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Louis Rimbault, une expérience végétalienne et anarchiste en Touraine

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Terre Libérée, Louis Rimbault : l’une ne va pas sans l’autre. Non pas dans un désir de personnaliser absolument l’expérience ou de lui trouver nécessairement un meneur (ce que Rimbault lui même récuserait). Mais parce que tous les écrits, tous les témoignages sur Terre Libérée tournent autour de ce personnage haut-en-couleur, mégalomane et fantaisiste et en même temps d’un rationalisme exacerbé... Une page de l’histoire locale.

Anarchisme, illégalisme et végétalisme

Début du XXe siècle. Une mouvance nouvelle s’affirme dans les milieux anarchistes : les anarchistes individualistes décident de vivre, sans attendre, leur anarchisme et pour cela transforment parfois radicalement leur mode de vie, refusant le salariat et le conformisme bourgeois. Poursuivant leurs attaques contre les autorités quelles qu’elles soient (l’Etat, le patron ou la morale bourgeoise), ils sont illégalistes, milieux-libristes, végétaliens, buveurs d’eau, faux-monnayeurs, partisans de l’amour libre, nudistes ou naturiens.

Louis Rimbault a une trentaine d’années lorsqu’il découvre ce milieu. Né à Tours le 9 avril 1877, dans une famille pauvre de huit enfants et dont le père est alcoolique, il a d’abord appris la tôlerie puis il "trimarde". Suit un emploi dans un hôtel restaurant, d’où il s’enfuit avec la fille des patrons, alors enceinte. Ils reviennent, se marient, montent une quincaillerie à Livry-Gargan (Seine-et-Oise). Rimbault travaille ensuite comme serrurier. Vers 1903, il est élu conseiller municipal sur une liste radicale-socialiste. Et puis, en 1908, il devient abstentionniste en matière d’élections sans être à proprement parler anarchiste. Son frère, Marceau Rimbault vécut alors quelques mois à son domicile. Ce dernier écrit dans L’Anarchie, journal anarchiste individualiste. Et Louis Rimbault commence à fréquenter les individualistes.

Attiré par les "milieux libres", il vit quelques temps à Bascon (Aisne) avec Georges Butaud et Sophia Zaïkowska, les plus fervents batisseurs de milieux libres. Il tente également sa propre expérience aux Pavillons-sous-Bois (Seine), avec son frère et Garnier, futur allié de Bonnot. C’est à cette période (vers 1910) qu’il devient végétarien. Les récits sur ce milieu libre manquent, lui-même n’en narrant après coup que les âpres querelles entre carnivores et végétaliens :

"Dans ce milieu, essentiellement libertaire, il y eu, entre carnivores et végétariens, des luttes violentes (...) Le budget de la colonie était difficile à boucler par les exigences coûteuses et les pratiques démoralisantes des buveurs de vin, de bière, de café, de thé, par les mangeurs de viande de boucherie, de charcuterie, de poissons, de volaille, de conserves, par les gourmands d’oeufs, de lait, de beurre, de fromage, de chocolat, de pâtisserie, de confiserie, etc., etc. Ces faux besoins plaçaient les colons dans l’obligation de recourir à leur propre exploitation, au "tapage" ou à des expédients peu dignes d’hommes vivant pour un exemple de libération." [1]

Chez certains individualistes, l’opposition classique entre un ordre social et un ordre naturel se renforce dans l’idée qu’il y aurait des lois de la Nature, physiques et biologiques, dictées par la science et la raison. Et ainsi des besoins "factices" et des besoins "naturels". Cette conviction donne lieu à la mise en place de luttes contre des aliments et des substances toxiques. Ainsi au journal L’Anarchie, le végétalisme ou l’anti-alcoolisme sont de mise avec des propagandistes tels que Libertad ou Paraf-Javal. Les "Bandits tragiques" sont connus pour leur régime alimentaire et leur hygiène de vie.

Ces restrictions alimentaires, outre la justification théorique, sont aussi un moyen de mener une vie à moindre coût, et de prendre, parfois, ses distances avec l’esclavage salarial... Mais le végétalisme n’y suffit pas toujours. Ce besoin d’une libération immédiate, en particulier du travail salarié, qui reste une idée très forte chez Rimbault jusqu’à sa mort, s’accomode parfois mal de la grande pauvreté de certains individualistes.

Une des idées de Rimbault pour gagner de l’argent est de créer les C.O.S.(Conseil d’Ouvriers Syndiqués), "application du communisme économique en pleine société bourgeoise". Il va exposer son projet à plusieurs reprises, notamment à Tours où il rencontre Victor Coissac (futur fondateur de la colonie "L’Intégrale") en 1911, puis en 1919, au moment de la grande grève des cheminots. L’association disposerait d’ateliers où chacun pourrait venir travailler gratuitement le samedi après-midi.

