Être artiste en temps de confinement #1

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Pendant les deux mois de confinement, l’ensemble des activés artistiques et culturelles s’est soudainement mis au point mort. Spectacles, concerts, expositions, résidences brutalement annulés ; tournages, productions, festivals arrêtés nets. Le black-out culturel fut violent. Après quelques jours de stupéfaction, chacun à son échelle s’est remis au travail, différemment. Et l’on peut dire qu’il y a eu une production spécifique.

#1 : La sidération et la réaction

À l’évidence, la création ne s’arrête pas comme ça. Musicien.ne.s, plasticien.ne.s, comédien.ne.s ou cinéastes n’ont pas cessé leurs activités ; elles se sont modifiées. Dans l’étroitesse du confinement, les artistes avaient deux possibilités : rester chez soi ou s’installer sur le lieu de travail. Le choix fut loin d’être évident, d’autant qu’il s’est fait dans l’urgence. Coup de dés ? Pas vraiment. S’il y a quelque chose que l’on apprend au contact des artistes, c’est bien que toute pratique est plastique, elle s’adapte à ses conditions, et par ailleurs, que tout accident ou contrainte peut engendrer d’une réaction innovante. Il y a eu les réactions trop stéréotypées comme les « journaux » ou « récits de confinement », hâtivement initiées par des écrivains qui sentaient la direction du vent, rapidement douchées par la consternation et l’indignation eu égard au confort dont ils pouvaient jouir. Leila Slimani, Marie Darieusecq ou Lou Doillon ont un peu marché sur le râteau.

Une raison importante donc de souligner les différentes réactions que j’ai pu collectées. Elles sont subjectives, évidemment, mais quelque chose peut être partagé, mis en commun. Depuis deux décennies, je côtoie des artistes, des musiciens, des cinéastes, des danseurs... J’ai perçu que la situation avait besoin d’une parole, d’un relais parce que tout allait aujourd’hui dans le sens d’un déni (comme si de rien) non moins violent que l’événement du confinement.

Partout donc, des créateurs ont cherché à reprendre les rênes de leurs activités et ont surmonté les difficultés, parfois immenses, de cette vie cloîtrée dans des appartements. On a entendu dire que certains artistes vivaient « naturellement » le confinement parce que l’atelier ou le studio seraient, en eux-mêmes, des espaces confinés de création. On peut douter du sérieux de cette proposition. La période a été difficile pour tous, chez soi ou à l’atelier. L’enfermement n’est pas qu’une question de lieux, elle est surtout une situation de privation de libertés comme l’ont montré les mois de mars, avril et mai. Alors créer, c’est résister. Le vieil adage deleuzien s’est vérifié. Il y a bien eu création, il y a bien eu résistance... à la société de contrôle. Sanjin Cosabic a quitté la Bosnie en 1995 en pleine guerre. Quand il regardait les vidéos des barrages de policiers et des abus de pouvoir incessants, il n’est pas sorti de l’atelier. Il a commencé plusieurs séries et une nouvelle période de peintures. Pas forcément dans l’allégresse. Sortir, pour lui, c’était le risque de faire remonter des vieux souvenirs de la guerre. « J’ai eu peur de ce que ressentais ; j’ai eu peur de la réaction que j’aurais pu avoir face à des policiers tout puissants qui m’arrêteraient à un barrage. Je suis resté enfermé. J’ai attendu. J’ai peint. Une nouvelle période est née. »

