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Mai 68 en Touraine : troisième semaine, l’attente

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Retour sur les événements des mois de mai et juin 1968 en Touraine. L’allocution du général de Gaulle du 30 mai 1968, annonçant la dissolution de l’Assemblée nationale, conduira 10 000 personnes en lutte à manifester dans les rues de Tours.

Lundi 27 mai

Alors que le mouvement ne faiblit pas, les patrons contre-attaquent. Dans la presse locale, on lit :

« Des sergents recruteurs draguent autour des Halles de Tours et dans les grands cafés. Leurs buts : embaucher des individus qui, la nuit, s’en vont provoquer les piquets de grève des usines. Un groupe de ces individus s’est présenté dans la nuit de lundi à mardi devant la CIT et s’est introduit dans les voies de la Gare de Tours. Les services de sécurité des grévistes qui intervinrent immédiatement ont accueilli ces énergumènes avec tous les égards dus à leur rang ».

A Loches, la paralysie est totale : trains, courriers, éducation, CEG, communications téléphoniques... Tant et si bien que les approvisionnements commencent à manquer pour les usines.

Dans le reste de la région, les actions ne manquent pas, comme à Angers où, après un défilé de 4 500 personnes, les étudiants occupent le théâtre. Une banderole est dressée à son entrée : « Maison du Peuple ». Les occupants souhaitent ainsi « porter ainsi un coup à la bonne conscience de la bourgeoisie donc ce monument symbolise la prétendue suprématie sur la classe ouvrière ». Dans la Sarthe, « après 10 jours d’occupations d’usines et de grèves, la situation sociale reste très tendue », et après une manifestation de 3 000 personnes au Mans, le Conseil Général vote un budget de 800 000 francs pour venir en aide aux travailleurs les plus défavorisés. Le préfet, M. Roche, « a invité les maires de la Sarthe à ouvrir les cantines pour servir des repas aux enfants des grévistes ».

Des défilés ont lieu à Montargis (3500), Bourges (2500) ; à Orléans, « pas d’accalmie sur le front des grèves » et les ouvriers de donner deux mots d’ordre : « contestation du système social et lutte contre le régime ». Ils sont 15 000 grévistes dans la Vienne ; dans l’Indre, quatre-vingt-onze entreprises sont bloquées.

Mardi 28 mai

A Tours, manifestation de 700 instituteurs à l’appel de la FEN. Dans la foulée, le personnel de l’Inspection académique se met en grève. Dans l’après-midi, le comité de grève intersyndical EDF-GDF décide de se substituer au directeur régional et au chef du centre qui ont été priés de rentrer chez eux. Dans le privé, le mouvement compte neuf nouvelles entreprises : deux dans le bâtiment et sept chez les métallos. En conclusion, un responsable syndical peut écrire :

« Nous avons pu nous en rendre compte par nous-mêmes. Dans tous les syndicats, les positions se sont durcies. A tous les piquets de grève, la volonté des ouvriers, des employés s’est affirmée. »

Et cette volonté se traduit certes par les occupations mais aussi par les propos qui y sont tenus :

« On ne lance pas un mouvement de grève générale pour s’arrêter à mi-chemin »

« Nous poursuivons le mouvement. Ici nous avons des problèmes particuliers, mais sur le plan général nous ne pouvons accepter ainsi le refus d’abaisser l’âge de la retraite, le maintien des ordonnances sur la Sécurité sociale »

En face, ça bouge aussi. Des « Comités de défense de la République » (CDR) s’organisent à Tours et dans le reste du département. Les CDR « se tiennent en contact permanent afin de déjouer toute manœuvre de division ou de subversion ».

Mercredi 29 mai

Le maire de Tours, Jean Royer, rédige une adresse au président de la République :

« Notre pays est paralysée par la grève ; il est parfaitement conscient des lourdes menaces qui pèsent sur l’ordre public, sur la vie économique et sur la vie quotidienne des français. La France a besoin d’une direction généreuse, ferme et tenace qui doit s’exercer dans le cadre des institutions républicaines. Elle doit être rassurée et remise en ordre. Tous les représentants de la Nation (…) font confiance au Président de la République pour assurer le fonctionnement des institutions et défendre la légalité républicaine et les libertés, notamment la liberté du travail. »

Vu l’état de la Touraine, il s’y connaît le père Royer en paralysie ! D’ailleurs ce même jour, ce sont près de 8 000 personnes qui manifestent dans les artères principales de la ville, malgré la nécessité de garder les entreprises, qui mobilise des centaines de militants et de grévistes. Slogans entendus ? « Gouvernement populaire ! », « De Gaulle démission ! », « Nos 40 heures ! », « Solidarités travailleurs étudiants ! », « Royer démission ! »... A l’issue du cortège, un meeting est tenu place de la gare :

« Resserrons notre lutte, toutes organisations unies, renforçons notre vigilance sur le lieu du travail… Non au pouvoir des banquiers et des trusts, oui aux revendications de la classe ouvrière. »

Pas de quoi faire bouger d’un iota sa Majesté qui répondra le lendemain : « Malgré l’importance des foules, parfois déplacées, il faut bien se dire qu’elles ne constituent que des minorités ». Et c’est avec son soutien que le CDR d’Indre-et-Loire lance un appel à « déjouer toute manœuvre de division ou de subversion qui tendrait à créer dans le département un mouvement d’anarchie et de désordres exploités à des fins politiques ». L’appel se poursuit ainsi : « Notre pays est trop attaché au bon sens et à la raison (…) notre mission est de rassurer, de rassembler et de rendre progressivement la vie à la cité et au pays ».