« On ne peut envisager l’émancipation des producteurs qu’en modifiant les conditions économiques qui saturent et pourrissent les hommes les plus fiers, les esprits les plus libres ; par exemple : réserver une part des cotisations syndicales à monter tous établissements dans lesquels ils pourraient aussi travailler à assurer leurs besoins les plus immédiats, tout en s’affranchissant d’un patronat qu’ils priveraient graduellement de sa propriété en lui retirant la main d’oeuvre. [...] C’est là toute la théorie des "C.O.S.". » [2]

On retrouve là l’idée chère au milieu libre de vivre par ses propres moyens. Seulement, peu de producteurs semblent emballés par l’idée de travailler plus en attendant et la proposition n’est guère au goût de la C.G.T qui l’accuse d’être un agent provocateur....

L’illégalisme va être une solution nettement plus prisée par les anarchistes, et Rimbault n’y échappe pas : en 1911, il va être impliqué dans le procès des "Bandits tragiques" et incarcéré deux ans pour complicité. Emprisonné, il simule la folie. Et lorsqu’il comparaît, il est acquitté et libéré.

Cette recherche d’une libération, d’une émancipation immédiate, le refus du salariat et dans une certaine mesure de la société industrielle et l’hygiène de vie adoptée avant-guerre dans les milieux anarchistes vont marquer Rimbault de manière durable. Après guerre, Louis Rimbault mûrit peu à peu l’idée de fonder une cité végétalienne...

Le projet d’une cité végétalienne

Dans les milieux anarchistes, Georges Butaud et Sophia Zaïkowska sont les premiers à ériger en théorie la réduction des besoins individuels comme moyen de s’affranchir de la logique de production et de consommation. Le végétalisme devient leur principal cheval de bataille. Dès 1917, ils animent une école pratique végétalienne à Bascon dans l’Aisne (à l’endroit même où ils avaient déjà tenté plusieurs milieux libres), à laquelle Rimbault et sa compagne Clémence participent. Rimbault s’occupe même des relations entre Paris et Bascon par la réception de matériel et l’organisation d’excursions.

En 1922, toujours avec Butaud et Zaïkowska, mais aussi avec des naturiens comme Henri Zisly ou Henri Le Fèvre, Rimbault collabore au journal Le Néo-naturien qui prône un retour à la nature par le biais de l’alimentation. Il commence à écrire et faire des conférences en faveur du végétalisme (il fait notamment une tournée de conférence en collaboration avec Hervé Coatmeur, rédacteur du Sphinx à Brest). Enfin, il fréquente le foyer végétalien rue Mathis. Proche des milieux naturistes, il est désormais un fervent végétalien comme en témoigne le récit suivant :

« Au foyer végétalien, un nommé Rimbaud était encore plus entier que Butaud et ne pouvait souffrir la société de ceux qui n’étaient pas végétaliens, les « carnivores » ou les « cimetières ambulants », comme il les appelait. Malgré l’alimentation rationnelle qui était sa règle, il attrapa un jour un phlegmon et bon gré mal gré fut obligé de se rendre à l’hôpital pour y subir une opération. Mais se posait le problème de manger : le végétalisme, on ne connaissait pas cela à l’Assistance publique. Rimbaud accepta du bouillon de légumes, s’en délecta et lorsqu’il eut tout avalé, l’aveu lui fut fait que ce bouillon de légumes était de la soupe aux choux. Il y avait eu du cadavre dans ce qu’il avait ingurgité ! Quelle horreur ! Rimbaud était en ébullition. Jamais les infirmières n’avaient contemplé une telle explosion d’indignation. Vingt jours après sa sortie d’hôpital. Rimbaud était encore malade de cette soupe aux choux qu’il avait mangée. Ils ont voulu m’empoisonner tonitruait-il au milieu du Foyer végétalien. » [3]

