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Petite chronique désenchantée de l’enseignement prioritaire #1

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Le nouveau gouvernement ne rompt pas avec ses prédécesseurs et joue la carte de la « priorité absolue donnée à l’École » et du paquet mis sur les classes de CP de certaines écoles. Mais concrètement, qu’en est-il de la réalité quotidienne de ces établissements souvent qualifiés de « difficiles » ? Nous nous sommes penchés sur le cas d’un petit collège de l’agglomération tourangelle.

Vieux sujet tarte à la crème de la vie politique sur lequel se jouent pas mal de supposés clivages et thème-talisman du système républicain qui veut faire croire au creuset de l’égalitarisme à la française… l’école reste une véritable machine à classer, à exclure et à fabriquer des élites au kilomètre. Elle focalise périodiquement l’attention sociale et médiatique, soit par les marronniers habituels – la rentrée, le Bac, les réformes, le niveau-qui-baisse –, soit par des faits divers traités avec une hystérie toute télégénique. Pourtant, les sujets d’étonnement, de questionnement et de revendication sont nombreux...

Anatomie de la priorité

Petite structure de moins de 300 élèves et 20 profs située dans la banlieue de Tours, ce collège appartient à ce que le jargon de l’Éducation nationale nomme le réseau d’éducation prioritaire (REP), un nouveau sigle dont est si friand le ministère qui est apparu en 2014 pour remplacer les ZEP à papa créées sous Mitterrand. Ces 750 points noirs éducatifs français possèdent toute une mythologie propre : zone de non droit et d’agressions permanentes à coups de cutter ou de voile islamique pour les médias, purgatoire pour jeunes profs qui tremblent à chaque mutation de voir apparaître le sigle maudit accolé à leur nouvel établissement, espace de rédemption et d’héroïsme pour les missionnaires de l’Éducation nationale qui veulent « sauver » du jeune, laboratoire néo-libéral pour ministres et recteurs avides d’expérimentations qui finiront par être généralisées à tous les établissements, cauchemar des parents qui veulent éviter à tout prix – dans le vrai sens du terme – cette marque infamante sur le CV de leur progéniture.

En réalité, le classement REP correspond à une certaine configuration sociologique basée sur l’analyse de la catégorie socio-professionnelle des parents d’élèves, plus souvent que la moyenne chômeurs, non diplômés, intérimaires, ouvriers ou exerçant des métiers de services à la personne, bref, des petits revenus. On pourrait rajouter à cela que les familles nombreuses et monoparentales sont surreprésentées, tout comme celles possédant un capital culturel assez faible (faible fréquentation des musées, place marginale de la lecture à la maison, maîtrise inégale de la langue française …), et celles issues des Zones Urbaines Sensibles. Sans surprise, les taux de réussite à l’examen national du Brevet y sont bien plus faibles que la moyenne nationale et la poursuite de la scolarité dans les lycées généraux est moins fréquente, d’autant que la réputation de ces élèves les précède dans les établissements les plus huppés, ceux de centre-ville, qui fourniront les nouvelles légions d’étudiants des classes préparatoires.

Face à ce contexte, le législateur s’est dit depuis les années 80 qu’il suffirait p’tet de déverser des centaines de millions d’euros dans ces lieux de perdition éducative pour améliorer les statistiques, graal ultime des services d’évaluation, de prospective et de performance (DEPP) des rectorats. Et là, accrochez-vous bien : prime de 150 euros par mois par prof, limitation du nombre d’élèves par classe à 25, équipements informatiques à gogo, encadrement plus nombreux de personnels de direction et d’assistants d’éducation — nos bon vieux pions —, partenariats facilités avec le monde associatif et de l’entreprise pour mieux insérer socialement la jeunesse « difficile », plus de marge de manœuvre pour les chefs d’établissement dans le recrutement des profs et l’organisation pédagogique… On le voit, l’artillerie lourde, en somme…

