Mai 68 en Touraine : les prémices

Retour sur les événements des mois de mai et juin 1968 en Touraine. Une période marquée par des manifestations et des grèves massives, qui verra notamment l’union des étudiants et des travailleurs contre la répression policière orchestrée par le pouvoir.

En 1968, si l’économie de l’Indre-et-Loire est devenue principalement tertiaire (le secteur représente 54 % des emplois), le département compte encore de gros bastions industriels. L’industrie chimique emploie 5 000 ouvriers, avec notamment Michelin à Tours et Hutchinson à Joué-les-Tours ; les activités mécaniques (SKF) ou électroniques (Sprague) regroupent environ 8 000 travailleurs dans 90 entreprises. Très souvent, la durée de travail hebdomadaire des ouvriers dépasse les 50 heures (54 heures pour le bâtiment). Au premier janvier 1968, le département compte environ 11 000 ouvriers immigrés sous-payés et 2 300 demandeurs d’emplois. Le mouvement de mai 68 en Touraine est une conséquence de la crise économique et sociale qui perdure depuis plusieurs années en France et dans le département.

Les prémices

Pendant les deux années qui précèdent mai 68 les travailleurs ne resteront pas inactifs dans le département. Plusieurs journées d’action unitaires et nationales sont lancées dans toutes les corporations, souvent à l’initiative de la CGT et de la CFDT : le 23 novembre 1966, le 1er février et le 17 mai 1967 contre les pleins pouvoirs demandés par De Gaulle. A chaque fois, on compte entre 30 000 et 35 000 grévistes dans le département ; la plupart des localités de la région suivent le mouvement : Tours, Chinon, Amboise, Loches... Et c’est sans compter la vieille tradition du 1er mai qui verra 5 000 manifestants dans les rues de Tours en 1966 et mille de plus en 1967.

En parallèle, durant l’année 1967, de nombreuses luttes sporadiques éclatent un peu partout : chez les roulants de la SNCF (23 février 1967), chez les cheminots (17 novembre 1967), chez les travailleurs de chez Voyer (avril 1967) ou chez Hutchinson (octobre 1967 où la direction devra réintégrer les 19 travailleurs licenciés)... La fin de l’année est marquée par deux grandes mobilisations : pour la défense de la Sécurité Sociale (avec une semaine de revendication le 13 octobre) et contre la vie chère le 13 décembre, avec à chaque fois plus de 15 000 grévistes dans le département. Dans les rues on peut entendre : « Des sous Charlot ! » ou alors « Pompidou, démission, la 5ème au pilon ! ». C’est donc dans ce climat de tensions que commence l’année 1968 en Touraine.

Tensions qui s’exacerbent dans la région durant les cinq premiers mois de l’année 1968 : actions à Fumen (Vierzon), Nord-Aviation (Bourges) ou Mabille (Amboise). Les enseignants du second degré se mettent en grève le 26 février. Tant et si bien que le maire de Tours, Jean Royer, interdit la traditionnelle manifestation du 1er mai à Tours. Malgré l’interdiction, plusieurs milliers de personnes défileront dans les rues.

C’est le jeudi 9 mai que tout s’accélère : à Tours, 2 500 étudiants manifestent contre les brutalités policières à Paris et pour de meilleures conditions d’étude. Roger, doyen de la Faculté des Lettres, donne sa démission devant l’incapacité de l’État à tenir ses promesses quant aux travaux promis pour l’Université.

Le week-end qui suit, entre le samedi 11 mai et le dimanche 12 mai, de nombreuses réunions syndicales s’organisent. Il est convenu de proposer une grève générale le lundi 13 mai. En Touraine, 30 000 tracts sont sortis à la ronéo dans les quartiers HLM et à l’entrée des usines. Des graffitis et des tags apparaissent un peu partout en ville.

« Halte à la répression policière »

Et Jean Gardères, secrétaire général de l’UD-CGT en mai 68 et membre du bureau fédéral du PCF, de se souvenir :

« Mai-juin 1968 marque une étape importance dans l’affrontement entre la classe ouvrière et le grand patronat appuyé par le pouvoir (…) au point fort de la grève, pendant dix jours environ, la société civile en grève dans sa majorité déterminante assure l’essentiel de la vie et du fonctionnement des services : la distribution de l’électricité en fonction des besoins, le suivi des malades dans les hôpitaux, les fonctions élémentaires de l’état civil, les services de sécurité civile, la distribution des carburants, approvisionnement des populations, la sécurité des lieux et des outils de travail.

Durant toute cette période, la démocratie est le maitre mot de l’action des travailleurs avec une assemblée générale quotidienne pour examiner la situation et prendre les dispositions qui s’imposent. Les contacts entre les comités de grève permettent de régler au mieux les problèmes d’urgence.

Les salariés prennent les décisions de leur propre chef (…) alors que la vie économique est arrêtée, il n’y a aucun incident, hormis les provocations patronales. Cela montre la grande responsabilité des travailleurs pour préserver leur outil de travail. A ce titre, pour les militants de ce moment, ce fut une période exaltante ouvrant des perspectives immenses pour le changement de la société. »

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