Outre la création des foyers végétaliens, de nouveau, dans les années 20, l’idée circule de fonder des milieux libres. Et Rimbault ne sera pas en reste... "Le Néo-Naturien, L’en-dehors, précédés déjà de Par delà la Mêlée, le Plagiaire, les Vagabonds, le Réveil de l’Esclave, pour ne citer que la France ont consacré quelques trop courtes lignes aux études des plans d’évasion raisonnée" [4]. Seulement, les milieux anarchistes sont faibles et divisés à la fois par la guerre puis par la Révolution russe. Ceux qui en ont les moyens préfèrent alors quitter la France, l’Europe pour partir au loin, vers des terres qui leur semblent plus clémentes. De nombreux camarades partent pour l’Amérique du Sud dans l’espoir de fonder des colonies naturistes, caractérisée par une vie simple et végétalienne. Mais, raconte Rimbault "beaucoup de nos amis s’embarquent à Nantes, à Bordeaux pour gagner les "terres promises" d’Amérique du Sud ou d’ailleurs et disparaissent sans qu’aucun contrôle ne puisse nous renseigner sur ce qu’ils furent, sur ce qu’ils devinrent, sur leurs fins, malgré les recherches qu’on fit pour retrouver même leurs traces." [5] En effet, un certain nombre d’entre eux vont finir misérablement, trop démunis pour pouvoir rentrer. Un petit nombre, peut-être, du moins c’est ce que soupçonne Rimbault, se transforment en nouveaux exploiteurs, en nouveaux colonisateurs, usant de leur argent pour faire travailler les autochtones à leur place. D’où l’idée de Rimbault de créer, en France, un lieu, une "Cité" pouvant être une étape avant un départ plus lointain :

"Nous aurons probablement le bonheur, à Tours, d’arrêter un instant ces hommes dans leur course inconsciente vers l’inconnu et leur donner ce qui leur manque pour apporter, à tout milieu où ils feront escale, une garantie de leur désir de fraternité." [6]

Et effectivement, des camarades, une fois Terre Libérée sur pied, demanderont à faire des "stages" avant de partir pour l’Amérique du Sud !

Dans les expériences menées avant-guerre, que Rimbault a connu — à Bascon, Pavillons-sous-Bois ou encore à "La Ruche" — le végétalisme existait déjà mais sans avoir une place centrale : "On verra, à la "Ruche" de Rambouillet, une végétarienne recevoir à bout portant et en plein visage, un coup de revolver pour le crime de végétarisme !" [7]

Et pour ce qui est des expériences en 1923, il y a bien « l’Intégrale », créée un an plus tôt par Victor Coissac, que Louis Rimbault a connu à Tours avant guerre, "se débattant dans un fatras de chiffres que, seul, un équilibre peut échafauder, empilant dettes sur dettes, ne vivant que de pitoyables tapages (ceci dit sans aménité, rien que pour en souligner la misère)" [8]. On relève dans le budget "1100 francs de vin et une suite de dépenses stupides, qui ne peuvent être dictées que par des appétits de bourgeois mal éduqués." [9] Coissac et Rimbault seront donc solidaires dans leurs réalisations, ce dernier souhaitant "sceller une amitié efficace entre les deux îlots d’idéal flottant sur l’Océan désemparé des douleurs humaines !" [10] Et cela bien que leurs conceptions soient contradictoires : Coissac souhaite que chacun puisse jouir des charmes de l’existence bourgeoise, alors que Rimbault veut réduire les besoins pour se libérer au plus vite...

Enfin, il y a Bascon, dont il a déjà été question plus haut : "Bascon, m’a-t-on dit, est une belle oeuvre ; beaucoup lui doivent le bien-être, la santé, la liberté et d’autres la vie, mais elle s’adresse plus spécialement à ceux qui s’initient au végétalisme ; les hommes qui, déjà depuis sa fondation y ont apportés un concours actif, demandent pour l’individu en voie d’accomplissement, la création d’une oeuvre sérieuse et durable, sans tendance, consacrée à l’étude de la libération individuelle la plus entière et la plus immédiate." [11] Terre Libérée viendra donc compléter et achever l’oeuvre de Bascon : mener à la libération réelle les végétaliens déjà initiés, pour ne plus se contenter de propager l’idée mais la mener à sa fin. "Bascon est une école où l’on passe, et Tours, c’est la sélection, permettant un recrutement de choix, parmi les hommes ayant déjà profité de l’enseignement végétalien [...] Bascon et Tours seront solidaires dans la besogne, éducatrice et régénératrice, que ces deux institutions poursuivent conjointement." [12]

C’est ainsi que Louis Rimbault décide de passer à l’action à son tour : en 1923, il annonce dans Le Néo-Naturien son idée de fonder une Cité végétalienne. De ce projet naîtra "Terre libérée" à Luynes, à 11 kilomètres de la ville natale de Rimbault. Durant une dizaine d’années ce dernier va multiplier écrits et réunions pour répandre ses conceptions, tout en accueillant à « Terre libérée » les adeptes de son végétalisme.