Spécificité du collège qui nous occupe : un cloisonnement communautaire important, lié à l’histoire de la ville et à l’urbanisme de grands ensembles. Ainsi, une forte majorité des élèves sont issus de la troisième génération d’immigrés que l’État français et les grosses boîtes comme Michelin avaient fait venir pendant les Trente Glorieuses (1945-1975) et qui, par le regroupement familial décidé par Giscard, ont pu s’installer durablement, le plus souvent dans les quartiers HLM qui ont remplacé à la même époque les bidonvilles et foyers de travailleurs. Sans vouloir sombrer dans la sociologie ou la psychologie de comptoir ou, pire, de journal télévisé, force est de constater la puissance du fantasme identitaire d’une partie de ces jeunes gens, l’attrait classique de la marginalité à l’adolescence, l’effet de groupe et la présence dans certains quartiers d’associations religieuses (musulmanes, évangéliques et catholiques) qui peuvent prospérer auprès d’une clientèle captive toute trouvée. Ajoutez à cela une médiatisation caricaturale de la vie des quartiers par une Nouvelle République réac comme on aime [1], quelques saillies ubuesques de personnalités en mal de notoriété comme Farida Belghoul avec ses Journées de Retrait de l’Ecole [2] une droite locale qui joue sur la petite islamophobie qui va bien pour se faire élire [3], et vous avez la recette idéale du cercle vicieux qui s’enroule doucement mais sûrement. Pain béni pour le collège privé catho du coin qui pourra jouer sur son image de havre de paix pédagogique dans la vallée de larmes environnante et justifier par-là de faire cracher au bassinet les parents inquiets.

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Le coaching, arme d’éducation massive

Alors ça, c’est une découverte récente par chez nous, même si visiblement le truc a commencé il y a une dizaine d’années dans l’académie de Créteil, au temps béni où Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre de l’Éducation, était simple recteur sous Nicolas Sarkozy. C’est à cette époque qu’est entrée à l’école la croyance selon laquelle les sciences cognitives et l’informatisation à outrance pourraient produire un modèle éducatif de masse basé sur la connaissance scientifique du processus d’apprentissage avec une efficacité redoutable, une véritable méthode pour optimiser le cerveau de chacun. Tout ceci étant à mettre en parallèle avec la suppression progressive des RASED (Réseau d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) en école primaire et des PPRE (Parcours personnalisés de réussite éducative) en collège qui permettaient la prise en charge spécifique des importantes difficultés scolaires.

Le postulat est bête comme chou : on manque de personnel et d’argent pour encadrer les élèves, notamment dans leur travail personnel en dehors du temps scolaire, et l’on sait comme cela impacte la réussite ; il y a légion de gens gentils qui trépignent d’envie d’aider, tels que des étudiants, des retraités et des cadre sup’ qui veulent partager leur amour de la réussite ; il y a aussi et surtout tout plein d’entreprises trop généreuses qui ne rêvent que de pouvoir participer à l’effort collectif d’éducation de nos enfants, tous-ensemble-ouais. Miracle, des associations spécialisées vont vite se constituer et être reconnues d’utilité publique afin de pouvoir défiscaliser une partie des oboles des généreux donateurs, des grosses boîtes se pressent au portillon pour anoblir leur image à la sauce pédagogie, et le ministère rosit de plaisir à la signature de tous ces partenariats et conventions. Emballé, c’est pesé !

Dans le collège qui nous intéresse, l’innovation est arrivée à la rentrée 2016, après un vote favorable du conseil d’administration quelques mois auparavant. Ainsi « Énergie Jeunes » [4]et « Zup de Co’ » [5] sont intronisés partenaires de la communauté éducative au titre d’une expertise que l’on est priés de croire sur parole. Chacun appréciera l’excellent jeu de mots qui mélange le terme ZUP – Zone Urbaine Prioritaire – et Sup de Co, une abréviation d’école supérieure de commerce, pas très étonnant vu que le créateur François-Affif Benthanane se définit comme un « entrepreneur-né ».

Le discours porté par les deux assos est assez explicite : elles entendent « développer la persévérance scolaire », « transmettre l’envie d’apprendre, mais surtout faire acquérir de bonnes habitudes », et bien sûr diffuser les valeurs qui se perdent de nos jours comme « la régularité dans l’effort », eeeeh oui, toi le jeune apathique, sache que « cela suppose l’engagement, c’est-à-dire l’implication personnelle dans l’action, ainsi que l’autodiscipline, qui se définit comme la capacité à renoncer à des plaisirs immédiats au profit de bénéfices à plus long terme ». Voilà les smartphones, les jeux vidéos et le cannabis prévenus ! On cite quelques experts anglo-saxons en psychologie sociale pour faire sérieux et on avance des chiffres nébuleux du type « l’efficacité du programme Énergie Jeunes est démontrée par une vaste étude scientifique impliquant le suivi de 24 000 élèves par des chercheurs de réputation internationale. Selon cette étude, les collégiens qui ont bénéficié de la formation Énergie Jeunes obtiennent des notes sensiblement plus élevées ». Bon, ok, d’accord.