Renouer avec des gestes simples, immédiats

Le dessin est apparu de manière abondante. Décalé, humoristique, raté, repenti... il sortait un peu du champ habituel du monde de l’art. Plus intime peut-être, plus immédiat sans doute, avec une pointe d’inquiétude, toujours. Et puis ces dessins se sont mis à circuler. Posts, stories, messages personnels ou courriers postaux, le dessin est redevenu ce qu’il avait un peu négligé : des lettres autographes. « Toujours là... toujours au travail... amitiés, Michel [Herreria] ». Les photos des dessins ne pas bien cadrées, le support est une petite table de salon ou de balcon. Qu’importe, une œuvre d’art comme une bouteille à la mer. Et puis des vues de l’atelier. Les artistes ont commencé par tout ranger. Ils savaient qu’il y en avait pour des semaines. Une photographie de l’atelier en désordre ; puis une autres après rangement. Le travail peut commencer. Texto : « Regarde, qu’est-ce que tu en penses ? Elsa [Leroy] » On est le 27 mars, il est 1h30 du matin, personne ne dort encore. Elsa Leroy cherche des équilibres, des suspensions, des jeux de forces. Ses installations sont fragiles et d’une grande intensité. Expérimentation permanente. Mais à ce moment-là, les doutes saisissaient la pensée. « On parle beaucoup de l’aspect pragmatique, mais une œuvre c’est un rapport aux autres et au monde, au contexte d’une société. Quand tout est chambardé de cette façon, la réflexion a du mal à - y être -. » reprécise-t-elle tout récemment.

Idem, Caroline Bartal m’explique pour sa part la violence de la mise en confinement : « Faire face à l’imprévu ; faire face à la solitude ; faire face à son histoire. Alors ces petits dessins ont été une façon d’organiser ma pensée face au désastre. J’ai beaucoup appris sur moi-même. » Nous, nous avons tous adoré ses dessins.

Des playlists ont circulé aussi. Compilations, mails remplis de liens... chacun vivait la musique comme un univers à partager. Tenir les amis informés de son ambiance, de son humeur, de la façon dont on s’en sort pas trop mal grâce à cinq ou six morceaux. Des découvertes, aussi. Beaucoup. On a le temps de chercher, écouter, et échanger. Une série que l’on regarde avec une bande son ou un morceau phare, quelques recherches et on découvre un artiste que l’on ignorait. On partage sa découverte. Ou bien alors, pour d’autres, on compose, on interprète, on arrange avec deux ou trois enregistrements simultanés et on poste ou on envoie. Système DIY de la composition et de la diffusion. Des petites perles qui, mine de rien, sauvent une, deux, trois, cinq, journées ; celles de celui qui compose, celles de ceux qui reçoivent et qui renvoient un message d’émotions et de gratitude en forme de clin d’œil complice. La musique forme une enveloppe qui résiste à l’oppression des murs.

Inventer et témoigner

Un certain cinéma aussi a surgi. Il n’est pas nouveau. Les journaux filmés se font depuis cinquante ans, en super8, en 16mm, en VHS et maintenant en numérique. La pratique n’est pas nouvelle. Mais le contenu est toujours nouveau. Un film par semaine ? Un plan par jour ? Les expérimentations et les pratiques s’inventent et s’échangent encore. « Avec Karine Dorne, on s’est envoyée un plan par jour. Une seule prise. Moi avec mon téléphone, elle avec son appareil photo. En deux mois, on a constitué plusieurs heures de films. Une écriture à deux. Maintenant, on va chercher à comprendre ce que c’est, cet objet, et quoi en faire. » me confie Aurélie Ardouin.

Avec « Pneumatic cinéma », hommage au film de Truffaut « Baisers volés » et la séquence des pneumatiques amoureux entre Jean-Pierre Léaud et Delphine Seyrig, le cinéaste Yvan Petit lance une chaîne collective sur YT. « Chaîne collective et home-movies de temps de confinement. On filme, on monte vite et on diffuse. Au jour le jour et film par film. » En deux mois, 276 abonnés et 631 films, des petits bijoux d’expressions, de sensibilité et d’engagement. On filme son quotidien, la vue de sa fenêtre, son environnement immédiat... et on parle. On dit ce que l’on a sur le cœur. Comme l’affirme l’un des films « Elle est fidèle (je voudrais sans la nommer vous parler d’elle) – confinement jour 53 ». Attestation de sortie pour aller faire quelques courses et Elisabeth Maugars filme tous les panneaux, draps, affiches suspendus aux fenêtres et aux balcons de sa ville, Saint-Pierre-des-Corps : « Vive le service public », « Du fric pour l’hôpital pas pour le capital », « Vive le 1er mai », « Aujourd’hui plus que jamais dialogue social »... Un unique accompagnement musical : « Elle est fidèle » de Georges Moustaki (1969). Attention, pépite.