Terre Libérée, les buts

Libération immédiate
Créer "une oeuvre sérieuse et durable, sans tendance, consacrée à l’étude de la libération individuelle la plus entière et la plus immédiate." [13]

Par le végétalisme, le projet de Terre Libérée doit permettre d’apporter à chacun les moyens de son évasion, son autonomie et sa régénérescence : "Je vais donc travailler à l’édification de ce centre d’individualisme éclairé, conscient et idéal, attendu de tant d’amis qui restent inactifs et s’enlisent faute d’une initiative autorisée, d’une volonté et d’une compétence mûries dans l’expérience, qui leur permettent de contenter facilement le désir d’évasion qu’ils caressent depuis longtemps déjà." [14] Rimbault veut se donner à lui et aux autres les moyens d’une libération immédiate. Pour cela, il faut perfectionner l’homme en le dégageant des entraves économiques et sociales et modifier profondément sa sensibilité : "Que l’individu puisse, en se libérant définitivement, se suffire à lui-même sans le secours de l’industrialisme qui restreint plus la liberté et l’individualité qu’il n’en donne." [15]

Observation, étude et soins
Outre la libération immédiate des sociétaires, ce sera également un champ d’observation et un lieu d’éducation. Rimbault veut mettre en application une médecine nouvelle et une pédagogie novatrice : "enseignement clinique de la valeur alimentaire, thérapeutique et régénératrice du végétalisme", "enseignement de la pratique culinaire végétalienne", de la "médecine de prévention", de la puériculture et de l’Eugénisme, "enseignement clinique de la Pédagogie nouvelle non livresque". On y accueillera des enfants "normaux et anormaux", des vieillards et des malades pour des soins et une éducation végétalienne. Terre libérée sera donc un centre pour convaincre des bienfaits du végétalisme, par des cours mais aussi par l’exemple donné par les soins. On pourra également s’y initier à la cuisine mais aussi au mode de vie végétalien.

Terre Libérée, dispositions générales

Les financements
Afin d’éviter toute aide officielle, aussi intéressante soit-elle, une souscription de 3000 francs est demandée à chacun des sociétaires. Comme le fera remarquer un des soutiens de l’expérience : "La coopération, c’est l’arme des gens bien casés." [16] En effet, il faut payer pour avoir sa propre terre ce qui n’est pas à la portée des "vrais miséreux". Pour la suite, la Cité compte fonctionner d’elle-même grâce aux industries utilitaires sur ses terres, aux soins payants prodigués aux malades, aux pensions des visiteurs, aux publications issues des recherches menées sur place, et aux heures de travail journalières des sociétaires. Ces heures de travail seront fixées collectivement (deux heures journalières dans le projet) et augmentées sur le consentement des sociétaires et en fonction des urgences. Il y aura des ateliers libres en dehors des heures consacrées aux entreprises et industries de la Cité.

Fonctionnement
La Cité pourra accueillir 20 adultes maximum, hommes et femmes. "Les deux sexes sont égaux en droit et en obligations. La compagne, considérée comme indépendante, possédera, si elle le revendique, sa part individuelle, en toute autonomie." [17] Les enfants sont pris en charge par la Cité jusqu’à leurs 18 ans mais "les mères, de préférence employées au préventorium d’enfants, pourront, si elles le désirent, élever leur enfants jusqu’à l’âge de deux ans..." [18]

Deux conseils permettront d’administrer les lieux : le conseil des coopérateurs (souscripteurs) qui administre financièrement la Cité jusqu’à l’installation de 10 sociétaires. Puis le conseil des sociétaires, conseil hebdomadaire réunissant tous les sociétaires et désignant à tour de rôle un administrateur de semaine. Un autre administrateur est délégué pour six mois pour représenter la cité à l’extérieur, pour les formalités administratives ou juridiques et pour la comptabilité. L’exclusion est une possibilité envisagée dans le projet de départ : elle se fait au ¾ des voix des inscrits aux conseils. Sont exclus de droit tous ceux qui exploitent ou consomment des animaux et qui salarient un autre homme. Il est décidé qu’il n’y aura pas de recours à la justice officielle.

L’aménagement
Des habitations particulières seront édifiées avec le concours du sociétaire. Chaque sociétaire bénéficie d’une jouissance à vie, sans loyer mais aucune sous-location n’est permise. A cela s’ajoute un potager individuel de 1000 à 1800 mètres carrés selon qu’on est seul ou en ménage.

