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Chronique d’une année scolaire : Saint Blanquer, priez pour nous

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En déroulant ses mesures censées compenser les inégalités sociales, le Ministre dresse en creux le portrait d’une France d’en bas handicapée socialement. Au fil des discours, son élitisme transparait clairement. En tant qu’orateur, lui-même se positionne comme modèle normatif.

La langue comme outil de domination

Parmi les nouveautés annoncées par Blanquer pour réformer le baccalauréat version 2.0 figure un « grand oral » correspondant à « un projet présenté par l’élève »". Lors de la présentation de la réforme, le Ministre a déclaré, à propos de cette épreuve orale de 20 minutes :

« Cet oral nous permet surtout de mettre l’accent sur une compétence fondamentale : savoir s’exprimer dans un bon français, clair, argumenté, ce qui est une compétence fondamentale dans la vie professionnelle. »

S’exprimer dans un bon français. Où l’on entend LE bon français, celui des classes éclairées, pas celui des basses couches de la société. Cette langue excellente et indépassable a été analysée par des linguistes et des sociolinguistes comme une émanation directe de l’institution scolaire. L’école génère l’insécurité linguistique en développant la perception des variétés existantes (cela fut le cas avec les patois et autres langues régionales) et en les dépréciant au profit d’un modèle mythique et inaccessible (le français littéraire et académique). Cette insécurité linguistique est d’autant plus ressentie par les élèves plurilingues dépréciés. Ces élèves qui parlent couramment arabe, wolof ou géorgien…par exemple. Bizarrement les élèves parlant couramment l’anglais ou l’allemand sont beaucoup plus valorisés dans notre système scolaire.

En insistant sur la nécessité de vérifier la maîtrise d’un bon français, le Ministre ne fait que sous-entendre l’existence d’un mauvais français, usant ainsi de qualificatifs relevant d’une hauteur morale, et insinuant de fait que certains des élèves ne parlent pas la même langue que les autres. Voilà comment on créé de l’insécurité linguistique. Qui se sentira visé ? Ceux qui n’ont pas confiance en leur maîtrise de leur langue, car ils en parlent une autre, car ils sont issus de milieux dévalorisés [1].

La lutte contre les inégalités sociales comme fer de lance

Le Ministre ne cesse d’évoquer dans ses discours la nécessité qu’a l’école d’aider les plus fragiles et les plus démunis. Ces propos émancipateurs pourraient être légitimes, mais ils portent en eux, à force de répétitions et d’approximations, les germes d’un racisme de classe. Car ceux qui ont besoin d’aide ne sont pas, selon Blanquer, les élèves en difficulté scolaire. Non, ceux qui en ont besoin sont les élèves issus des couches pauvres ou immigrées de la population. Lors de l’université de rentrée du Modem, le 30 septembre 2017, il évoquait l’école de la IIIe République en ces termes :

« Cette école n’était pas parfaite, loin s’en faut. Elle avait bien des défauts en réalité, peut-être qu’elle n’incluait pas beaucoup plus que celle d’aujourd’hui, peut-être qu’elle avait toute une série de difficultés, il n’en demeure pas moins que cette école, si parfois nous avons une nostalgie pour elle c’est parce que cette école jouissait d’une confiance totale de la société en elle, de même qu’elle était productrice de confiance pour la société. »

A l’écouter, qu’importe finalement si cette école n’était pas plus égalitaire, ni si elle créait autant d’inégalités que maintenant. Ce qui est important c’est que les « gens » avaient confiance en elle, et c’est cette confiance « aveugle » qu’il faut restaurer.

