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Renouvellement urbain au Sanitas : « On est attachés à ce quartier, malgré ses problèmes ! »

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Les plans établis par la mairie de Tours et le bailleur social Tours Habitat prévoient la destruction de 430 logements sociaux dans le quartier [1]. Jasmine, qui fait partie du collectif d’habitants mobilisés contre le projet, dénonce le manque de concertation et le mépris que subit la population. Entretien.

Depuis combien de temps vis-tu au Sanitas ?

J’ai emménagé dans le quartier en septembre 2015. C’est un quartier dans lequel, le plus souvent, on n’arrive pas par choix. Mais je suis allée à la rencontre du voisinage, des autres habitants, j’ai découvert les activités organisées dans le quartier. C’est un endroit très agréable, où il existe une réelle proximité.

Avant de venir, j’avais des préjugés sur le Sanitas, alimentés par la presse, les discours des élus. C’est facile, quand on habite à l’extérieur, d’avoir des idées reçues. Aujourd’hui, j’ai un peu honte d’avoir eu ces préjugés. Quand on parle du Sanitas, on n’en parle pas de la bonne manière. On ne dit pas ce qui va : il y a une certaine solidarité, une vraie convivialité, malgré les problèmes. On sent vraiment qu’il existe du mépris par rapport à ce quartier. Et ce mépris se répercute sur les habitants. Certains ne rêvent que d’une chose, c’est de quitter le Sanitas. Il y a des habitants qui sont là depuis 30 ans et qui rêvent encore de repartir.

Nos droits sont piétinés : où qu’on aille, on ne nous explique pas réellement quels sont nos droits. C’est souvent décourageant, frustrant. On est comme sous tutelle : celle de l’État, des associations... Et en même temps, on nous reproche d’être assistés. Les habitants de ce quartier savent comment régler leurs soucis, mais ils ne sont pas informés des outils à leur disposition, que ce soit en matière de santé, de logement, de travail, de formation, d’accompagnement des enfants ou des personnes âgées, ou face à la police.

Comment as-tu pris connaissance du projet de renouvellement urbain ?

On m’a distribué un tract alors que je faisais mes courses, j’ai appris qu’il y avait une pétition qui circulait. Mon logement ne va pas être directement touché par ce projet. Mais on voit bien qu’ils rénovent les façades sans s’intéresser à ce qui se passe à l’intérieur des immeubles. Leurs travaux, c’est toujours pour l’extérieur.

J’ai assisté à une première réunion d’information, à laquelle participaient un représentant de l’État, des élus, des associations. Comme ce projet nous concernait, on s’est organisés entre habitants pour savoir où il en était. Progressivement, on a compris qu’il ne s’agissait pas uniquement de faire tomber des immeubles, mais d’opérer un changement de vie au sein du quartier. Le directeur de Tours Habitat, le bailleur social, a même reconnu vouloir « un changement de peuplement » lorsqu’il a finalement accepté de recevoir une délégation d’habitants et de représentants d’associations au cours du mois de juillet.

Notre combat est politique. C’est pourquoi nous devons interpeller les institutions, les confronter à certaines évidences, et qu’elles arrêtent de se moquer de notre intelligence. Les problèmes qui existent dans ce quartier ne peuvent pas être utilisés pour justifier qu’on nous enlève des droits. Sinon, on ne va plus pouvoir vivre. Mais on entend des gens résignés dire : « On s’en fout, ils ne pensent pas à nous ». Il y a un climat de défiance qui s’installe vis-à-vis de l’État et des institutions.

Comment analyses-tu le projet qui vise le Sanitas ?

On parle beaucoup d’habitat dans le cadre de ce projet, mais on parle vraiment très peu des habitants. Et on nous tient très peu au courant, comme si nous étions incapables de comprendre ce qui se joue. « On fait ça pour vous », cette expression revient à chaque fois. Pour moi, c’est une grosse arnaque. Quand on rencontre les acteurs du projet, on sent bien que la démolition, pour eux, est un moyen d’effacer nos problèmes. A nous de montrer ce qui se joue, de nous réunir entre habitants pour réfléchir à la manière de régler nos problèmes par nous-mêmes.

