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Entre-soi et distance critique : le 8 décembre, une manifestation de trop ou pourquoi nous ne sommes pas « gilet jaune »

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De plus en plus les clivages se font profonds entre partisans de la participation au « mouvement » des gilets jaunes et les autres. Pourtant les voix discordantes se font de plus en plus présentes. Après la manifestation tourangelle de samedi, voilà pourquoi nous ne sommes pas « gilets jaunes ».

Se pose toujours, quand un sursaut se produit au sein de la population, un certain nombre de questions. Les plus fréquentes ces derniers temps concernent la nécessité ou non pour les militants politiques radicaux de rejoindre les gilets jaunes. C’est que l’hétérogénéité du « mouvement », malgré quelques invariants, est souvent utilisée pour justifier tout et son contraire. « Occuper le terrain », « se battre avec le peuple »… De plus en plus, et de partout, il devient évident qu’il s’agit d’une insurrection ou d’une émeute pré-révolutionnaire. D’ailleurs, les références à la révolution bourgeoise de 1789 fleurissent un peu partout, quand ce n’est pas la sans-culotterie qui est appelée en renfort.

Plutôt partisans de l’attentisme devant un mouvement que nous jugeons réactionnaire, en ce qu’il vise globalement un retour en arrière pour des classes moyennes aujourd’hui déclassées et le maintien d’un statu quo politique, nous nous demandions s’il n’y avait pas ici aussi la volonté pour certains acteurs de se distinguer des populations les plus fragiles : migrants, membres des minorités ethniques et sociales, etc.
C’est que ce mouvement émane, et recrute d’abord, dans des populations, les petites classes moyennes blanches et provinciales. Cibles de l’action politique du siècle dernier de Giscard à Sarkozy, tout a été fait pour ancrer ces populations à droite. Leurs résultats en est, entre autres, rêve pavillonnaire et volonté d’accès à la propriété individuelle. Les dégradations objectives des conditions de vie et surtout des perspectives d’avenir ne semblaient pas les avoir fait basculer à gauche, mais plutôt, se replier vers un horizon réactionnaire.

Un mouvement réactionnaire ce n’est pas un mouvement strictement composé de fascistes et dont tous les slogans ressembleraient à « on est chez nous » ou « migrants dehors ». Combien sont les copain·ines qui nous ont dit que plein de gens dans ces cortèges étaient de « bonne foi » ou n’avaient rien à voir avec des militants de droite. C’est vrai. Mais la bonne foi n’est absolument pas un critère d’analyse politique. Elle ne présage en rien des idées et réalités que nos actions engendrent finalement : on peut être anarchiste de bonne foi et contribuer à un mouvement réactionnaire, on peut être « apolitique » de bonne foi et participer à porter des revendications émancipatrices, etc. C’est moins l’intention qui conduit à participer ou refuser de participer à une mobilisation qui doit servir à l’analyser que ses effets matériels et symboliques. D’ailleurs, qui peut prétendre que dans les manifs que nous organisons tout·es les personnes présent·es sont anticapitalistes ? Ce n’est pas parce qu’un mouvement n’est pas intégralement composé de militants des droites qu’il ne porte pas des revendications de droite.

Les comparaisons avec Mai 68 sont assez révélatrices : après le « moment révolutionnaire », le retour à la « normale ». Circulez ! Il n’y a rien à voir. Car sous le ras-le-bol général qui s’expérimente aujourd’hui non seulement les classes les plus défavorisées restent majoritairement en retrait, mais ce qui se joue ne concerne en rien l’émancipation de toutes et tous. Cependant, ne voulant pas nous arrêter à nos premières analyses, samedi nous sommes allés à la manifestation, pour voir. Avions-nous peur de ce qui nous dépassait ou avions-nous des raisons légitimes d’avoir peur ?

« Vivre libre ou mourir » vs « Macron, tapette »

Tout commence à la fin de la manifestation. Juste avant que cela ne tourne en « zone de guerre ». Nous nous sommes retrouvé·es à quelques un·es pour boire un verre et débriefer la manif quasi syndicale à laquelle nous venions d’assister. Étrangement, nous partagions tous un sentiment de malaise. Difficilement explicable au premier abord mais qui s’expliquait par notre incapacité réelle à nous retrouver dans cette foule. Plus précisément il existait un fossé immense entre certaines valeurs affichées, même minoritairement et les nôtres. Valeurs affichées qui bénéficiaient tout de même de la grande passivité de l’ensemble. De fait, les soutiens médiatiques de Christine Boutin, Brice Hortefeux, Marine Le Pen, Florian Phillipot, le prétendu héritier du trône de France Louis de Bourbon, voire Laurent Wauquiez ces derniers jours n’étaient pas pour nous rendre sympathique cet ensemble hétéroclite et indéterminé. Car ce qui se joue derrière le soutien de ces personnes, c’est tout ce que nous refusons : haine, rejet, exclusion...