Avec les limitations de libertés, les artistes, les cinéastes ont aiguisé davantage leurs consciences politiques. Le 1er Mai, Aline Perdereau est sortie de son atelier de La Morinerie (Saint-Pierre-des-Corps) avec ses affiches pour manifester, seule. Laurent Talin-d’Eyzac l’accompagne avec son appareil photo. Une centaine de clichés. On ne perd pas nos moyens, on ne lâche rien pendant le confinement.

Participer à la solidarité

Les intermittents du spectacle ont été contraints d’arrêter leurs projets. Le confinement est une situation catastrophique. Les contrats ont été suspendus ou rompus sans que quiconque ne sache, avant la conférence du président de la République avec le ministre de la Culture le 6 mai, quels seraient les dispositifs d’aides. Et même encore. Rien n’est garanti. Tout sera compliqué, comme à chaque crise. Alors, dans l’incertitude, certains ont choisi de s’engager davantage. La solidarité a été leur affaire à ce moment précis. Certains ont agi auprès de l’association « Dignité retrouvée ». Le week-end, des maraudes se mettent en place auprès des sans papiers, des sans domicile fixe et des personnes isolées. Ils parlent, ils racontent des histoires, et puis ils écoutent longuement ceux qui n’ont personne à qui parler. Parmi eux, certains prennent des photographies. Cette matière vivante, ces vécus, ces situations qu’ils croisent, leurs activités s’en nourriront. Guillaume est photographe à Tours. Il travaille avec l’agence Divergence Images. Il a été contacté par les hôpitaux de Tours pour documenter la situation de la pandémie. Il a photographié les personnels dans une quinzaine de services. Une édition doit paraître à la rentrée, une exposition peut-être dans la foulée. Il a aussi beaucoup photographié la ville désertée. Pour septembre, Laurence Lefèvre lui a proposé une exposition à La Laverie de La Riche.

Penser l’après

Diego Movilla est entrée en confinement avec quatre projets en cours. Trois sont annulés ou reportés sine die, un déplacé de quelques semaines. De quoi devenir dingue. Il a reçu une aide financière au titre de travailleur indépendant. Mais cela ne compense pas vraiment, à tous les niveaux. Il a continué de dessiner. Chez lui, en format réduit. Il attend des nouvelles des programmations que les structures d’expositions remanient dans l’urgence. Le président de Région, François Bonneau, a enchaîné les visios avec tous les acteurs culturels, par secteurs. Des promesses d’aides ont été avancées. Un million d’euros. Mais il faudra remplir des dossiers et rentrer dans des cases. Pour 2020, les aides sont là. « 2021, les recettes de la Région seront en baisse. Deux mois de taxes qui vont disparaître. C’est l’année 2021 qui sera dure. » On surveillera ça. La mairie est restée aux abonnés absents avec la culture. La DRAC aussi. Un enjeu quantitatif mais aussi qualitatif donc. Il va falloir que tous les acteurs culturels repensent leurs fonctionnement.

Les artistes ont traversé une période difficile. Ils ont réagi. Maintenant, ils ne veulent pas que le déni et l’amnésie l’emportent. C’est pourtant ce qui semble se profiler, malheureusement. Ils seront là, encore, vigilants, pour rappeler que dans la foule des anonymes, il y en a qui pensent l’après, qui travaillent et guettent les entourloupes et les enfumages à venir des partisans de la continuité ou de la Restauration version 2020. Que cela soit dit et compris.

Jérôme Diacre


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