Aujourd’hui, on espère empêcher, ou au moins ralentir les démolitions d’immeubles. Pour l’instant, les démolitions qui ont été annoncées n’ont pas été actées officiellement. Cela pourrait avoir lieu en janvier 2018. Mais ça n’empêche pas Tours Habitat de prendre les devants, et de mandater d’autres acteurs pour proposer des relogements aux habitants des immeubles concernés. Ils s’adressent d’abord aux habitants les plus faibles, qui ont des problèmes de loyers et craignent donc de refuser des offres de relogement à l’autre bout de l’agglomération. C’est une forme d’intimidation, et une manière de diviser les habitants.

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Pourtant, le bailleur social s’était engagé à ce que toutes les personnes souhaitant rester au Sanitas soient relogées dans le quartier.

Ils font quand même en sorte de choisir qui peut rester. Il y a une sélection qui se fait. Le bailleur privilégie ceux qui payent. Les mauvais payeurs se voient proposer des relogements en périphérie. Tours Habitat a démarré un processus de relogement « à la carte », alors qu’il n’y a pas encore de protocole de relogement [2]. On va travailler collectivement sur cette question du relogement, mais dans un premier temps il fallait qu’on obtienne plus d’informations sur le projet, parce que tous les éléments ne nous étaient pas communiqués. Et il fallait qu’on s’impose, qu’on prenne la parole, qu’on ne prenne pas la parole pour nous.

C’est dur de construire une expression collective. On a des problématiques partagées, on a les mêmes vies, les mêmes parcours, mais c’est difficile de mettre en commun. Nous devons nous reprendre en main, essayer de changer les choses par nous-mêmes. Sinon, d’autres le feront pour nous, et ce sera radical : c’est d’ailleurs ce qui nous pend au nez. Il faut créer des alternatives à ce qu’on nous propose, et mettre en avant les problématiques qui ne sont pas traitées dans ce projet.

On nous parle d’habitat, et de mixité sociale. Le directeur de Tours Habitat nous explique qu’il veut attirer d’autres populations, qui ne viennent pas à cause de l’insécurité, etc. Mais si l’habitat était rénové, si les réparations étaient faites rapidement, peut être que les gens feraient le choix de venir habiter dans ce quartier. Ce qui est choquant, c’est que le bailleur veut détruire avant de rénover. Il ne s’occupe pas de l’état de nos appartements, mais il veut détruire des immeubles pour faire arriver une autre population... On a l’impression d’être toujours mis de côté.

Tu parles de l’avancée des relogements et du manque d’entretien de l’habitat. Or, ce sont deux des arguments avancés par les institutions pour justifier le projet : il n’y aurait pas de raison de s’opposer à la démolition, puisque les immeubles concernés sont insalubres et en partie vides.

Ils ont fait en sorte de vider ces immeubles ! On s’est en bien rendu compte lorsqu’on a fait du porte à porte. Et l’insalubrité, c’est un problème de manque d’entretien par le bailleur. Ils ne traitent jamais les problèmes à la base : quand ils interviennent, c’est pour mettre un petit pansement. Et quand ils estiment que le locataire est responsable, c’est à lui de se débrouiller. Heureusement, on s’entraide pour réparer.

Dans ce quartier, les institutions sont souvent défaillantes, et elles nourrissent des préjugés à l’égard des habitants. Alors, nous devons nous organiser entre nous, pour l’habitat, l’entretien, les loisirs, la santé... Il faut avoir un toit au dessus de sa tête et être en bonne santé pour pouvoir rebondir. Parce qu’on arrive tous brisés dans ce quartier.

Sur les rapports avec la police
 
« Plus on explore la « politique de la ville », plus on se rend compte qu’on fait face à un racisme institutionnel. On nous incite à appeler la police au moindre problème de voisinage, mais quand ils interviennent, ils le font de manière brutale et irrespectueuse. Dans le quartier, la manière dont la police interpelle parfois les habitants témoigne d’un manque de respect.
 