Côté partenaires, on n’a pas fait petit bras, on pourra tout de même leur reconnaître ce mérite : l’Oréal, SNCF, Banque Populaire, Legallais, Vente-Privée.com, Pall, Maped, HSBC, Hutchinson, Orange, Seb, Aéroports de Paris, Crédit Lyonnais, David Hadida, ERDF, Fondation Haussmann, Crédit Mutuel, Allianz, Microsoft, Attijariwafa (banque marocaine), 3F, Air Liquide, Airbus Hélicoptères, Atos, CrossKnowledge (leader mondial de la formation à distance), Enedis, Korda, ManPower, Nestlé, Fondation Bettencourt, Egée, SMA, Verlingue, Oracle, Véolia… sans compter les centaines de petites entreprises qui peuvent choisir de verser leur taxe d’apprentissage à une de ces assos plutôt qu’au lycée professionnel le plus proche. Savoureux quand on sait que parmi la liste précédente on retrouve les boîtes qui pratiquent le plus l’exil fiscal et qu’il suffirait qu’elles payent leurs impôts pour que la puissance publique puisse investir de manière satisfaisante dans l’école plutôt que d’en appeler à la générosité du capitalisme à visage humain.

En ce qui concerne les modalités, on est entre une sorte d’école-bis et le coaching tant à la mode. « Énergie Jeunes » propose aux professeurs principaux volontaires d’accueillir des cadres d’Orange pour trois sessions annuelles de deux heures (sic) de motivation et de persévérance puis, après signature d’un « contrat d’ambition », les élèves reçoivent un identifiant et accèdent à des conseils en vidéo – « le pouvoir des habitudes positives », « à la recherche du talent », « je veux mieux me comporter », « j’ai décidé de poursuivre mon rêve », « l’entreprise, enquête sur ce monde mystérieux », « la volonté c’est comme un muscle » — gentiment offertes, ben voyons, par CrossKnowledge… Pour Zup de Co’, c’est encore plus ambitieux : tutorat d’élèves en difficulté, ateliers de formation parentale, vérification des devoirs, cours, exercices et vidéos en ligne, une gamme complète de livres d’exercices spécifiques auxquels les profs n’ont pas accès alors que les tuteurs Zup de Co’ ont accès au cahier de textes numériques de l’élève, cérémonie de remise de diplômes maison à la fin de l’année… bref, une véritable petite académie.

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Le collège et les profs sont donc renvoyés au statut d’auxiliaires un peu poisseux qui ont loupé leurs objectifs et qui ont besoin de l’assistance des vrais pros. Comme le dit « Énergie Jeunes » à destination des enseignants sur sa page Internet : « Collège : votre rôle, notre programme ». Et que dire de la grandiose séance de présentation powerpoint de Zup de Co’ aux professeurs le jour de la pré-rentrée afin de montrer à coups de statistiques avant/après – un peu sur le mode des régimes magiques – les bienfaits de l’arrivée de cette task force pédagogique dans un établissement. Quelques grincements de dents dans l’assemblée n’auront pas réussi à gâcher la fête.

Concrètement, le dispositif n’était pas si flamboyant qu’annoncé dans le collège. Une dizaine d’étudiants de première ou deuxième de Licence de l’Université François Rabelais débarquent vêtus d’un t-shirt et d’un badge Zup de Co’ et investissent la salle des professeurs, antre quasi-sacré du corps professoral, décrochant même le privilège ultime, un casier. Il y a aussi des tuteurs un peu plus âgés, en service civique, ce fourre-tout généralisé par François Hollande pour réduire les chiffres du chômage chez les jeunes sous couvert d’investissement citoyen et qui rémunère au lance-pierre (571 euros/mois) avec de l’argent de l’État des personnes généralement surdiplômées qui ne trouvent pas d’emploi après leurs études. Peu formés, ils doivent accompagner deux heures par semaine un ensemble d’élèves sélectionnés par la direction sur proposition des professeurs principaux. On cible plutôt des jeunes en difficulté mais pas trop et avec un comportement qui doit rester gérable. Rapidement, Zup de Co’ se rend compte qu’il n’y a pas assez d’élèves dans les rangs…et la direction inscrit donc quelques profils un peu plus turbulents. Parents et élèves sont convoqués à une réunion, ils signent un contrat d’engagement, reçoivent cahiers et identifiants internet et c’est parti.

