Légalisation de l’IVG : quand les médecins de Tours organisaient le triage des femmes (3/3)

Quarante ans après la loi du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de grossesse, retour sur les premières années de mise en œuvre de cette loi à Tours, quand certains médecins mettaient en place des « commissions de triage » des femmes. Les deux premières parties de l’article, tiré du P’tit rouge de Touraine d’octobre 1979, sont à lire ICI et ICI.

Si, depuis 5 ans, la situation semblait, à Tours, se résumer au blocus du centre d’IVG par le service du Pr Soutoul, soudainement à l’approche du mois d’octobre, on observe une reprise du combat. Qu’on en juge : dans sa lettre adressée le 9 avril à son « cher confrère avorteur », J.H. Soutoul ne manque pas de prétendre « qu’il s’estime un peu comme le parrain d’un Centre qui aura à son actif, à la fin de l’année 79, 6 800 fœtus déclarés. » Tandis qu’il promet pour la seconde édition de son livre Conséquences d’une loi de compléter « par des exemples tourangeaux significatifs, la galerie de portraits de médecins avorteurs qu’il s’était permis d’esquisser dans la première édition ».

Dans la Revue de médecine locale [1] du mois de mai, il attaquait à nouveau sous forme d’un « Essai de plaidoyer pour Gynécologues-Accoucheurs mal aimés » dans lequel il tente de défendre les 2 234 spécialistes français de la femme (entendre par là les gynécologues accoucheurs) qui font l’objet de « pressions contradictoires dans un monde occidental agité par de frénétiques sursauts plus souvent d’inspiration politique que culturelle ».

Suit une suite d’exemples de situations dans lesquelles le gynécologue se trouve agressé par des femmes qui le rendent responsable d’un échec dans ce qu’il nomme « la programmation d’un enfant » : l’enfant programmé étant pour M. Soutoul « un enfant pondu au jour et presque à l’heure fixée dans les calendriers largement diffusés avec la presse du cœur ». Se livrant à une grossière caricature de la presse féminine, imaginant des articles de « Ménie Claire », « W magazine », « Grands Parents » ou « Femmes de demain ».

Il termine par des exemples « vécus » d’accouchements, « le premier prix revenant à un père très méditerranéen d’origine qui, apprenant que son premier enfant est une fille et non un garçon, remercie d’un direct appuyé l’accoucheur de garde ». Il n’oubliera pas non plus la traditionnelle caricature des médecins qui préconisent « le malaxage du nouveau né dans un bain préparé en salle d’accouchement, par les soins du géniteur en salopette, les mains pleines de cambouis et aux bottes d’égoutier ».

Ainsi, J.H. Soutoul n’hésite pas à monter en première ligne dans la bataille de l’avortement. Ce « mandarin aux pieds chaussés et fier de l’être » comme il se baptise lui-même inaugure en fait un mandarinat new look qui regroupe des « patrons » soudain angoissés de perdre une parcelle de pouvoir. Tous les arguments sont alors bons pour ces spécialistes. Pour peu qu’on prête à l’un d’eux une dimension nationale, apparaît alors un moralisateur scientifique usant de ses chiffres et de sa technique pour tenter d’imposer sa vérité à ceux qu’il nomme des « sujets immatures ».

Un véritable prêtre-médecin, qui entend conserver bien à lui le corps de sa femme et le contrôle des naissances.

Notes

[1Revue de la médecine de Tours, 1979.