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Mai 68 en Touraine : deuxième semaine, l’apogée

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Retour sur les événements des mois de mai et juin 1968 en Touraine. A partir du 20 mai, le mouvement de contestation va considérablement s’étendre : plus de 50 000 travailleurs et travailleuses vont entrer en grève. La faculté de Lettres est occupée.

Lundi 20 mai

Si depuis samedi la gare de Tours et le dépôt de St-Pierre-des-Corps sont occupés par les cheminots, la grève s’étend désormais pour la SNCF aux services administratifs et au personnel sédentaire : « Les pétitions, délégations, motions, grèves d’avertissement ne suffisent plus, les syndicats affirment leur volonté d’obtenir satisfaction à leurs justes revendications ». Dans le secteur public, les travailleurs de l’EDF rejoignent le mouvement et des coupures de courant sont prévues toute la semaine. Les instituteurs du département sont invités à rejoindre le mouvement ; dans le même temps, dans le milieu universitaire, le principe de cogestion de la Faculté est voté par les étudiants de Droit et de Sciences Économiques alors qu’à la Faculté des Lettres, le Collège scientifique universitaire est interrompu par des étudiants. Dans les lycées, beaucoup de perturbations ce lundi, dont une occupation des locaux à Paul-Louis Courier.

Et La Nouvelle République d’annoncer le lendemain :

« Le département a pris un visage de grève comme il n’en a certainement pas connu depuis longtemps. (…) Décision d’une grève totale et illimitée avec occupation des locaux dans un grand nombre d’entreprises et parmi les plus importantes. »

En effet, tôt ce lundi matin, de nombreuses entreprises ont également cessé leur activité. A SKF, par exemple, où le matin un chef du personnel sera retenu plusieurs heures, les salariés expliquent : « Les cadres se réunissent tous les matins à 9h pour décider de la reprise du travail, mais comme de toutes façons nous avons décidé la grève illimitée, ils ne reprendront le travail qu’avec nous...  ». Le mouvement s’étend ensuite à la CIT, aux établissements Voyer, Forclum et Leroy (Azay-le-Rideau), Hutchinson à Fondettes, BDF et SIMAT, les Condensateurs à Tours ainsi que toutes les entreprises du bâtiment de la ZUP. Chez Michelin, en fin d’après-midi, le directeur de l’usine et le chef du personnel sont séquestrés dans leurs bureaux.

EDF et les établissement Voyer rejoignent le mouvement

Alors qu’une manifestation paysanne s’organise dans le centre de Tours, à Saint-Symphorien, des pétitions circulent pour exiger la constitution d’un gouvernement populaire et démocratique.

Manifestation des paysans

A la centrale d’Avoine, à l’issue d’un vote à bulletins secrets (323 pour, 49 contre), le personnel se déclare en grève illimitée avec occupation des locaux. Il est décidé de laisser au directeur et au chef du personnel le libre accès de l’usine pendant que les ouvriers se relayent pour que les conditions de sécurité soient assurées dans les meilleurs formes possibles. A Saint-Pierre-des-Corps, toutes les grandes entreprises ont cessé le travail, avec le soutien de la mairie communiste :

« La Municipalité, approuvant les travailleurs dans leur lutte pour l’aboutissement de leurs revendications, a, dès le déclenchement du grand mouvement de grèves actuellement, mis tout son potentiel au service des grévistes et de leurs familles. (…) le Conseil Municipal a de nouveau fait l’examen de la situation et a voté un crédit de deux millions d’AF pour venir au secours des familles de grévistes. (…) A partir de mercredi 29 mai la cantine municipale fonctionne et nourrit gratuitement à midi les enfants de grévistes que les parents ont fait inscrire. Le centre médico-social est également à leur disposition »

Mais, les autres coins de la région ne sont pas en reste : à Orléans, le mouvement continue et le directeur de l’UNELEC est toujours dans les locaux de son entreprise. Dans l’Indre, la grève est quasi totale dans les services publics. La gare de Châteauroux est occupée par les cheminots. L’usine de Virax-Débard est la première occupée, puis EGDF à Châteauroux, les Chaussures André, Photosia, AMCC, Boussac… A Issoudun, les usines MECI et SICMA sont occupées ; à Argenton, grèves au Bouchage Moderne et chez Willème. Dans le Cher, la grève illimitée est votée à Nord-Aviation et plusieurs occupations d’usines sont actées le matin ; dans différents lycées des drapeaux rouges sont hissés. Dans le Loir-et-Cher, une vingtaine d’entreprises sont en grève avec une quinzaine d’occupations, soit plus de 5 000 grévistes (et 2 000 manifestants à Vendôme). Chez Air-Equipement, l’occupation est votée à bulletins secrets, le drapeau rouge est hissé, et l’Internationale est chantée. A Poitiers, la faculté de Lettres est occupée, professeurs et étudiants de Droit tombent d’accord sur le principe de la cogestion.

