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Sandvik m’a tuer ! Autopsie d’une fermeture d’usine

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Le groupe Sandvik, n°1 mondial de l’outillage en carbure de tungstène via sa marque Coromant, vient d’annoncer la fermeture de son site de Fondettes. Analyse de la situation industrielle et économique de la boîte par un ancien salarié.

Les 161 derniers salariés de ce site industriel seront licenciés d’ici la fin de l’année 2019. Ils suivront ainsi les 45 salariés du premier site fermé en 2015 qui produisait principalement les outils acier sur lesquels étaient montées les inserts en carbure de tungstène, comme des fraises, des porte-outils, des barres d’alésage, etc. [1] La direction met en place un PSE [2] qui est supposé aider à la reconversion des salariés licenciés. On peut douter de l’efficacité de ce PSE quand on sait l’extrême spécialisation des salariés du site et leur moyenne d’âge élevée (47 ans et la plupart ont plus de vingt ans d’ancienneté : il est vrai que depuis 2008, les embauches ont été plutôt rares pour ne pas dire inexistantes).

Les causes évoquées par le groupe Sandvik pour justifier cette fermeture sont le sous-équipement technologique du site qui ne permet plus de répondre à l’offre du marché, et une surcapacité de production en Europe. Pour ce qui est du sous-équipement, il est nécessaire de rappeler que depuis dix ans, il n’y a pas eu d’investissement significatif sur le site. Pire, le matériel industriel s’est dégradé de ce fait, ce qui permet à Sandvik de dire aujourd’hui que le site n’est plus en mesure de faire face aux évolutions du marché. Quand on veut tuer son chien, on l’accuse d’avoir la rage. C’est ce qu’ont fait les dirigeants locaux, de la directrice du site au directeur France de Coromant. Ne doutons pas que les cadres dirigeants de l’établissement seront reclassés sans problème par le groupe pour services rendus. Comme le départ de la responsable du personnel qui, à 58 ans, s’est sentie l’envie de reconstruire une nouvelle vie professionnelle, avant que ne soit connue cette décision de fermeture : le chèque qui accompagne sans doute cette décision lui permettra de ne pas connaître la misère qui risque d’être le lot de beaucoup de ses anciens collègues.

De l’entreprise aux fonds de pension : optimisation fiscale et délocalisations

Il y a vingt ans, cette entreprise qui s’appelait encore Safety employait 380 salariés sur Fondettes, auxquels s’ajoutaient soixante-dix salariés au siège social à Boulogne-Billancourt (administratifs, commerciaux, services financiers...). De plus, Safety avait acheté Impero, un carburier italien qui comptait une soixantaine de salariés. A cette époque, le groupe Safety (qui était une filiale de Sandvik depuis 1974) comptait environ 500 salariés répartis sur l’Europe. La marque était reconnue par les professionnels de la métallurgie et avait comme clients de grands noms de l’industrie automobile et métallurgique. De l’aveu même de son P.D-G. qui le reconnaissait lors des 80 ans de l’entreprise [3], Safety n’avait jamais perdu d’argent. Mais sans doute n’en gagnait-elle pas assez aux yeux des actionnaires du groupe !

Un peu d’histoire devrait permettre de comprendre le présent. Jusqu’au début des années 2000, Sandvik appartenait à des investisseurs institutionnels suédois. Pour développer son activité, le groupe décide d’ouvrir son capital à des investisseurs privés. Arrivent alors les fonds de pension américains qui n’ont pas la culture industrielle de ce groupe mais bien celle du rendement rapide de l’investissement. La direction du groupe est alors remerciée et arrivent les financiers qui réorganisent aussitôt l’organigramme du groupe. Finies alors les stratégies de Brand [4] : on s’oriente vers la rentabilisation en supprimant, étape par étape, les marques. Ainsi, on commence à séparer dans la division tools du groupe les unités de production et le unités de vente. Au passage, cela permet l’optimisation fiscale. Ainsi, Safety se voit contrainte de vendre non plus directement à ses clients, mais à un magasin central en Hollande. C’est ce magasin qui distribuera ensuite la marque. Et lui qui fera alors la marge sur le produit, l’unité de production de Fondettes (PU) se contentant de vendre au prix de revient ses produits à ce magasin. Les bénéfices réalisés seront alors imposés en Hollande à 18 % contre 33,3 % (à l’époque) en France. De plus, cette stratégie permet de fabriquer n’importe quelle marque sur n’importe quelle unité de production. Ainsi, sur le site de Fondettes, seront fabriquées des plaquettes CW qui partiront avec l’étiquette Coromant ou Walter et, pendant un temps, Valenite.