D’ailleurs, nous attendons encore un rejet massif de ces soutiens par les différentes composantes du « mouvement gilet jaune ». Et pas par les membres des organisations politiques et syndicales habituelles qui ne forment pas le gros de l’ensemble et dont les propos restent finalement peu audibles et qui, de toute façon, ne dénoncent pas grand chose. Pour notre défense, après des années de militantisme au sein de collectifs antifascistes, marcher avec la bénédiction de ces gugusses a quelque chose de surréaliste. A fortiori alors que se multiplient les soutiens douteux venant de l’étranger — Turquie, Iran. C’est vrai, à la manif nous avons vu pu voir plusieurs pancartes écologistes, des banderoles proclamant qu’il fallait « vivre libre ou mourir » ; nous avons aussi entendu quelques slogans anticapitalistes parmi les copain·ines des free party et chez les étudiants/lycéens. En fait, nous avons vu plein de personnes super chouettes avec qui on s’entend plutôt bien d’habitude... Il y avait aussi, des petits patrons, des membres des professions libérales... Sans doute sont-ce ces mêmes personnes qui roulent en Porsche Cayenne avec le gilet jaune bien posé sur le tableau de bord. Bref, nous avons pu voir une multitude de profils.

Nous en étions là de nos discussions quand un copain s’est souvenu d’une réflexion de Desproges. Un bout de son réquisitoire contre Le Pen, ça disait : « La présence, à mes côtés, d’un militant d’extrême droite assombrit couramment la jovialité monacale de cette mine réjouie ». C’est, nous le pensons, ce qui nous a donné une drôle d’impression samedi. Parce qu’au-delà des personnes pour lesquelles il existe une proximité de valeurs, à plusieurs reprises nous nous sommes retrouvé·es aux côtés de personnes avec lesquelles nous ne partageons rien politiquement. Or ce rien n’est pas, n’en déplaise à certains·es, un rien "apolitique", il s’agit au contraire de désaccords de fonds sur comment se co-construit une société. Et ça commence, par exemple, par arrêter de vouloir avoir « la police avec nous » : la police tue, la police assassine, nous voulons la suppression pure et simple de cette entité de malfaisance sociale.

Ce n’est pas tout : en tête de cortège on retrouvait des personnes connues des milieux identitaires tourangeaux. Gros bras, banderole craignos et tenue militaire. Le tout avec la Marseillaise chantée à tue-tête, la main sur le cœur. Et vas-y que ça bombait le torse, d’ailleurs. Alors, bien sûr, on dira que l’hymne « national » n’était pas particulièrement repris, que seuls les « Macron démissions ! » faisaient cause commune. C’est vrai. Mais il ne faudrait pas négliger les rappels réguliers de cette chanson tout le long de la manifestation. Rappels qui sont à rapprocher d’un nombre conséquent de drapeaux tricolores, aperçus ça et là, et brandis fièrement. Et pour ne rien arranger, nous avons aussi reconnu un certain nombre de poncifs de la droite conservatrice et réactionnaire dans les discours, et l’on pouvait entendre ça et là des « Macron, tapette » ou « le problème c’est tout cet assistanat qui nous coûte ».

Rajoutons au tableau les quelques pancartes « Frexit », cher à un UPR qui n’a pas toujours pu assister à nos manifs, et l’amalgame plusieurs fois répété entre « casseurs » et « jeunes loubards des quartiers » qui viennent « foutre la merde ». Au moins n’avons-nous pas entendu ce qui s’écrit sur Facebook, et le qualificatif de « rat » n’a pas été prononcé en notre présence. Après, ils étaient aussi nombreux à affirmer que les « Français étaient dans la rue ». Pas le peuple, notez, mais les Français. Sans oublier cette nana qui, gilet jaune, dans le tram, affirmait à d’autres gilets jaunes « avec ce que vient de signer Macron sur le pacte de l’immigration, on n’est plus en France ». Et tout ça, avec une agressivité de plus en plus marquée vis-à-vis de celles et ceux qui ne rejoignaient pas le mouvement.

