Tou(r)s en lutte contre le CPE

L’effervescence que Tours a connue au printemps 2006 n’a laissé personne indifférent. Des assemblées générales à 2 ou 3 000, des manifestations quotidiennes, la fac d’arts et sciences humaines bloquée une dizaine de semaines… Retour (subjectif) sur une mobilisation étudiante et lycéenne un rien contrastée, publié à l’origine dans le 1er numéro du Canard du coin de novembre/décembre 2006.

« Alors, on a gagné ou pas ? »

TOURS, AVRIL 2006. Une cinquantaine d’étudiants sont réunis à l’IUT de Tours nord. Là où tout a commencé, près de trois mois plus tôt. Il y a ce qui plaide en faveur de la poursuite du mouvement. Il y a ce qui invite à le suspendre. Plane sur les débats un goût d’inachevé. Tenir encore ? Arrêter ? Continuer autrement ? Hésitations. On a gagné, oui mais. Tout ça pour ça. Cette énergie engloutie au fil des semaines. Cette détermination chaque jour renouvelée. Et l’amertume à l’arrivée. Le Contrat Première Embauche (CPE) « remplacé », les syndicats à la manoeuvre… « On reste sur notre faim ». Oublié le Contrat Nouvelle Embauche (CNE), oubliés la loi sur l’égalité des chances, l’apprentissage à 14 ans, le travail de nuit à 15 et la suspension des allocs pour les familles défaillantes, oublié tout ce qui faisait la substance de la lutte.

Les prises de parole s’enchaînent. Sentiment de dépossession. « Les syndicats se sont appropriés le mouvement. Ils ont profité du rapport de force que nous avons créé. Personne n’y croyait et maintenant ils récupèrent la mise sans tenir compte de ce que nous revendiquons depuis le début ». C’est une belle victoire, se dit-il. Exceptionnelle. Historique. Bravo. Sauf qu’à présent on se calme. Sachez en finir, les jeunes. Point trop n’en faut. Fin de la récré. Universités bloquées et activistes en nombre restreint, silence médiatique, appel au réalisme, à la retenue, à profiter des prochaines élections pour « s’exprimer » : on se croirait revenu aux premières heures de la mobilisation. Quand réaliste, justement, on a bien fait de ne pas l’être.

Tentatives de bilan. « Évidemment qu’il y a de quoi se sentir frustré ! Mais le CPE concernait les moins de 26 ans et ça parlait à tous les étudiants. Mobiliser contre le CNE et la loi sur l’égalité des chances, c’est moins évident. Va en faire un slogan, va mettre ça en détail sur une banderole… ». La lutte dite « anti-CPE » a malgré tout ouvert une brèche. « C’est une victoire minime, mais c’est une victoire quand même et ça fait du bien. Arrêtons de dire que ça n’a servi à rien. C’était un mouvement enrichissant. Beaucoup ont beaucoup appris ». Le corporatisme étudiant a été évité. « C’est la première fois depuis 95 qu’il y a une telle dynamique interprofessionnelle ». Et comme toujours dans ces cas là, rien ne sera plus comme avant… « On s’est rendu compte que l’union faisait la force et c’en est fini de la résignation. On continuera, aujourd’hui et demain ».

La question des modes d’action se pose. Maintenir le blocage de la fac ? Pas si simple. La reprise et le rattrapage des cours s’annoncent, les exams approchent, tout comme le risque de ne plus être compris. « Continuer le blocage, oui… Mais est-on prêt à saboter les examens ? Attention à ne pas nous mettre en porte-à-faux avec les autres étudiants ». Rappel : « le blocage est un moyen, pas une fin en soi ». Proposition : « cesser le blocage, ce n’est pas cesser le mouvement ». Difficile, en même temps, de se résoudre à lever le pied. « Contrairement à ce que disent les médias, la mobilisation ne s’essouffle pas », veulent croire les plus optimistes.

On s’est bougé, on s’est organisé, on s’est tant aimé et à la fin on ne voulait plus se quitter… Et la précarité ? Ce n’est qu’un début, continuons le combat... « On peut gagner d’autres luttes. L’opinion publique est mûre. Ceci dit, on a aussi besoin de se poser des questions sur les revendications. Organisons des débats à la rentrée. Et repartons sur une mobilisation qui demande moins d’investissement aux gens ». S’engager prend du temps. S’engager d’accord, mais pas à n’importe quel prix. Compromis : « cette mobilisation m’a redonné envie d’agir et d’occuper le terrain. Mais j’ai besoin de passer mes exams et de bosser cet été pour avoir les moyens de continuer à changer le monde ». Pourquoi désespérer de l’avenir, au demeurant ? « Ça fait deux mois qu’on se donne rendez-vous à 6 heures du mat’ pour bloquer, on devrait être capable de se donner rendez-vous en octobre prochain. Restera alors 6 mois pour à la fois éviter Sarko et à la fois contraindre la gauche à se bouger les fesses… ».