C’est à cette époque aussi qu’une partie non négligeable de la production partira en Inde, à Poona. Il s’agira de plaquettes avec peu de technologie intégrée. On comprendra que le coût de la main d’œuvre en Inde n’a rien à voir avec celui de la main d’œuvre française. Sur une production dont le prix du marché est bas, quelques centimes d’écart à la production font alors la différence. Ainsi, dès 2000, les unités de production sont mises en concurrence. Peu importe qu’elles ne perdent pas d’argent, ce sont celles qui ont les prix de revient les plus bas qui survivront puisque ce sont elles qui enrichiront au mieux les actionnaires...

Ce qui restera longtemps la force du site de Fondettes, c’est la production d’outils spéciaux qui en a fait sa spécificité depuis la fondation de l’entreprise en 1932. Quand Sandvik jette son dévolu sur l’allemand Walter en 2001, la donne change. En effet, avec ses 2 000 employés (3 600 aujourd’hui !), ses usines en Allemagne, Tchéquie et aux USA, ses 120 000 plaquettes par jour (la capacité à Fondettes n’a jamais dépassé les 50 000) et surtout l’édition de logiciels de gestion d’outils et sa position parmi les premiers constructeurs de machines d’affûtage et de mesures d’outils dans le monde, Walter devient un atout essentiel pour Sandvik. D’autre part, Sandvik devient le seul actionnaire en 2011 de Seco Tools et de ses 5 000 salariés, avec le carburier tchèque Pramet dans le panier. Alors, tout est en place pour conduire à la mort programmée du site de Fondettes.

Dans un premier temps, Sandvik va favoriser l’investissement sur Walter. Quand l’usine allemande de Müsingen brûle entièrement en 2007, elle est aussitôt reconstruite avec des équipements ultra-modernes à Tübingen dans un temps où pas un centime n’est déboursé sur Fondettes. En effet, le marché allemand dans la métallurgie est le premier d’Europe, très largement. Et contrairement à la France, cette branche ne connaît pas la désindustrialisation. Ensuite, Pramet va aussi être favorisé, compte-tenu de sa position sur les marchés des pays de l’Est, mais aussi de sa main d’œuvre très qualifiée et... nettement moins chère que nos ouvriers français ! Les premiers à subir les conséquences de ces choix financiers sont les Italiens qui voient Impero fermer, puis le site Coromant de Featherstone en Angleterre qui ferme à son tour en 2014.

Parallèlement, dès les années 2007-2008, alors que la crise frappe durement l’Europe et le continent américain, Sandvik fait le choix de se tourner vers les marchés émergents d’Inde et, surtout, de Chine. Pour ce dernier pays, l’importance de la production de tungstène est primordiale pour le groupe : en effet, la Chine produit plus de 80 % du tungstène dans le monde et en détient les plus grandes réserves. De plus, l’industrialisation à marche forcée de ce pays en fait un client potentiel qui pourrait devenir rapidement le premier client mondial pour le groupe. Ainsi, des accords entre la Chine et la Suède ont été passés pour sécuriser le commerce du tungstène entre les deux pays à l’initiative du groupe Sandvik.

On voit alors que l’unité de production en France devient non seulement marginale, mais n’a même plus d’intérêt stratégique pour le groupe Sandvik puisque l’industrie automobile, qui représentait jusqu’à un tiers du chiffre d’affaires de Safety, n’est plus qu’un ensemble de chaînes d’assemblage, l’essentiel se faisant en Afrique du Nord, en Turquie ou dans les pays de l’Est [5].

Une fermeture programmée

L’engrenage est alors lancé pour fermer le site : d’abord en faisant baisser la production de plaquettes sur le site, passant de 12 millions par an en 2008 à 5,3 millions en 2017. Puis en exfiltrant une partie de la production spéciale vers d’autres unités, comme par exemple les outils destinés au fraisage des engrenages. Enfin, en regroupant la production des outils aciers à Orléans pour finir par fermer le second site sur Fondettes. Aidé en cela par les ordonnances Macron, qui permettent d’engager un plan de licenciements pour motif économique même si les résultats du groupe à l’échelle mondiale sont excellents, comme c’est le cas pour Sandvik [6].

De plus, le Ceroc (centre d’études et de recherche sur les outils coupants) se verra privé du partenariat de Sandvik. Pourtant, ce centre a été construit sur le site de Fondettes à l’aide, notamment, de subventions publiques sur les équipements. Sandvik remboursera-t-il ces subventions ? N’y comptons pas. Pire, si le Ceroc reste sur l’emplacement actuel, Sandvik qui reste propriétaire du terrain et des murs fera-t-il payer un loyer au Ceroc ?