En fait, nous nous sommes retrouvés avec une masse de personnes non pas « apolitiques » mais simplement ayant intégré les normes et les valeurs de la droite conservatrice. Individualisme forcené, rejet de l’autre au profit d’une communauté clairement définie à dominante blanche... Mais que diable faisions-nous là ?

« Si on n’y va pas, on laisse le terrain à tous ces mecs-là »

Il faut le dire : aujourd’hui ni le drapeau tricolore ni la Marseillaise ne participent à un imaginaire émancipateur. Que ces deux symboles aient été considérés comme des emblèmes contestataires par les copains du XIXe siècle, c’est une évidence historique. Rappelons, au passage, que dès 1848, ce sont les bourgeois, et Lamartine en tête, qui choisiront de se rallier à ces couleurs contre le drapeau rouge du peuple révolté. En ce sens, affirmer que ces deux éléments évoquent aujourd’hui la liberté ou la révolution c’est faire preuve d’une cécité de pensée ahurissante. C’est un déni de tout le processus de substitution nationale à ces deux symboles qui s’est produit depuis le début de la IIIe République. Ce n’est pas pour rien que le mouvement ouvrier, en France, s’est adjoint son propre étendard. Le renier, c’est aussi renier le passé de ses luttes et tout ce qui s’en rapporte de réussites et de valeurs.

En écoutant certains copain·ines, on pourrait paraphraser Sarkozy en affirmant qu’au nom de l’efficacité et de la prise en compte des aspirations populaires on ne saurait laisser les idées et symboles de l’extrême droite à l’extrême droite. Autrement dit, reprenons la Marseillaise et le drapeau bleu blanc rouge si cela nous permet de tourner l’élan populaire en notre faveur. Sous prétexte d’effet, il faudrait désormais concevoir l’action comme se suffisant à elle-même et laisser l’agir guider le collectif. Tout le reste devenant par opposition de l’immobilisme ou de la littérature. Grosso modo, rien n’est joué et nous devrions investir le terrain, nous réapproprier les symboles douteux et conscientiser la population. Autrement, d’autres s’en chargeront à notre place. Voilà, en dernière instance, le rôle des anti-autoritaires : remplir un vide coûte que coûte. Cette façon de faire porte un nom : ça s’appelle de l’entrisme.

Des esprits chagrins argueront que les gilets jaunes ne sont pas une « organisation » à proprement parler et qu’il ne s’agit donc pas de la même chose. Seulement, l’entrisme est une stratégie politique qui porte en elle tout un tas de références qu’il fait bon ne pas oublier. D’ailleurs, ce serait bien que les copain·ines qui nous enjoignent d’en faire notre nouveau mot d’ordre puissent donner quelques exemples historiques où cela a permis une quelconque remise en question de l’ordre établi. Parce que l’exemple bolchevique et plus récemment les exemples de Jospin, Cambadélis, Mélenchon et autres de l’Organisation Communiste Internationaliste (OCI) ne sont pas pour donner justice à cette pratique. Et c’est sans revenir sur le cas italien ou celui brésilien de ces dernières années. Corollaire, la stratégie du Front Uni n’a, dans le même temps, jamais rien produit qui permettent une réelle indépendance des classes laborieuses. Au contraire, même, cela a surtout permis à une minorité de se positionner comme porte-voix au profit des mêmes exploiteurs. Seulement, l’Histoire doit avoir ses raisons que la Raison ignore.

Penser qu’un moyen est neutre, c’est faire fi de son contexte de production et de l’imaginaire qui l’incarne. Autrement dit, penser un moyen en le pensant limité à son utilisation c’est oublier qu’il est un construit social avec ce que cela implique de signifiants et de signifiés. Malatesta, qui s’était opposé à l’Union Sacrée de 1914, ne disait pas autre chose quand il affirmait :

« Mais il ne suffit pas de désirer une chose : si on veut l’obtenir, il faut certainement employer les moyens adaptés à sa réalisation. Et ces moyens ne sont pas arbitraires : ils dérivent nécessairement des fins que l’on se propose et des circonstances dans lesquelles on lutte. En se trompant sur le choix des moyens, on n’atteint pas le but envisagé, mais on s’en éloigne, vers des réalités souvent opposées, et qui sont la conséquence naturelle et nécessaire des méthodes que l’on emploie. »

Tous les moyens ne sont donc pas bons et tous les imaginaires qui s’en rattachent ne sont pas bons à prendre. Ou alors il faudra nous expliquer très concrètement en quoi nous partageons les mêmes fins que les personnes dont nous avons cité plus-haut certains propos, et en quoi les circonstances doivent être celles du reniement.