Au soir de cette journée de lundi, il est donc possible d’affirmer pour l’Indre-et-Loire :

Ce soir près de 20 000 travailleurs des secteurs publics et privés sont en grève. Dans la majorité des cas les travailleurs occupent les locaux et sièges d’entreprises dans le plus grand calme (…) leur mouvement n’a rien d’une mascarade (…) les travailleurs décident eux-mêmes de leur mouvement, des formes d’action et élisent démocratiquement de larges comités de grève dont les décisions sont soumises au vote de l’assemblée des travailleurs (…) le puissant mouvement déclenché et qui gagne d’heure en heure en ampleur et détermination porte témoignage du profond mécontentement des travailleurs tourangeaux et de leur volonté renforcée de changement »

Mardi 21 mai

Pendant que Jean Royer intervient à l’Assemblée pour maintenir sa confiance dans le Général, déclarant que « le mouvement de grève paralyse totalement l’activité de la région », La Nouvelle République recense 40 000 grévistes :

Le nombre de grévistes a doublé du jour au lendemain. Aujourd’hui le mouvement d’arrêt de travail — assorti très souvent de l’occupation des lieux — pourrait être général et dans chaque secteur total. (...) Dans le privé, l’escalade a continué de même. Et là où elle avait commencé, aucun signal contraire n’a pu être enregistré, les ouvriers effectuant les trois huit pour maintenir l’occupation des locaux.

Chez Michelin, même si les grévistes ont libéré le directeur en début d’après-midi, la détermination n’a pas changé. Idem chez SKF, CIT, BDF et à la centrale. De nouvelles boîtes se joignent à l’ensemble : Schmid (avec piquets à la porte), Traema, Adam, CGC, Farman, Barbier, Daoudal et Boué... A Tours, les employés des banques et des PTT (75 % de l’ensemble du personnel, 90 % des préposés) rejoignent le mouvement.

Grève déclarée chez Schmid

Dans le public, la totalité du personnel du Trésor, la moitié des travailleurs de la Sécurité Sociale et ceux de la Direction départementale du travail et de la main d’œuvre se mettent en grève illimitée. Vite rejoints par une partie du personnel municipal (collecte, recette, voirie, ateliers, bibliothèque, musée ; les agents administratifs ont voté, 87 voix pour, 54 voix contre). Chez les cheminots, la grève s’étend : les lignes de Tours, de Chinon, de Loches et d’Amboise sont en arrêt total, et la gare de Tours est toujours occupée. Des défilés réunissant plusieurs centaines de manifestants s’organisent à Joué-les-Tours et Azay-le-Rideau.

A Tours, les écoles primaires sont fermées ; dans le secondaire, les perturbations sont multiples : les cours sont suspendus au lycée Grandmont et au CET de Saint-Pierre-des-Corps. Idem pour les élèves de Technique supérieure. A la fin de la journée, les lycéens de Grandmont et Descartes suivent l’exemple de leurs camarades du lycée Paul-Louis Courier en occupant les locaux : « Quelques élèves arborèrent un brassard et gardèrent les entrées. Dans l’ensemble, les élèves qui se présentèrent n’insistèrent pas pour se rendre dans des classes où d’ailleurs ils n’auraient reçu aucun cours (...) à Descartes un premier piquet de grève ayant cadenassé les portes empêchant les élèves d’entrer ou de sortir ». Mêmes les filles sont touchées : à Choiseul, elles suivent le mouvement et des piquets de grève extérieurs sont organisés. Dans le supérieur, les étudiants de Pharmacie décrètent la fin des cours.

Tableau sur lequel sont listées les entreprises en grève

Le mouvement se poursuit aussi dans le reste de la région. Dans la Sarthe, on dénombre 20 000 grévistes et plusieurs usines sont occupées (RNOR, SICO, URSSAS, Assurances du Mans). Dans l’Indre, ils sont 16 000 à avoir cessé le travail, incluant les cheminots et les ouvriers de chez EDF-GDF qui organisent des occupations et des coupures de courant. De gros défilés sont visibles à Châteauroux (5 000 manifestants) et à Issoudun (3 000) où la SICMA s’est mise en grève. Des piquets de grève et des occupations fleurissent un peu partout : manufacture des tabacs, Termina, Virax, Phelcala, Chaussures André, Ateliers de menuiserie et charpente du Centre... Dans le Loir-et-Cher, la grève totale a été déclarée à Air-Equipement où le drapeau rouge flotte toujours, comme au lycée Augustin Thierry ; à Vendôme, 2 000 personnes manifestent dans les rues. Cela se durcit dans le Loiret : sept usines sont occupées (Malichaud, Bivière et Caulls, John Dèvre, Société française de coussinet, verrerie de St-Ouchain, Renault) et la police intervient pour virer les grévistes PTT qui occupaient leur siège. La grève est totale à EDF-GDF. Dans le Cher, le mouvement s’étend : occupations des gares et du siège des PTT ; 1 500 lycéens manifestent dans la rue ; à l’EFAB, ils sont plus de 1 000 à voter la grève illimitée ; à Vierzon la grève illimitée fait son chemin chez Case et Pourrioux Porcelaine. Dans la Vienne, la grève est totale chez EDF-GDF.