Dans le projet sont prévus : un pavillon de malades pensionnaires, un préventorium et une école pour les enfants de l’intérieur et de l’extérieur, un pavillon de visiteurs, un pavillon pour les vieillards sans ressources. Dans une Cité végétalienne, sont exclus les "commerces coupables", "industries pernicieuses et meurtrières", hôpitaux, asiles d’aliénés et prisons pour "faméliques, prostitués, surmenés toxicomanes et dégénérés", casernes et bagnes militaires, abattoirs, manufactures de tabac, lieux d’agiotage, de prostitution, de jeux de hasard, officines pharmaceutiques, sanatoriums de tuberculeux et " toute autres institutions s’échaffaudant sur les faux besoins, le surmenage, la maladie, la fraude, l’exaction et l’ignorance par dessus tout." [19]

Rien ne permet de dire si Terre Libérée fonctionne effectivement comme tel...

Terre Libérée, historique

L’aventure débute à la fin de 1923, Louis et Clémence Rimbault parcourent la Touraine pendant un mois pour trouver "la terre féconde" (fin 1923). A la même période, une grande conférence publique est organisée à Paris en novembre. Intitulée "Le meilleur chemin de la libération", elle accueille comme orateur Han Ryner pour disserter de la "libération morale", le Dr Legrain pour la "libération physique" et enfin Rimbault pour la "libération économique".

C’est à Luynes, un village proche de Tours que s’installe la cité végétalienne. Un terrain situé au lieu dit « Le Pin » à 2,5 km du village de Luynes est acquis pour 16000 frs de l’époque. Implantée sur une des parties les plus élevées du pays, la colonie comprend dix hectares de bonne terre (dont 2 ha de vignes et 6 de terres cultivées ou prés cultivables) situés sur un coteau abrité des vents par une ceinture de bois de sapins et de châtaigniers. Il y a de nombreux arbres fruitiers et un petit ruisseau passe à l’extrémité de la propriété qui comprend en outre plusieurs pièces d’eau et un bon puits. Des bâtiments d’une ancienne ferme seront "à remanier selon la conception architecturale et artistique propres à une vie rationnelle et vraiment libératrice" [20], "une architecture nouvelle, des Cités et de l’habitat, cadrant avec une vie harmonieuse ne polluant plus l’atmosphère, ne souillant plus la source..." [21]

Les pionniers partent le 18 février 1924. Sur Paris, des réunions se tiennent tous les mardis soirs au siège de la S.E.T.E.G.(Société d’Etudes Techniques et d’Enseignement Général), une société créée par Rimbault et installée à son ancien domicile à Paris, rue Pelleport. Tours n’est pas en reste car dès 1924 et pour une dizaine d’années, Rimbault fait des causeries éducatives sur la Santé à l’Hôtel de Ville. Enfin, des visites sont organisées à Terre Libérée tous les jours avec des démonstrations pratiques culinaires végétaliennes. C’est la camarade Gaby, auteure de nombreuses recettes végétaliennes, parue notamment dans Le Néo-Naturien, qui tient la cuisine...

Après quelques mois d’existence, un premier bilan annonce la venue de 150 visiteurs (Luynes est relié journellement à Tours par un tramway). Des déjeuners sont servis chaque dimanche aux voisins les plus immédiats. Et pendant les fêtes du 14 juillet, les boys-scouts naturiens de Tours ont campé à Terre Libérée. Terre Libérée peut se féliciter des bienfaits qu’elle apporte : "Les pionniers qui sont partis, après le temps qu’ils pouvaient consacrer, étaient en parfait état de santé ; leurs corps bronzés à l’extrême, leur mine épanouie." [22] Du côté des cultures, Terre Libérée est en mesure de répondre aux commandes en raisin, pommes, noix et poires. Des essais de fabrication de jus de fruits devraient être tentés.

Après 10 mois de vie, un second bilan est un peu plus amer... Le nombre de visiteurs s’élève désormais à 300 mais les premières querelles font leur apparition. Des demandes de remboursements et des menaces de poursuites judiciaires de certains coopérateurs... Les premiers problèmes financiers... Les premiers racontars... Il est vrai que Rimbault a la langue bien pendue, souvent franc et direct (comme en témoigne sa correspondance avec Armand). Et qu’il a sans doute tendance à se mettre en avant... comme le montre l’article du Néo-Naturien où est tenu le bilan : « Nous avons eu à déplorer un accident de travail survenu à Louis Rimbault et qui a failli le priver de la main droite. Il n’a dû qu’à ses connaissances en pratique médicale, à son audace, par une opération sauvage qu’il tenta sur lui et aussi par l’énergique décision qu’il prit de partir seul, en pleine fièvre, pour gagner à temps la clinique parisienne où il fut par deux fois opéré de sauver sa main ! » [23]

