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Choses vues à Tours sous l’état d’urgence

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Hommages, récupération, interdictions de manifester, vigiles et drapeaux aux fenêtres... Ce qu’on a pu voir à Tours dans les semaines qui suivirent le 13 novembre.

Dès le soir des attentats commis à Paris le 13 novembre, le département se distinguait par la rapidité avec laquelle la section Front National du coin tentait de profiter de l’événement. Dans les jours qui suivirent, de nombreuses personnes vinrent se rassembler devant l’hôtel de ville, pour y déposer des fleurs, une bougie, un dessin ou un message. On s’y rassemblait comme les Parisiens se rassemblaient place de la République. Comme si les hommages rendus après les attentats de janvier avaient instauré une forme de tradition macabre.

Le préfet avait tenté de décourager les bonnes volontés, parfois en leur déconseillant de se rassembler, parfois en leur interdisant. Mais ces réunions interdites étaient quand même vues d’un bon œil ; l’hommage aux victimes était compatible avec les valeurs de la République. On vit ensuite que cette tolérance ne s’étendait pas à tous les types de rassemblements interdits : une manifestation de soutien aux réfugiés qui eut lieu à Paris le 22 novembre fit l’objet d’une répression s’appuyant pour bonne part sur les fiches de renseignement préalablement composées par les autorités. La France ne surveille pas que les terroristes : elle fiche aussi ceux et celles qui se rangent du côté des victimes de la guerre et du terrorisme.

Le mardi 24, des syndicalistes étaient rassemblés devant la préfecture, faute d’être autorisés à manifester. Ils évoquaient la mémoire de camarades tués sous les balles des terroristes, tout en appelant à la paix et au respect des libertés. Le message ne passa pas les grilles du bâtiment.

Les hommages à l’hôtel de ville prirent une tournure polémique quand il fut décidé de nettoyer le parvis. Sur Facebook, c’était l’indignation générale. La mairie plaidait l’erreur et tentait de faire revenir les poseurs de bougies.

Le 25 novembre, on apprenait que les manifestations seraient interdites dans le département dans les jours précédant l’ouverture de la conférence sur le climat. Les unes après les autres, les initiatives prévues étaient annulées sur ordre du préfet. C’était à cause de la « menace terroriste », disait le préfet. Mais ça n’empêchait pas le reste de la ville de tourner à peu près normalement.

La patinoire avait été inaugurée avec quelques jours de retard, en raison de la pluie, mais elle était désormais fonctionnelle, pour le plus grand plaisir de la mairie et de McDo. Dans la bibliothèque centrale, fermée au lendemain des attentats pour raisons de sécurité, on entrait comme dans un moulin ; si l’accès au premier étage avait été temporairement fermé, c’était à cause d’une panne de chauffage.

A la préfecture, c’étaient des entreprises de sécurité privées qui assuraient les contrôles des sacs et les palpations réglementaires. Difficile de ne pas voir quelque chose d’arbitraire dans les mesures prises pour sécuriser les lieux publics : à l’entrée de la galerie commerciale située rue Nationale, un agent se contentait de jeter un coup d’œil rapide dans les sacs ; aux Galeries Lafayette, pas de contrôle.

La sécurisation du marché de Noël sur le boulevard était parfois assurée par des policiers municipaux, parfois par des vigiles privés. Souvent, aucun contrôle n’était réalisé, et on passait entre les grilles en jetant un regard amusé au panneau « Vigipirate » imprimé pour l’occasion ; pas pour visiter le marché, mais pour tester le dispositif. Est-ce que ces mesures étaient sérieusement pensées pour dissuader qui que ce soit de commettre un attentat ? S’agissait-il seulement de rassurer une population plébiscitant la fermeté et l’autorité à longueur de sondages ?

Le vendredi 27 novembre, jour d’hommage national, le gouvernement invitait la population à mettre des drapeaux français aux fenêtres, et à se prendre en photo en se déclarant « fiers de la France » sur les réseaux sociaux, espaces obligés de mise en scène du deuil. Le maire de Tours avait repris en partie l’idée, invitant les habitants de Tours à pavoiser leurs domiciles. Mais dans la matinée, alors que se déroulait la célébration officielle aux Invalides, une balade en centre-ville permettait de constater le peu de succès de la démarche. Pourtant, l’Office du tourisme proposait différentes tailles.

Dans un hebdomadaire gratuit repeint en blanc-bleu-rouge, on lisait que des perquisitions avaient été effectuées dans le département sur demande du préfet.

« En Touraine, ces quelques perquisitions n’ont mis en évidence aucune menace particulière et aucune personne n’a fait l’objet d’une garde à vue ou d’une assignation à résidence. »

Et on se disait que ça devait être bien effrayant, de voir débouler chez soi les flics ou les gendarmes pour y chercher des choses qui ne s’y trouvent pas. D’autant qu’on apprenait dans le même temps que des copains étaient assignés à résidence, ailleurs ; il s’agissait de les cloisonner chez eux pendant la durée de la COP21.

Je ne sais pas si on est en guerre, comme le prétendent nos gouvernants. Mais je sais que l’ambiance, même ici, fait froid dans le dos.

J.F.