Plusieurs problèmes apparaissent assez vite : le ratio d’un étudiant pour six élèves s’avère un peu trop ambitieux et c’est bien vite le bazar, si bien que l’on passe assez vite à trois voire deux pour un ; les emplois du temps pour l’encadrement des devoirs changent chaque semaine et la Vie Scolaire n’est pas au courant de tout… Les élèves s’engouffrent dans la faille et jouent là-dessus pour dire au surveillant de la permanence qu’ils ont Zup de Co et à leur tuteur qu’ils ont finalement cours ; les tuteurs changent assez souvent et leur nombre diminue au cours de l’année, ben oui, leur accompagnement des devoirs leur permet de valider une Unité d’Enseignement dans leur Faculté et les vocations baissent bizarrement après la fin du semestre ; certains tuteurs consciencieux participent aux conseils de classe et prennent la parole, ce qui pose des problèmes statutaires car ce temps de réflexion pédagogique est réglé par des décrets qui définissent les personnes autorisées à y participer et garantissent le secret professionnel des échanges… certains professeurs n’apprécient donc que très moyennement leur présence.

Dernier avatar de cette école sans profs, un logiciel fourni par l’Éducation nationale, « D’COL » [6], c’est-à-dire une banque informatique d’exercices d’anglais, français et maths mise au point par le Centre National d’Enseignement à Distance (CNED), qui peut être utilisé par le prof en classe ou par les élèves à la maison. Les profs qui l’utilisent bénéficient enfin d’une petite rétribution venant du ministère, au titre de leur goût pour l’innovation. Difficile de résister à l’envie de partager la prose plus que prudente du ministère :

« Le niveau des élèves en dispositif D’COL, mesuré par les évaluations standardisées, est systématiquement plus faible que celui des élèves témoins, tant en début qu’en fin d’année. Le dispositif ne permet donc pas globalement à des élèves qui étaient plus faibles que les autres d’obtenir de meilleurs résultats aux évaluations standardisées que ceux qui n’ont pas participé au dispositif, ni même d’atteindre des résultats équivalents.

Les élèves en dispositif D’COL pris dans leur ensemble ne progressent pas plus que les élèves témoins pris également dans leur ensemble, et ce dans les trois disciplines. (…) Au-delà du renforcement des connaissances disciplinaires, les domaines dans lesquels l’impact est positif sont avant tout l’autonomie, la confiance en soi et la motivation des élèves. »

Le bilan est donc plus que mitigé et d’ailleurs lors du conseil d’administration de juin dernier, représentants de parents d’élèves et de professeurs ont voté contre ces dispositifs ou se sont abstenus lors du débat sur la reconduction du projet. Qu’importe, on essaiera de nouveau en 2017-2018, faut pas gâcher, c’est « gratuit ».

L’alliance du sabre et du papier buvard

Dispositif peu connu, malgré la longue tradition de liens fraternels et féconds depuis 1881 entre la Grande Muette et l’Éducation nationale — des bataillons scolaires de la vénérée Troisième République jusqu’aux cours de sensibilisation aux enjeux de la Défense des programmes scolaires les plus récents, avec stage pour profs volontaires dans des bases militaires — le projet Escadron est proposé dans notre collège de REP. Le ministère des Armées finance deux heures de cours par semaine pris en charge par des professeurs volontaires de l’établissement auprès d’élèves de troisième qui souscrivent au projet. Bon, il est vrai qu’il n’y a que cinq ou six gamins qui s’y collent chaque année auprès de professeurs qui peuvent ainsi mettre un peu de beurre patriotique dans les épinards ou atteindre le nombre d’heures exigé par leur service, dans un cadre assez flou où aucun programme précis n’est prévu. Mais qu’importe !

On ira visiter la base aérienne de Tours Nord, du bidasse galonné viendra présenter les métiers de l’Armée sous couvert de travail d’orientation des élèves, et un cadre à képi et uniforme repassé et amidonné pourra se fendre d’un petit précis d’histoire militaire où les éléments de langage mis au point par les crânes d’œuf du ministère (dissuasion, combat anti-djihadiste, protection des populations, humanitaire, aventure, mobilité, technologie…) tissent un beau récit d’où ont disparu victimes, bavures et horreurs qui pourraient gâcher l’image que nos têtes blondes se font de notre armée. Gageons que ces jeunes gens auront été parfaitement préparés à la question d’Éducation civique qui a fait un peu polémique cette année au Brevet : « Montrez en quelques lignes que l’armée française est au service des valeurs de la République et de l’Union européenne ». Rompez.


P.-S.

La suite... la semaine prochaine !

Par Joséphine Kalache — septembre 2017
Crédits photo - Y.J.


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