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Haut de la rue Nationale : condenser tous les clichés de l’époque dans une opération d’urbanisme (1/2)

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Le projet de réaménagement du haut de la rue Nationale se dévoile progressivement. Et ce qui apparaît est assez stupéfiant tant la proposition semble avoir été faite de manière à synthétiser en un même lieu toutes les tendances de l’urbanisme contemporain.

On vous propose une analyse mi-navrée mi-rigolarde du projet, en deux parties. La première est consacrée à son contenu, la seconde au ridicule discours marketing qui l’accompagne.

Première partie : objectif fric

Le projet, qui a été initié par l’ancienne équipe municipale, est aujourd’hui totalement assumé par le maire Serge Babary et ses acolytes. Si la prise de relais est aussi facile c’est que le réaménagement du haut de la rue Nationale ne se distingue que par un marqueur politique : l’air du temps. Ce qu’on découvre lorsqu’on se rend dans l’espace de présentation ou qu’on parcourt les pages du site dédié ressemble en effet à une caricature de l’urbanisme actuel, un cas d’école qu’on se fait un plaisir de décrypter.

Un projet tourné vers l’image, l’investissement et l’attraction touristique

L’objectif de ce projet ? Pas besoin de le chercher très loin, on le retrouve dans la bouche de tous les acteurs du projet. Du maire aux urbanistes de la SET [1], chargés de l’aménagement du site, en passant par l’architecte ou les communicants, tous le répètent à l’envie : il s’agit de développer l’attractivité de la ville de Tours. Comprendre : attirer les touristes et les investisseurs capables de se délester de quelques dollars dans l’économie locale — et par voie de conséquences dans les poches de la mairie à travers les taxes et impôts locaux. En l’occurrence, le premier bénéficiaire de ce nouveau projet est un membre honorable de l’internationale du béton : c’est Eiffage qui sera chargé de la construction.

Il faut bien comprendre que rien dans ce projet n’est destiné aux habitants, malgré les jolis discours des promoteurs. En dessous du slogan « la porte d’entrée du Val de Loire », un court texte accroché aux murs de l’espace publicitaire de présentation publique du projet résume bien les choses : il s’agit de damer le pion aux autres villes ligériennes dans la course à celle qui sera la ville la « plus dynamique économiquement » et pour cela de « conquérir les visiteurs français et étrangers ». Narquois, on remarque que, malgré les velléités manifestes de grandeur, Nantes est oubliée quand on cite la concurrence, alors qu’elle est pourtant la ville la plus « dynamique » de l’axe ligérien. C’est qu’il plus facile de se battre avec Angers, Blois, Bourges, Orléans et le Mans...

Pour attirer investisseurs et touristes, la ville mise sur la rénovation de son image. C’est essentiellement à cela qu’est censé servir le projet, d’où l’importance du marketing et l’attention qu’il faut porter à sa programmation pour comprendre ce qui se joue. Cette programmation reprend les solutions qui sont supposées marcher partout et qui font qu’on fabrique les mêmes projets aux quatre coins de la planète. Autrement dit, pas mal de commerces – qui seront certainement dédiés à une clientèle huppée de bourgeois tourangeaux et de touristes –, un pôle artistique (le futur centre de création contemporaine Olivier-Debré – CCCOD pour les intimes), une architecture standard signée par un type un peu connu [2], quelques logements très chers et des hôtels (de chaîne) de luxe pour loger les touristes aisés.

De nouveaux usages ? Des commerces dans une rue commerçante

Car ce qu’a révélé Serge Babary en inaugurant l’espace de présentation du projet le 18 avril dernier, c’est d’une part l’architecture insipide des deux hôtels qui seront érigés de part et d’autre de la rue Nationale, et d’autre part le nom de leur gestionnaire : Hilton. Un groupe au nom ronflant qui est une grosse multinationale de l’hôtellerie, avec pas moins de 3 750 établissements et 130 000 employés dans 85 pays. C’est d’ailleurs une fierté pour la mairie qui y voit déjà un début d’accomplissement de ses rêves d’attractivité. En gros, l’idée est la suivante : la chaîne Hilton vient à Tours en raison des perspectives de profits liées notamment au tourisme dans la région, la présence de ces hôtels renommés fera venir de nouveaux touristes, qui eux-même vont faire venir des investisseurs, qui vont ramener des revenus fiscaux, qui vont engendrer des investissements publics, qui vont faire venir des touristes, qui... Un cercle vertueux, en somme.

Pratiquement, on aura donc deux hôtels d’une même franchise qui se feront face, l’un affichant quatre étoiles quand l’autre se contentera de trois (ça doit être la caution populaire). Une fois que les nouveaux commerces auront investi les lieux, on aura sous les yeux un énième exemple de la ville globale : la même architecture, les mêmes chaînes et les mêmes usages (et non-usages) que partout ailleurs. Et ce malgré les discours sur le projet qui exaltent des spécificités locales fantasmées.