Le défilé de Tours n’est pas le seul dans la région : ils sont 4 000 à Blois, 3 000 à Vendôme, 2 000 à Romorantin, 4 000 à Poitiers... Dans le Loiret, l’économie est en panne totale. Dans la Sarthe, le secteur industriel est complètement paralysé : « une à une les dernières usines importantes qui travaillaient encore ont été occupées ». Le mouvement ne faiblit pas, comme le montre le vote aux établissements Leroy d’Azay-le-Rideau, en grève depuis le 20 mai : 458 pour la continuation, 117 contre.

Jeudi 30 mai

Royer se démène, il faut le lui reconnaître. Aujourd’hui, il passe à la radio pour un appel tout en fermeté :

« Aujourd’hui les familles, les villages, les villes de France sont inquiètes. Il faut que tout ceux qui aiment leur pays, s’associent pour souhaiter un retour à l’ordre de la France, c’est-à-dire un ordre clair, juste et généreux. Il faut que le travail reprenne dans nos ateliers, nos usines, nos bureaux. Il faut que de profondes réformes sociales se préparent et que les Français de bonne volonté se donnent la main pour remettre la France à sa place. »

Ce jeudi, alors qu’à Châteauroux on atteint pour la première fois près de 10 000 manifestants, les premiers résultats des négociations rue de Grenelle commencent à arriver aux centrales syndicales.

Vendredi 31 mai

Dans la foulée de l’appel de Royer, les patrons de Tours manifestent. De quoi permettre à La Nouvelle République, pour une fois, de « tripler le nombre de participants ». Cela ne change rien :

« Ce n’est pas ça qui fera disparaître le mécontentement légitime de toutes les couches de la population laborieuse contre la politique et le régime gaulliste. » 

Le CAR de Tours publie un « projet de plateforme pour une organisation révolutionnaire » qui tournera un peu partout en France parmi les étudiants et les militants. Comme bases d’accord, entre autres :

  • affirmation du caractère révolutionnaire du processus engagé ;
  • affirmation de la primauté des masses populaires au sein du processus révolutionnaire ;
  • affirmation de la participation indirecte des travailleurs des pays développés à l’exploitation des pays sous-développés.

Partout dans le département et dans la région « le défaut de moyens de transport se fait lourdement sentir sur les industries encore en activité ». On manifeste encore par milliers à Châteauroux et Poitiers ; à Angers, les premiers affrontement entre « angevins patriotes » et grévistes font plusieurs blessés.

Samedi et dimanche 1 et 2 juin

Le supplément local de La Voix du Peuple titre : « Aux 60 000 travailleurs tourangeaux en lutte, De Gaulle répond par une véritable déclaration de guerre ». Sentiment confirmé par la déclaration des unions départementales CGT-CFDT, FEN SNI et des étudiants de l’AG :

« Le Chef de l’état au cours de son allocution intervenue au 14e jour de grève, a proféré des menaces contre les travailleurs, les enseignants et les étudiants en lutte pour des revendications qui depuis dix ans se heurtent à l’arrogance de son pouvoir réactionnaire comme à son intransigeance. (…) La responsabilité de la grève comme de la reprise du travail incombe donc au gouvernement et au patronat. (…) La déclaration du chef de l’État ne saurait intimider les travailleurs manuels et intellectuels en lutte. »

En réponse, ce sont plus de 10 000 personnes qui manifestent dans les rues de Tours ce samedi 1er juin ; et les travailleurs de MTC de se mettre en grève eux-aussi. Chez Schmid, le directeur d’usine traite les salariés d’« hors la loi », de « fascistes » et profère des menaces pour « les pendre au bout d’une corde ».

Un peu plus tard dans la journée, on apprend que le Comité intersyndical de grève du centre de tri postal de Tours a libéré les lieux, après neuf jours d’occupation, « sur injonction des autorités et sous menace d’interventions des forces de police ». Pas de quoi entamer leur motivation : « Les postiers grévistes du centre de tri réaffirment leur détermination de poursuivre la lutte, jusqu’à satisfaction de leurs justes revendications »

Dans la région, situation d’attente en Loir-et-Cher, au Mans, dans le Cher et dans le Loiret où se succèdent les réunions. Vers une reprise mardi prochain ?



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