Outre les querelles autour de Terre Libérée, les "théoriciens" et praticiens du végétalisme se brouillent : Rimbault critique vertement la sortie du Végétalien (décembre 1924), nouveau journal de Georges Butaud et Sophia Zaïkowska, qui ferait concurrence au Néo-Naturien. Dans les colonnes de ce dernier, s’adressant à Le Fèvre, Rimbault écrit : "Que penses-tu de ce coup de poignard dans les reins du Néo-Naturien qui criait au secours ?" Du coup, Rimbault se coupe du soutien du Végétalien et de ses auteurs : jamais un article de Rimbault ou sur Terre Libérée n’y figurera. La camarade Gaby alimente elle aussi le différend par des considérations plus...alimentaires : elle réfute le terme innovant de Butaud de "crudivégétalisme" et attaque indirectement Butaud et Zaïkowska en accusant leur salade "Niçoise" de n’être qu’une basconnaise sabotée ! Henri Le Fèvre, lui, écrit : "Le Végétalisme, mouvement naissant, est déjà rongé par des questions de personnalités"...

Malgré tout, Terre Libérée continue son chemin. Déçue du peu d’attrait qu’elle suscite pour les "forts", la cité accueillera donc les "rescapés". Un préventorium végétalien pour les enfants, les malades, les surmenés et les convalescents est créé. Pour les biens portants, les repas réparateurs sont toujours de mise. A l’extérieur, Terre Libérée adhère en 1926 à l’A.P.A.(Association Paysanne Anarchiste) créée autour de L’en-dehors et administrée par Armand. Elle continue à faire parler d’elle dans L’en-dehors, la parution du Néo-Naturien étant de plus en plus aléatoire et les relations entre Rimbault et Le Fèvre de plus en plus tendues.

En décembre 1926, coup dur à la cité, Clémence Rimbault, la compagne et première épouse de Louis meurt. Malade depuis plusieurs années, Clémence ne s’était guère remise du traumatisme subi lors de l’affaire des "Bandits Tragiques" (à l’arrestation de Rimbault, le domicile avait été assiégé, gazé puis perquisitionné et Clémence vivement interrogée). Elle décède des suites d’une tuberculose.

Et à partir de 1927, Rimbault note une certaine désaffection de la cité. Les relations avec Armand se brouillent elles aussi : certaines communications de Terre Libérée ne sont pas insérées dans L’en-dehors, Armand refuse de vendre une brochure sur le tabac, Rimbault lui reproche de cultiver le vice, etc. Pourtant l’activité à Luynes se poursuit, au moins jusqu’en 1933 : parution et diffusion de brochures, conférences un peu partout (et notamment en 1928 une conférence publique et gratuite sous les auspices de la Société Végétalienne de France à la Mairie du VIe à Paris intitulée « Les origines de la vie humaine révélées par la pratique du végétalisme intégral. La vie à Terre Libérée »), des visiteurs continuent à passer (200 en 1929) et de nombreuses correspondances se nouent "avec les camarades plus spécialement attachés à la terre ou susceptibles de s’y attacher (...) nos méthodes de culture, basés sur notre méthode de vie végétalienne sont discutées et commentées avec fièvre" . Terre Libérée "existe par ses propres moyens, vit dans l’abondance sans un sou de dette." [24]

Le bilan de l’année 1931 paru dans L’en-dehors résume ainsi l’activité, diversifiée et dynamique (du moins selon ses auteurs) de Terre Libérée :

"Eugénisme, nudisme laborieux, vie sans jalousie, pédagogie instruite du fait vécu, pratique des artisanats bienveillants sans le secours de la machine ni des matériaux neufs, études médicales d’action préventive, lutte contre le stupéfiant par des actions publiques, conférences publiques et gratuites sur la santé, recherches sur les plantes alimentaires sauvages." [25]

Mais un dernier événement vient mettre un frein définitif à toutes ces activités : en septembre 1932 "un accident pénible survenu au cours d’une leçon de construction de bâtiment (...) valut à Louis Rimbault de perdre l’usage des membres inférieurs et du bassin". Rimbault restera paraplégique jusqu’à sa mort. Hormis le tragique de l’accident, le récit cocasse qui en est fait mérite d’être rapporté ici. L’accident est survenu à cause d’un élève distrait et maladroit qui quelques lignes plus loin s’avère être "un Russe blanc, fasciste, mystique, fanatique qui se sauva après l’accident." [26] De bien curieuses fréquentations pour un lieu anarchisant... Bien des années plus tard, l’accident est devenu, des propos de Rimbault :