D’ailleurs, dans le grand jeu du marché de la ville, tenter de se distinguer en faisant venir un groupe hôtelier présent partout dans le monde, c’est plutôt prendre le risque de perdre ce qui reste de l’originalité de la ville. Originalité pourtant reconnue comme étant elle-même facteur de la sacrosainte attractivité. Mais peut-être que le but nous échappe. Et que l’objectif est, plus prosaïquement, de convaincre les touristes étrangers en démontrant que la ville de Tours respecte suffisamment les standards internationaux pour qu’ils puissent venir découvrir les châteaux de la Loire Valley sans trop d’inconfort, et sans avoir à craindre un dépaysement excessif.

Revenons aux futurs usages. La mairie les présente comme éminemment « nouveaux ». Pourtant, dans la principale artère commerciale du centre-ville, l’essentiel de ces nouveaux usages seront commerciaux, avec la construction de 5 500 m² de commerces supplémentaires. On imagine donc que, pour nos élus et nos urbanistes, dépenser des thunes dans une boutique de fringues X est un usage différent de celui consistant à dépenser ses thunes dans une boutique de fringues Y. C’est en tous cas le comportement que mairie et investisseurs espèrent des touristes, lesquels n’auront que quelques mètres supplémentaires à faire pour aller vider leurs poches dans de nouveaux magasins.

Parions que si d’aventure quelques importuns s’employaient à proposer de « nouveaux usages » sortant du cadre pensé par les promoteurs du projets, la mairie les accueillerait sans enthousiasme excessif. Et l’on attend déjà de voir tomber les habituels arrêtés anti-mendicité ; rien ne doit perturber la célébration de la marchandise.

Revégétalisation ? De qui se moque-t-on ?

Cette marchandise sera présentée dans un écrin qu’on voudrait nous convaincre de trouver vert. Serge Babary parle ainsi de « revégétaliser cette partie de la ville » grâce au projet. Dans l’espace de présentation du projet, un panneau présente un peu plus en détail les ambitions en la matière.

« Plusieurs espaces verts s’y articulent : un jardin en pente à l’arrière du CCCOD, un jardin de poche à gauche de l’édifice et la réintroduction de 53 arbres de 9 espèces différentes sur la place Anatole France. Ce cadre verdoyant fournit différentes ambiances végétales, qui prolongent directement les nouvelles perspectives vers le paysage de bords de Loire. »

« Verdoyant » ? Rien que ça... Alors que la minéralisation est à la mode – parce qu’elle donne une certaine monumentalité aux bâtiments, qu’elle assure qu’aucune branche ne vienne obstruer la vue des caméras de vidéosurveillance que l’on installe partout, qu’aucun feuillage n’offre un coin d’ombre à ceux qui n’ont pas encore totalement renoncé à l’idée de s’arrêter dans l’espace public —, la ville de Tours irait à rebours de la tendance ? Les visuels présentés — des images 3D dites « photoréalistes » et des maquettes sans couleur hormis celle des arbres — sont pourtant moins enthousiasmants que les discours : le lieu a toujours l’air aussi minéral qu’aujourd’hui. Rien ne change sur la rue Nationale, et la dégradation est même très nette aux abords du CCCOD où des arbres de bonne taille ont déjà été sacrifiés par le projet [3]. Et ce ne sont pas le « jardin de poche » et les 53 arbres « réintroduits » place Anatole France qui changent la donne. Bref, comme à la belle époque de Jean Germain, l’enfumage verdâtre est toujours de mise.

Quant au prolongement des perspectives vers la Loire, on se pose quand même bien la question de savoir de quelles perspectives on parle. Dans l’état actuel des choses, on ne les trouve pas franchement saisissantes et on ne voit pas ce que vient changer le projet à ce sujet. A moins que... à moins que cette promesse soit une manière de révéler la finalité du projet, qui n’est pas destiné aux habitants mais aux riches touristes qui viendront loger dans les Hilton. Eux, assurément, auront des perspectives nouvelles sur la Loire (comptez quand même plus de 100 euros la nuit).

Le sujet de la végétation n’est clairement pas le seul sur lequel le discours achoppe quand on le compare à ce qui est réellement prévu. Sur tous les points centraux de ce projet, on retrouve une langue de bois léchée. Et comme le contenu du projet, cette langue de bois reprend parfaitement tous les poncifs à la mode. Avant d’en remettre une couche, on peut d’ailleurs reconnaître ce mérite aux élus, architectes et aménageurs : élèves appliqués, ils suivent les leçons de l’urbanisme mondialisé à la lettre.

Hervé Lajeunesse et Martin Sodjak

« Une leçon de langue de bois urbanistique », la deuxième partie de cette lecture du projet de renouvellement du haut de la rue Nationale est accessible ICI.



Notes

[1Société d’Équipement de la Touraine

[2Certes, Tours ne s’est pas payé une grande star de l’architecture mais Andrew Hobson a un petit nom. Il est connu pour avoir réalisé l’opéra de Shanghai, mais est surtout un spécialiste des hôtels de luxe, pour la plupart localisés dans des pays émergents.

[3Après les épisodes du tramway, du bois de Grammont ou de la place des Halles, on va vraiment finir par croire que les urbanistes tourangeaux sont arbrophobes.

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