Certains font les kékés devant des gamins de neuf, dix ans. Et parce que ces enfants ont été confrontés à la police, ils se prennent pour des voyous. Le comportement de ces policiers nourrit un cercle vicieux. Ils ne sont pas bienveillants. Nos jeunes ne sortent pas du Sanitas, parce que s’ils sortent du quartier, ils se font contrôler. Des policiers contrôlent des enfants de huit ans parce qu’ils ont une sacoche ! Mais tous nos enfants ne sont pas des dealers ! »

Dans la conjoncture actuelle, on doit trouver des alternatives, on doit se solidariser, on doit discuter, parce que souvent la discussion a été rompue. Les gens ne discutent plus entre eux. Même le Sanitas est divisé en trois parties : il y a la Rotonde, il y a Saint-Paul, et il y a cette partie, du côté de la gare [le secteur Marie Curie]. On sait pourquoi ils s’intéressent d’abord à cette partie du Sanitas pour leur projet, on n’est pas cons : on est en plein centre ville, il y le tram, le palais des sports... On a même rebaptisé ce coin « Le triangle d’or ». On a tout ce qu’il faut pour ne pas être déconnectés de la ville. C’est pour ça qu’ils veulent installer une nouvelle population, avant de grignoter le quartier et de repousser de plus en plus loin les populations vues comme « difficiles ».

Tu as participé aux réunions de concertation ?

J’ai participé à un atelier organisé par le cabinet d’urbanisme Archétude. On nous a parlé des aménagements extérieurs. C’est là dessus qu’ils nous consultent, alors qu’on leur demande de nous parler de l’habitat lui-même. Mais on n’a pas boudé leur réunion, car c’est quand même un sujet important : à cause des problèmes d’isolation thermique, de la taille des appartements, du manque d’insonorisation, les habitants investissent les espaces extérieurs dès qu’il fait beau. Et il n’y a même pas un bar associatif dans le quartier. C’est pour ça qu’il y des gens qui boivent, qui mangent ou qui font la fête dehors.

Les gens d’Archétude nous ont parlé des bons points et des mauvais points du Sanitas. Déjà, c’était mal parti, parce que sur les mauvais points nous ne sommes pas d’accord. On n’a pas le même regard, pas les mêmes mots. On sent qu’il n’ont retenu que ce qui les intéressait du premier atelier qu’ils ont organisé. D’ailleurs, on a demandé les comptes rendus de ce premier atelier, mais Archétude nous a répondu qu’ils ne pouvaient pas nous les donner, qu’il fallait les demander à la mairie.

La communication autour de cet atelier n’a pas été faite comme elle aurait dû. Nous avions pourtant insisté pour que ce soit visible, que ce soit affiché partout. Mais l’intitulé n’incitait pas les gens à venir participer, et dans nos rues il n’y avait aucun affichage. Après, Archétude s’est plaint qu’il n’y ait pas eu beaucoup de monde... Tours Habitat a d’abord mis la responsabilité sur le dos des gardiens, pour finalement laisser entendre que nous n’étions pas honnêtes quand on disait que l’affichage n’avait pas été fait. Pour nous, il n’y a jamais eu de réelle concertation.

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Le protocole de préfiguration prévoit un changement de nom du quartier. Comment réagis-tu à ça ?

Très mal. Cela veut dire qu’ils veulent nous effacer complètement, effacer ce quartier. Alors qu’il y a une fierté de vivre au Sanitas, de s’appeler ainsi. Nous, on est à l’intérieur, on connaît les problématiques de ce quartier. On ne nie pas qu’elles existent, mais on n’a pas le même regard que les élus qui dénoncent les incivilités. Nous sommes les premiers touchés, donc si quelqu’un doit en parler, c’est nous.