« Suspension du jugement et du regard critique » : la tentation populiste

Devant notre incapacité à comprendre comment tant de copains·ines pouvaient accepter de rejoindre autant de personnes aux valeurs si opposées, sous prétexte de changer les choses de l’intérieur et quitte, comme l’éditeur Eric Hazan, à en arriver à dire que « les ennemis de nos ennemis ne sont pas nos amis, mais un peu quand même » [1], un autre copain nous répondait qu’il s’agissait là d’une des deux attitudes face au fascisme. Peut-être a-t-il raison. Or, nous le répétons : tout n’est pas négociable. C’est aussi que la dialectique populiste marche à plein. Or, le populisme, nous y sommes tous sensibles. De la même manière qu’il est facile de s’arrêter au ressenti de puissance individuelle et collective que l’on peut éprouver au moment d’une émeute urbaine, il est facile, aussi, de se laisser aller à penser le peuple comme une entité indifférenciée à laquelle se référer. Car cela permet de passer vite fait à l’action ; et après tant de frustrations révolutionnaires, le moment semble enfin le bon.

Pour Ernesto Laclau [2], une condition fondamentale du populisme est le transfert du particularisme sectoriel (taxe carburant) en revendication à visée globale (Macron démission). A travers ce transfert se créée une frontière interne au sein de la communauté qui permet au peuple d’exister à travers son opposition au pouvoir en place. Seulement, pour maintenir une unité, il est nécessaire que ce dans quoi s’incarnent les revendications du peuple soient investies de signifiants vides : chaque secteur peut alors y apporter un sens différent. Pour le populisme, il y a la nécessité que ces signifiants demeurent vides pour incarner l’imaginaire et les intérêts de tous les acteurs : c’est tout le sens de présenter les revendications comme « apolitiques ». Cet apolitisme devient alors un « universel vide » qu’il s’agit de contaminer par des particularismes. Et c’est ce qui permet à la fois à des anarchistes et des militants d’extrême-droite de se retrouver autour de mêmes mots d’ordre. En conséquence, l’unité se construit dans la diversité où une partie de la totalité se substitue à la totalité et parle en son nom.

Problème : pour Raphaël Liogier, dans l’ère du populisme il y a une « suspension du jugement et du regard critique [3] » au nom d’une vérité évidente, partagée par tout le Peuple [4] , ce qu’il appelle le Réel : c’est ce que le Peuple croit et sent, et c’est ce qui constitue la Vérité. Conséquemment, ceux qui contestent ce Réel sont des menteurs et ceux qui rapportent ce Réel sont incritiquables. Pire, ce Réel simple qui est ressenti par le peuple permet justement d’immuniser les discours populistes contre toute critique rationnelle, par exemple contre une argumentation scientifique. Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les critiques émises vis-à-vis d’un mouvement qui pourtant, nous le rappelons, trouve son origine dans des revendications de droite peuvent être si mal perçues. C’est pourtant notre rôle, en tant qu’anti-autoritaires, de mettre en garde contre tous les populismes qui font le lit de tous les fascismes.

Rappelons-le une bonne foi pour toute :

« Plus que jamais nous devons éviter les compromis, creuser le fossé entre les capitalistes et les serfs du salariat, entre les gouvernants et les gouvernés ; prêcher l’expropriation de la propriété individuelle et la destruction des États, comme les seuls moyens de garantir la fraternité entre les peuples et la justice et la liberté pour tous ; et nous devons nous préparer à accomplir ces choses. » [5]

Quelques individus



Notes

[2Ernesto Laclau, La Raison populiste, Paris, Seuil, 2008, 304 p.

[3Raphaël Liogier, Ce populisme qui vient, Paris, Textuel, coll. « Conversations pour demain », 2013, 112 p.

[4Il faut rappeler ici que le Peuple n’est jamais clairement défini et que le populisme joue justement sur « l’image fantomatique et omnipotente du Peuple [qui] passe par une certaine indétermination, par le flou de sa définition, qui le rend insaisissable et permet de rassembler en son nom, au-delà des distinctions idéologiques classiques, et d’insuffler même une étrange atmosphère d’unanimisme. » (Raphaël Liogier, op. cit. p. 14.).

[5Malatesta, Réponse au Manifeste des Seize, publié dans Freedom (Londres) en avril 1916.

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