Drôle d’ambiance. Après la densité incroyable des derniers mois, ce vide qui s’ouvre sous les pieds. Un mouvement s’achève, et avec lui une expérience de vivre et d’agir ensemble à côté de laquelle la vie normale paraît bien fadasse. Il faut s’en retourner individuellement à ses petits cours, à ses petites révisions. S’en remettre à son petit destin personnel. Tourner la page, à contre-cœur.

Bloquer ou ne pas bloquer, telle est la question

Six mois plus tard, c’est l’anesthésie. Suggérez de bloquer la fac (ou l’IUT de Tours nord), même pour rire, et voyez les réactions… Malgré l’éradication du moindre stigmate matériel consécutif au mouvement – exceptée la grille de tôle qui barricade désormais l’entrée de la salle Thélème aux Tanneurs (initiative superflue : il existe des disqueuses sans fil très pratiques) – la lutte a laissé des traces. Et si les objectifs du mouvement ont, comme ailleurs en France, rassemblé une majorité d’étudiants, ses modalités en revanche ont beaucoup divisé.

Le blocage des sites universitaires est, dès le départ, le point de crispation. Bloqueurs et anti-bloqueurs s’affrontent. Les premiers se retranchent derrière l’intérêt général dont ils sont les défenseurs autoproclamés, les seconds tentent de faire valoir qu’ils ont besoin de suivre leurs cours et d’avoir leur année. Rapidement, le ton monte. Les bloqueurs s’en remettent à l’assemblée générale, « souveraine et démocratique » : « vous n’avez qu’à venir à l’AG et voter, c’est là que se prennent les décisions ». « On ne nous laisse pas parler » rétorquent les anti-bloqueurs, non sans raison. L’AG est-elle réservée aux étudiants en lutte contre la précarité en général ou en lutte contre la précarité via le moyen spécifique du blocage de la fac et des cours ? C’est variable, ce n’est pas très clair. « Je suis contre le CPE mais contre le blocage des cours aussi » disent les uns ; « sans blocage on n’arrivera à rien contre le CPE, répondent les autres, d’ailleurs t’étais où avant qu’on bloque ? »

L’atmosphère dégénère encore un peu avec les aléas du blocage de l’IUT où l’on soupçonne l’UNI, la bien nommée droite universitaire, de vouloir faire le coup de poing. Les esprits s’échauffent. « Vous n’êtes pas représentatifs ! Vous êtes une minorité ! Vous nous prenez en otages ! ». Un noyau de 200 à 300 grévistes bloque un site de 7000 étudiants, il faut le reconnaître… sauf qu’il n’en est jamais autrement des minorités actives (cf. Serge Moscovici, Psychologie des minorités actives, PUF, 1979). On n’en viendra pas à la bataille rangée, mais un climat détestable s’installe. Les bloqueurs suspectent chaque anti-bloqueur d’être un fasciste en puissance. Ça n’aide pas les débats à gagner en retenue. Agressivité et parano s’installent, durablement.

Ce rapport de force ne tarde pas à provoquer l’irruption d’un autre bras de fer : avec la présidence de l’université cette fois. Le jeudi 2 mars au soir, en réponse aux menaces de « déblocage » de l’IUT par les anti-bloqueurs, l’occupation nocturne des locaux de l’IUT est décidée. C’est plus qu’il n’en faut pour la direction de l’université, traumatisée par les trois mois de squat des demandeurs d’asile dans le hall de Thélème en 2005. Déterminé à ce qu’une telle situation ne se reproduise pas, le président de l’université, M. Lussault, choisit la fermeté et fait de la fac de Tours la première à envoyer les CRS à l’encontre des étudiants mobilisés contre la précarité . Symboliquement, ça fait mal… La confiance envers l’administration, déjà précaire, s’effondre.

La mobilisation se radicalise. On est vendredi matin et l’occupation du siège du MEDEF à Tours, organisée dans la foulée, se termine mal. Les forces de l’ordre procèdent à l’évacuation brutalement, méchamment. Et non de façon simplement « un peu musclée » comme l’a rapporté la presse locale. Dérapage ? De toute évidence, les troupes sollicitées n’ont pas l’expérience de ce genre de situation. Les étudiants installés dans les étages sont projetés sans ménagement dans les escaliers. On leur tape sur les doigts à coup de matraque. On leur rentre dedans. Sur le parvis, dans la cour, un policier se retrouve isolé de ses collègues. Il perd son sang froid et frappe tous ceux qui sont à sa portée. Deux étudiants sont blessés. C’est un miracle si on évite la bavure. Même les RG sont consternés.