Parmi les incivilités dénoncées par Tours Habitat, il y a par exemple les barbecues sauvages. Mais on n’a pas de jardins, et comme tout le monde, on apprécie les barbecues entre amis quand il fait beau. Ils pourraient aménager quelque chose, ils pourraient laisser les habitants s’organiser, mais non, ils interdisent. On pourrait gérer des barbecues construits dans les espaces extérieurs, sensibiliser les habitants. Mais ils ne veulent jamais nous laisser faire, ils veulent toujours nous encadrer.

Tours Habitat se plaint aussi des gens qui réparent leurs voitures sur les parkings, ce qui provoque des salissures. Mais nous n’avons pas les moyens d’aller dans un garage pour payer des réparations ! Donc on s’organise entre nous. On a proposé la mise en place d’un garage alternatif à la place de la station Total qui doit être détruite dans le cadre du projet de renouvellement urbain. Cela permettrait aux mécaniciens amateurs de se former, puis de se professionnaliser. C’est comme cela qu’on pourrait rehausser le niveau.

Tu as le sentiment que les habitants sont infantilisés ?

C’est quelque chose que je ressens fortement et que je n’accepte pas. On peut faire les choses par nous-mêmes. Il faut donner des espaces aux habitants pour qu’ils puissent exprimer leurs besoins et régler leurs problèmes. On veut travailler sur les problématiques du quartier pour pouvoir y apporter des solutions. On veut aussi attirer le regard des élus sur les problèmes qui nous semblent importants. Aujourd’hui, les interventions extérieures sont brutales. Que ce soit pour l’habitat ou pour d’autres questions, on nous dit qu’on ne peut pas gérer, qu’on n’est pas capables. Mais on est capables de se gérer, on peut faire mieux !

Il faudrait que les moyens aillent d’abord vers les problématiques identifiées par les habitants, plutôt que sur celles identifiées par les élus à la place des habitants. Cela peut paraître futile, mais on peut prendre l’exemple d’un des lampadaires qui éclaire la passerelle Fournier. Ce lampadaire est tout le temps dégradé. Mais ce n’est pas surprenant : il éclaire directement les appartements des gens, ce qui les empêche de dormir ! On a beau expliquer la situation, elle n’est vue que sous l’angle de l’incivilité. Pareil avec la borne incendie, ouverte pendant la canicule : il ne faut pas s’étonner qu’on en arrive là quand les fontaines ne fonctionnent pas.

A t’entendre, on a l’impression que « l’expertise citoyenne », qui est censée être un pilier des dispositifs de concertation prévus par la loi, n’est pas prise en compte par les institutions quand elle ne va pas dans le sens de leur projet.

Ils ne veulent pas nous entendre. C’est à la fois vexant et frustrant. On n’est pas là pour être systématiquement contre eux, puisque nous avons besoin de projets de rénovation. Ce qu’on refuse, ce sont les simples ravalements de façade, qui servent uniquement à rassurer l’extérieur. Nous voulons des intérieurs sécurisés, rassurants. On s’interroge aussi sur la qualité des bâtiments qui doivent être détruits : s’ils sont sains, pourquoi ne pas les rénover, les réaménager ? Quand on pose des questions, les élus ont tendance à nous répondre que c’est trop technique, qu’on ne peut pas comprendre. Mais on n’est pas si bêtes que ça ! Et puis, il y a des personnes qui peuvent nous aider à comprendre les questions techniques.

Ce qu’on refuse aussi, ce sont les destructions justifiées par le fait que le Sanitas serait invivable, infréquentable. Nous, on est attachés à ce quartier, malgré ses problèmes. Nous ne nous sentons ni victimes, ni coupables. Mais plutôt capables, comme l’ANRU, de se projeter à 20 ou 25 ans dans l’avenir.

Photos : AB



Notes

[1Pour retrouver tous les articles publiés sur le site à propos de ce projet, lire notre dossier.

[2Une réunion de travail sur le protocole de relogement est prévue le 20 septembre, mais seuls certains habitants y ont été conviés. Ce procédé de Tours Habitat fait s’interroger les habitants sur les stratégies de division mises en œuvre.

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