Mercredi 22 mai

En Indre-et-Loire, ce mercredi, on atteint 50 000 grévistes. Pas de quoi impressionner Jean Royer qui clame partout : « Il ne faut pas composer avec la décomposition ». Pourtant, dans sa ville de Tours, tous les municipaux sont en grève, idem à Saint-Pierre-des-Corps.

La liste des travailleurs en grève s’allonge avec les personnels des banques (Crédit de l’Ouest, Banque Nationale, Crédit Lyonnais) et des TRT (transports publics). On retrouve aussi : Forclum, Michelin, Hutchinson, Cadoux, CIMT, CGC de Tours et de Joué, Farmann, Maltrasio, Daoudal et Boué, Guillemot, Sotomaco, Biémont, Voyer, Bouchardon, BDF, Contributions indirectes, PTT, SKF, EDF, Schmid, les agents de la Sécurité Sociale, URSAAF, Hôpital, l’Imprimerie nouvelle, SCFT, Berger, Barbot, Mame, Trésor, Les Arts et Techniques, Barbot (Descartes), les agents de l’Éducation nationale, Monoprix, Papier carton Gault et Frémont, Flotex (Château-Renault)... A Loches, il n’y a plus ni trains ni courrier, et le lycée Alfred de Vigny, à l’instar de celui d’Amboise, est fermé ; quant à la centrale d’Avoine, l’occupation s’organise en 3/8 avec au moins trois réunions du personnel par jour.

On assiste alors à quelques scènes insolites rapportées dans la presse locale :

« Un cadre de la Caisse de Sécurité sociale très en colère à la vue du piquet de grève s’est livré à une grossière provocation en bousculant très fort deux femmes. Il se pourrait que cela ne soit pas bien accueilli... »

« Tableau de service à la gare de Tours : heures de départ : néant »

« Au dépôt de Saint-Pierre, un monsieur avait oublié de sortir sa voiture, celle-ci se trouvait enfermée, le propriétaire menaçait le camarade piquet de grève. Celui-ci très calmement expliqua que cette grève n’amusait personne mais que les revendications qui seront satisfaites le seront pour tout le monde et que lui aussi, cadre, en profiterait. »

Dans le reste de la région, dans le Cher, à Bourges (où les 3 000 salariés de chez Michelin sont en grève), Vierzon, Saint-Florent, Saint-Armand, Mehun, presque chaque jour des manifestations entrainent des milliers de personnes dans la rue. On dénombre 10 000 grévistes. Dans le Loir-et-Cher, 20 entreprises sont occupées, et La Nouvelle République d’écrire : « Dans le département, la grève est totale sur le chantier de la centrale EDF à Saint-Laurent-des-Eaux ». Du coup, les banques commencent à limiter les possibilités de retrait à 500 francs par jour. Dans l’Allier, ils sont 13 000 à avoir cesseé le travail ; dans le Loiret, le rectorat et les services académiques se sont mis en grève tandis que des débrayages avaient lieu dans les transports routiers.

Jeudi 23 mai

Entre le 18 mai et le 23 mai, l’Indre-et-Loire passe de 6 000 grévistes à 53 000. Ce sont désormais 500 entreprises, bureaux, commerces ou services administratifs qui sont touchés.

A Vendôme, 3 000 personnes manifestent en même temps que dans le Montargois la paralysie est totale. Le Loiret atteint presque 70 000 grévistes !

Vendredi 24 mai

En Touraine, le mouvement ne faiblit pas et La Nouvelle République titre : « La liste des entreprises en grève s’allonge ». Le mouvement de défense des exploitations familiales et la ligue des vignerons du Centre organisent des comités de grève et rejoignent le camp des grévistes :

Alors que la lutte pour l’amélioration des conditions de vie devient générale, la paysannerie ne peut rester inactive. C’est en luttant aux côtés des autres travailleurs, en développant leurs actions que les exploitants familiaux trouveront les moyens de faire aboutir leurs propres revendications.