"un attentat anticommuniste [qui] devait me laisser pour mort en septembre 1932 et se faire cause occasionnelle de mon « allongement » définitif. Malgré cela, se sera porté sur manucycle et stylaut ma douloureuse infirmité que je continuerai d’assurer la direction technique de cette école naturarchiste — la seule au monde — portant enseignement d’hygiène de la conscience, par la possible surveillance, pour chacun y collaborant, du retentissement, économique et social — et donc moral — de ses journalières actions." [27]

En 1933, Rimbault est moins ambitieux. Il se propose alors de vendre le lieu à qui voudraient en faire un lieu de camping, de repos ou de soins naturistes ou encore d’études libératrices de l’individu. D’autant que la même année, sa compagne, la fameuse Gaby, l’abandonne et part avec sa fille (Solange ?). "Je me dois de déclarer pour un peu de la défense de ma compagne, qu’elle fut victime, facile, des manœuvres « enveloppantes » ayant pour but mon abandon et la ruée sur le domaine et son contenant (qui s’organisaient de pair), œuvre d’un voisinage hostile au « beuveur d’eau » et de « l’homme qu’écrit », mais, lui-même, ce voisinage manœuvré par les industriels du malheur et les riches capitalisants, ces mendiants puissamment organisés, auxquels nous refusions, exemplairement, l’aumône." [28]

Ces témoignages de Rimbault laissent à penser que l’ambiance à Terre Libérée n’est pas celle qu’il voulait laisser paraître jusqu’ici : querelles internes et difficultés de voisinage sont au rendez-vous. Pourtant, malgré la tentative de vente et les difficultés, Rimbault continue à vivre (seul ?) à Luynes. Il rédige son autobiographie (dont je n’ai pu retrouver trace...) : "300 pages émouvantes et documentaires sur la vie tragique des guides de l’humanité", où il revient notamment sur l’affaire des "Bandits tragiques". Plusieurs brochures paraissent encore. Et puis Rimbault se marie à nouveau en mars 1938. Curieuse idée pour un ancien anarchiste individualiste ? Il ne se laisse pas démonter et il justifie son acte ainsi : "Le mariage n’est qu’une simple formalité de prudente garantie contre l’exaction des hommes et de leurs lois..." [29]

L’heureuse élue est Léonie Pierre, dont la description faite par Rimbault laisse perplexe : "une jeune fille orpheline, que Clémence Rimbault et moi avions recueillie, puis relevée des malheureuses conséquences d’une hérédité de noceurs alcooliques. Et cela se continuera par mes soins, et de 23 ans de constante observation de cette arriérée, mais qui, de tout ce temps, s’était appliquée, avec une constance rare — chez un pauvre être qui aurait dû en être privé — à prouver la bonté de cet adage qui veut « qu’un bienfait ne fut jamais perdu », en s’attachant, dès 1927, à ma vie autant que j’avais consenti par l’étude et le fraternel appui à lui apporter dans la lutte pour la vie, à me donner au réveil de son esprit, malgré l’incurabilité officiellement déclarée et avec un succès qui permit au tant regretté docteur Legrain de classer le fait dans la nomenclature des « guérisons célèbres »..." [30]

Pendant la guerre, de nombreux amis vinrent vivre avec eux. En particulier au moment de l’exode de juin 40, ils accueillent une vingtaine de personnes. Dans le voisinage, tout cela fait jaser :

"Nous recevions des « ceusses qu’on ferait bien de renvoyer manger du pain dans leu pays » ; des « bous à rin » ; des « espions » et moi-même « un mangeur d’herbe trop feignant pour gagner son tabac » ; « anarchisse de la bande à Bonnot », etc."

La guerre puis la collaboration aidant, les relations avec l’entourage ne s’arrangent guère. Rimbault subit plusieurs "attentats" du voisinage : menaces de mort, dévastation de récoltes, vols de matériaux et outillage et parfois règlement de comptes qui en viennent aux mains. "Un lâche et sauvage attentat de plus — le quatrième — ayant pour objet de retourner mon manucycle les roues en l’air, Ninette s’y opposant en faisant face à l’aggresseur (une brute soularde bien choisie pour s’être déjà fait la main sur l’assassinat de sa femme, mère de famille de six enfants), brave Ninette fut seule blessée, à coups de poings, mais sans autre conséquence que devenir sourde de l’oreille droite." [31] D’un côté, on le surnomme le "boche" pour n’avoir pas souscrit à l’édition du portrait de Pétain, de l’autre Terre Libérée est perquisitionné après une dénonciation pour dépôt d’armes.