Plus loin, il évoquait les internats, sa marotte lorsqu’il était recteur :

« Les internats ont accompagné l’École de la République tout au long de son histoire. Il n’y aurait pas eu ces magnifiques histoires d’ascension sociale, notamment de petits paysans, s’il n’y avait pas eu les internats pour accompagner l’Ecole de la République, pour permettre à des enfants d’aller plus loin, un peu loin de leur domicile. »

Il faut souligner l’emploi du qualificatif « petit » pour désigner les paysans. L’internat a sauvé des limbes les « péquenauds » de l’époque, en les extrayant de leur condition première. De nos jours, Blanquer veut utiliser l’internat pour extraire les jeunes des quartiers « défavorisés » :

« Pour des raisons sociales, qui sont un peu les mêmes qu’autrefois, mais aussi pour des raisons sociétales, qui sont beaucoup plus nouvelles. C’est le problème du temps de sommeil, c’est le problèmes des différents problèmes familiaux que connaissent parfois nos enfants. C’est le problème de l’usage excessif des écrans, ou de la vie de quartier qui amène parfois à la déscolarisation. »

Après les petits paysans du siècle dernier, voici venus les élèves des quartiers sensibles de l’ère moderne stigmatisés, par ce discours, comme pauvres, victimes de la défaillance éducative des familles, abandonnés devant des écrans, ou laissés livrés à eux-mêmes dans les rues malfamées de ces quartiers de perdition.

La caution scientifique pour asseoir sa vérité

Pour convaincre que les plus défavorisés, handicapés linguistiques, sociaux et voués à ne pas réussir sont ceux qu’il faut aider à atteindre un niveau de base, Blanquer, en scientifique convaincu, manipule les chiffres, les statistiques et le langage.

« Les plus fragiles, cela malheureusement regroupe beaucoup de monde puisque, en effet, plus de 20% des élèves sortent de l’école primaire en sachant ni lire ni écrire ni compter. »

Comment interpréter de telles statistiques ? Je suis professeur des écoles depuis 15 ans, j’ai travaillé avec les publics les plus fragiles, et je n’ai jamais vu 20% de ma classe ne savoir ni lire ni écrire ni compter. Sur les 375 élèves qui ont fréquenté ma salle de classe au fil de ces années, aucun n’est sorti de l’école sans savoir ni lire ni écrire ni compter. Alors ? Qui ment ? Qui compte ? Où sont ces élèves ? Et d’où vient cette approximation langagière, qui dit plus de 20%, permettant à l’imaginaire collectif une inflation sans bornes (21, 22, 25, jusqu’à 30%, mais si je vous dis que le Ministre lui-même l’a certifié !).

Autre exemple de manipulation, pas de chiffres cette fois-ci, mais des mots creux qui disent ce que l’on veut faire entendre. Sur la mesure de dédoublements des classes de CP en zone d’éducation prioritaire :

« Nous commençons – même s’il est évidemment bien trop tôt pour dresser le moindre bilan – à voir les vertus de tout cela sur le terrain. »

Voir les vertus d’un système alors même qu’il n’y a encore rien à voir ? Et encore une fois se focaliser sur l’évaluation d’un dispositif mis en place sans jamais interroger les conséquences sur l’ensemble du système. Car comment voir des vertus, là où ne se voient (pour le moment) qu’effets secondaires néfastes ? Pour dédoubler les postes, sans y mettre les moyens financiers et humains, l’Éducation Nationale a fait le choix de repositionner ses effectifs enseignants. Résultats visibles de suite : fermeture exponentielle de classes dans les zones rurales, disparition des enseignants en surnuméraire dans les écoles de REP+, surcharge des écoles voisines des REP+ qui doivent absorber les élèves de CP et CE1 du secteur de scolarisation, quand l’école de REP+ a atteint son quota.

La vertu est une qualité, une propriété particulièrement bonne et efficace. La vertu de ce gouvernement participe à casser inexorablement le système public, à stigmatiser une partie de la population et à manier la langue de bois avec brio.

Souriez, nous sommes sauvés.

Déca



Notes

[1A ce sujet, ne vous privez pas de relire La honte de Annie Ernaux, qui explique très bien ce sentiment d’impuissance à maîtriser une langue scolaire quand on est fille d’épiciers dans une petite ville provinciale. Nous sommes au début des années 50. Rien n’a changé.

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