Enfin, pour humilier les salariés, Sandvik et la direction locale n’hésitent pas à faire appel massivement à des vigiles qui seront en permanence sur le site au prétexte du risque physico-chimique d’un certain nombre de produits. En réalité ils sont là pour préserver les outils de pressage, matrices et poinçons, qui permettent la mise en forme de pièces par la compression de la poudre de carbure de tungstène. Au XIXe siècle, on envoyait l’armée ; aujourd’hui, des milices privées : quelle régression dans l’histoire !

Et les politiques là-dedans ?

Bien entendu, les élus locaux s’agitent subitement en remuant des bras pour faire du courant d’air. Qu’est-il donc, le maire de Fondettes, De Oliveira, pour croire qu’il fera à lui seul (ou aidé du clan Briand) plier une multinationale ? En mobilisant des députés LREM (au demeurant inexistants sur le terrain des luttes sociales) qui ont approuvé les ordonnances Macron permettant à Sandvik de rayer tranquillement une entreprise qui est une des dernières à produire en France des outils en carbure de tungstène ? Comment croire qu’il trouvera un repreneur pour le site où le directeur France de Coromant prétend laisser les machines ? Quelle ineptie : voit-on Sandvik laisser sur place une technologie qui lui est propre, comme le traitement d’arête de coupe où le revêtement MT-CVD [7] ?

Et que vont devenir les salariés de cette entreprise dont le seul objectif aujourd’hui est de « négocier » les primes de licenciements ? Beaucoup vont être condamnés sur l’autel de la rentabilité financière des actionnaires aux longues périodes de chômage [8], de désinsertion sociale et de dépression. Surtout après avoir connu 10 ans de régression sociale dans l’entreprise et le blocage des salaires.

Mais qu’importe aux actionnaires du groupe Sandvik qui a dégagé un bénéfice net de 1,34 milliards d’euros en 2017 pour un chiffre d’affaires de 9,24 milliards d’euros, contre un bénéfice net de 0,65 milliards d’euros en 2013 pour un CA de 9,032 milliards d’euros. Pour une action avec un résultat net de 14,9 euros en 2013 et 27,03 euros en 2017. On voit donc que c’est à coup de licenciements et de restructuration que les bénéfices augmentent et non par le développement du CA, donc sur le dos des salariés !

Tout cela, c’est sans doute le modèle social suédois dont on nous rebat les oreilles et qui inspire tant nos gouvernants : une farce avec l’appui de la social-démocratie ! Le moyen de museler les salariés par l’illusion et le cynisme...

Un ancien salarié de Safety/Groupe Sandvik

Images tirées du film promotionnel Shaping the future together produit par Sandvik Coromant.



Notes

[1Les outils en carbure de tungstène couvrent l’usinage en métallurgie (fraisage, tournage, alésage, tréfilage) mais aussi pour les travaux publics (forages, exploitation de mines et de carrières, tunneliers), ainsi que les billes de stylos, les munitions, la bijouterie, etc.

[2PSE : plan de sauvegarde de l’emploi, en réalité quelques entretiens pour se donner bonne conscience, des propositions de formation qui débouchent trop souvent sur rien, et au revoir... Sur les 45 salariés licenciés en 2015, très peu ont retrouvé un emploi via le PSE.

[3Cet anniversaire avait été organisés par des salariés et d’anciens de l’entreprise, en dehors de la direction de l’époque qui, sans doute, avait déjà une petite idée de l’avenir que lui réservait Sandvik.

[4Stratégie de Brand : plusieurs marques pour le même groupe qui se trouvent de fait concurrentes sur les marchés. On peut alors voir 4 ou 5 marques du groupe sur un même marché, minimisant la concurrence.

[5En 30 ans, l’industrie automobile et ses sous-traitants ont perdu plus de la moitié de leur effectif pour n’être plus que de 440 000.

[6Auparavant, pour apprécier les motifs économiques avancés par l’entreprise, le juge tenait compte de la santé économique du groupe sur le marché à l’échelle internationale. Désormais, le code du travail prévoit que lorsque l’entreprise appartient à un groupe, les difficultés économiques s’apprécient à l’échelle nationale.

[7Lignes de revêtement des plaquettes permettant d’améliorer la durée de vie des plaquettes mais qui présentent des signes de vieillissement non résolues depuis 2013 !

[8Encore faut-il se féliciter que ces périodes restent indemnisées, au regard de ce que promet Macron, son gouvernement et ses députés sur la remise en cause des indemnités chômage. Il est vrai que les 5 millions de chômeurs et de salariés en temps partiel non choisi ne sont que des fainéants qui refusent de traverser la rue pour satisfaire les quelques 300 000 offres d’emplois non pourvues...

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