Devant SKF, 200 travailleurs bloquent l’entrée de l’entreprise avec le soutien de grévistes de chez SAFETI et quelques paysans. Un représentant de la CGT y déclare :

50 000 travailleurs d’Indre-et-Loire s’expriment par la grève, l’occupation d’usine, contre la politique réactionnaire du pouvoir et du patronat. La classe ouvrière, et toutes les catégories sociales victimes des monopoles capitalistes, s’unissent non seulement pour se défendre, mais aussi pour mettre en cause le système gaulliste. »

Chez Michelin, à Tours, « des provocateurs ont attaqué avec brutalité des grévistes et les piquets de grève qui assuraient la garde et la sécurité du matériel de l’entreprise. Afin d’éviter toute violence, le comité de grève a décidé d’évacuer l’usine. Il se déclare irresponsable de tout sabotage survenu après ce moment ». A la CIT, une pancarte sur les grilles d’entrée proclame : « Société de réparation de matériel ferroviaire placée sous la responsabilité des ouvriers ».

Les enseignants-chercheurs se joignent à la grève illimitée et les étudiants de médecine créent un comité d’action.

Plusieurs actions sont prévues dans la journée. Une manifestation des agriculteurs dans les rues de Tours est appelée par la FNSEA, durant laquelle 70 étudiants rejoignent la manif pour souligner la solidarité entre ouvriers, paysans et étudiants. A Saint-Pierre-des-Corps devant la mairie, à la maison des syndicats de Joué-les-Tours, devant chez Schmid, etc., les rassemblements se multiplient. L’objectif : faire le tour des entreprises qui tournent encore et débaucher les camarades. Le premier rassemblement est déjà de plus de mille personnes. Dans l’arrondissement de Loches, « la paralysie s’est sérieusement accentuée ». A Château-Renault, grève de 24h en soutien chez Flotex.

Dans le reste de la région, même situation : 20 000 travailleurs en action dans le Loir-et-Cher (3 000 en manifestation à Blois) ; 25 000 en Anjou ; 35 000 dans le Maine-et-Loire ; 25 000 dans le Cher ; 5 000 manifestants à Châteauroux où 77 des plus grandes usines et entreprises en grève. A Orléans, les étudiants occupent le Théâtre.

Samedi 25 mai

A Tours, manifestation des instituteurs, ils sont environ 1 000 à bloquer la circulation devant l’Inspection académique puis l’avenue Grammont. Situation cocasse, à ce moment-là arrive une Panhard noire qui s’obstine à vouloir passer quand même :

« — Je suis le maire, vous ne me connaissez pas ?
— Que diable, on vous connaît que trop ! »

Et Monsieur Royer de devoir attendre, comme tout le monde.

Ce jour-là est créé un Comité de solidarité. Composé de multiples organisations (CGT, CFDT, FO, FEN, SNI, avec l’appui du PCF et du PSU, du Secours catholique, de l’Entraide ouvrière, de l’UNEF, du CAL), il a pour but d’apporter « une aide sous formes d’espèces ou de denrées alimentaires » aux travailleurs en Lutte.

Dimanche 26 mai

A Tours, dans la nuit de samedi à dimanche, « un groupe de lycéens et d’étudiants a lancé une attaque surprise contre les locaux de la faculté des Lettres, place du 14 juillet. Projetant des pavés, trouvés sur place, ils ont brisé les fenêtres et la porte d’entrée. Enfonçant celle-ci, ils ont saccagé une partie des pièces du rez-de-chaussée. L’opération fut menée en cinq minutes, le temps que les occupants réveillés en sursaut réagissent. Le commando a alors disparu. (…) On sait que, depuis les événements, ces locaux sont occupés par les étudiants, (…) le drapeau rouge flotte sur les façades de la rue Rabelais, (…) à l’intérieur sur les murs et les portes, fleurissent inscriptions, appels et proclamations. Dans les bureaux, des commissions se réunissent constamment. Une véritable impression de travail se dégage de cette petite Sorbonne dont la garde est assurée nuit et jour par d’importantes équipes  ». Et La Nouvelle république peut écrire qu’une « bagarre a opposé des lycéens et des étudiants d’extrême droite dans les locaux de la Faculté ». Cela n’empêche pas les étudiants de manifester !

Dans le reste de la région, on dénombre 10 000 manifestants à Orléans (6 000 selon la NR) ; 100 % de grévistes dans les PTT et 95 % pour les cheminots avec occupation des locaux à Amboise, où les lycéens viennent de monter un comité d’action avec l’accord de leurs professeurs. Chez Gault et Frémont, la grève est reconduite à 117 voix pour contre 51.

A Paris, à partir de 15h, des négociations s’entament rue de Grenelle.



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