérisent aujourd’hui les droites en France.


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