Enfin, "à l’avance américaine et F.F.I., un véritable « cordon sanitaire » [...] devait s’établir avec menaces de mettre feu à nos « cabanes » — de très jolies et fort confortables constructions — par moyen de poteaux, haut de 3 mètres, scellés en terre au bord des routes nous avoisinant, et portant inscriptions en vernis noir sur panneaux de bois, de 60*50 environ, nous désignant nominalement, le nom suivi de la croix gammée avec flèche montrant direction du lieu à une meute hurlante soulée à souhait pour nous faire un mauvais parti. Le flot montant devait cependant cesser de déferler par l’audacieuse et courageuse entreprise dont Ninette Rimbault, ma seconde épouse, pris initiative d’abattre les poteaux indicateurs et les brûler, pendant qu’armé seulement d’une trique, je tenais tête aux plus hardis aboyeurs quoique ne pouvant bouger de mon manucycle." [32]

Dans les dernières lettres que Rimbault écrit à Armand et dont sont extraits ces récits mouvementés, on voit que ce "guide d’humanité " ne perd rien de sa véhémence ni de sa mégalomanie. Il paraît même de plus en plus farfelu. Il garde sa verve critique (il traite à plusieurs reprises Armand de "chameau") et il est toujours préoccupé par ses sujets favoris comme le tabac... Il meurt à 72 ans le 10 novembre 1949 et est enterré à Luynes. Sur sa tombe on peut toujours lire :

Fondateur de Terre Libérée
Ecole de pratique végétarienne
A qui il consacra sa vie dans le but
d’une régénération sociale


P.-S.

Ce texte est extrait de la brochure Louis Rimbault & « Terre Libérée », 1923-1949 disponible dans son intégralité et à imprimer soi-même sur le site Infokiosques.net : http://www.infokiosques.net/IMG/pdf/Louis_Rimbault.pdf Reproduction libre et encouragée.


Notes

[1RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[2Louis Rimbault, « Pour ne jamais fumer », Le Néo-Naturien, n° 22, août-octobre 1927 (extrait d’une brochure parue en 1920).

[3LEFEBVRE André, Le Milieu libre de Bascon, texte dactylographié de la conférence faite à la Société historique de Château-Thierry, septembre 1963

[4RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[5Ibid.

[6Ibid.

[7Ibid.

[8Lettre de Rimbault à Armand, [1929-1930 ?], I.F.H.S., Fonds Armand, 14 AS 211

[9RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[10RIMBAULT L. Cité dans L’Exercice du Bonheur. Ou comment Victor Coissac cultiva l’utopie entre les deux guerres dans sa communauté de l’Intégrale, Champ Vallon, Seyssel, 1985, p. 188

[11RIMBAULT Louis, "Coopérative : "La Terre Libérée"", Le Néo-Naturien, n° 14, octobre-novembre 1923

[12RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[13RIMBAULT Louis, "Coopérative : "La Terre Libérée"", Le Néo-Naturien, n° 14, octobre-novembre 1923

[14Ibid.

[15RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[16TROUSSET Auguste, "L’Aurore", Le Néo-Naturien, n° 15, décembre 23-janvier 24

[17« Extrait des dispositions générales sur le fonctionnement de la Cité Végétalienne "Terre Libérée" », Le Néo-Naturien, n° 15, décembre 23-janvier 1924

[18Ibid.

[19RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[20"Extrait des dispositions générales sur le fonctionnement de la Cité Végétalienne "Terre Libérée", Le Néo-Naturien, n° 15, décembre 23-janvier 1924

[21RIMBAULT L., "Libération économique", Le Néo-Naturien, n° 16, février 1924

[22"L’action de "Terre Libérée"", Le Néo-Naturien, n° 19, juillet-août 1924

[23« Deux mots de « Terre libérée » », Le Néo-Naturien, n° 20, janvier-février 1925

[24Lettre à Armand, non datée (sans doute 1929-1930), I.F.H.S., Fonds Armand, 14 AS 211

[25"Terre Libérée", l’en-dehors, n° 222-223, 15 janvier 1932

[26"Terre Libérée", l’en-dehors, n° 266, mi-janvier 1934

[27Lettre de Rimbault à Armand, 20 mars 1945, I.F.H.S., Fonds Armand, 14 AS 211

[28Ibid.

[29Voir la carte d’annonce du mariage, I.F.H.S., Fonds Armand, 14 AS 211

[30Lettre de Rimbault à Armand, 20 mars 1945, I.F.H.S., Fonds Armand, 14 AS 211

[31Ibid.

[32Ibid.

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