Violence, clowns, pestacle

Ces quelques événements, survenus dans les premières semaines de blocage, donnent le ton. En gros, ça ne rigole pas. Veut-on faire de la fac un lieu « festif et revendicatif », histoire d’avoir une politique d’accueil de ceux qui souhaitent rejoindre la lutte ? Oui mais attention au « marketing militant »… Croit-on à la vertu des démonstrations symboliques ? Souhaite-t-on distinguer violence et radicalité ? Gare ! Vous mollissez et pour un peu vous ne valez guère mieux que ces politiciens qui gesticulent, votre ambition suprême est de passer à la télé, et avouez, au fond, vous craignez la confrontation avec la police qui seule donne une réalité à la lutte…

En fait, jusqu’au 28 mars et l’irruption des « casseurs » en fin de manif parisienne, la violence a plutôt bonne presse. C’est avec une certaine légèreté qu’on l’envisage, sur le mode de la « réponse légitime à la violence du gouvernement » qui est, comme chacun sait, « la première ». L’occupation ,de la Sorbonne réveille si bien le mythe de mai 68 que des types balançant des extincteurs et des échelles sur des CRS depuis le 6ème étage ne choquent pas plus que ça. C’est des flics, quoi… Faut bien se défendre. Et par dessus tout, si on veut « faire reculer le gouvernement », faut y mettre les moyens, ce n’est pas en faisant des manifestations plan-plan qu’on va y arriver…

Après les incidents des Invalides, le ton change. Des types à 15 contre un, des passages à tabac pour s’emparer d’un portable ou d’un baladeur iPod… La radicalité reste le mot d’ordre, mais la violence a montré son vrai visage. Moche. Triste. Dans le camp de ceux qu’on pensait du bon côté. On a beau dénoncer les manipulations policières, il est incontestable que la majorité des « casseurs » qui s’hébergent dans les manifs lycéennes le font d’eux-mêmes. Malaise. On voulait croire les « jeunes des banlieues » dans le coup, ils y sont mais pas comme prévu. Singulièrement, le « nous sommes tous des casseurs », tenté ici ou là, n’aura pas la force de son équivalent soixantehuitard, « nous sommes tous des juifs allemands ». Dès lors, quoi qu’il en soit, le ministre de l’Intérieur a la voie libre. La répression s’intensifie, discrètement mais sûrement. Signe des temps, les rassemblements devant le commissariat sont quotidiens.

Face à cette évolution ambivalente du mouvement, apparaissent des tentatives de renouvellement des méthodes. Sans que l’option « non-violente » ne soit clairement affichée (risque d’être disqualifié pour manque de détermination par ses camarades), des initiatives « alternatives » voient le jour. Une BIC (Brigade d’Intervention Clownesque), d’inspiration montpelliéraine, est créée en réponse la BAC (Brigade Anti-Criminalité) étatique. Son but est de faire baisser la tension lors des confrontations avec les forces de l’ordre. Une commission IPI voit le jour, IPI pour « Intervention Pestaculaire Idiote. » Ses actions consistent en des interventions théâtrales diverses et variées, et puisque ce mouvement est porteur d’enjeux tout ce qu’il y a de sérieux, l’idée est de ne surtout pas l’être.

Cela n’empêche pas, dans le même temps, une « commission répression » de se mettre en place, sur des bases nettement plus rigoureuses. Au programme : se protéger, se défendre et attaquer (sachant que la meilleure défense c’est l’attaque) face aux flics. Panneau d’info dans le hall Thélème : « Confection de matos pour se protéger des flics. Apportez tout ce qui vous semble utile : plastique, métal, caoutchouc, pneus, casques, mousse, file de fer, ficelle… CITRON. Si vous avez des protections toutes faites (genouillères) apportez-les aussi. Pensez également aux outils : ciseaux, sécateurs, pinces, fixations, scie sauteuse (comme outil, pas comme arme) ». Ces dispositions ne seront que très partiellement suivies… Mais remarquable reste la cohabitation, au fil du temps, entre « guérilleros » (la commission répression) et « babos » (la commission IPI). La lutte impose l’union et cette unité n’est pas démentie, en dépit des tensions et inimitiés.

Ceux qui s’attendaient à un mouvement potache et bon enfant en auront été pour leurs frais. Quatre années d’arrogance et de mépris des luttes sociales sont passées par là, et sans doute ne faut-il pas s’étonner qu’à un moment donné la tentation soit grande d’« ébranler le système », qu’importe la méthode. Quels seront les lendemains de ce printemps 2006 ? « La prochaine fois on fait pire » promettent certains, « on s’est comporté comme des demeurés » confessent quelques-uns, « on ne sait plus quoi en penser » disent les autres. Edgar Morin : « Il faut nous armer d’une “ardente patience”. Nous sommes à la veille non de la lutte finale, mais de la lutte initiale » (Terre-Patrie, 1993).

D. B.

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P.-S.

Retrouvez les traces du mouvement anti-CPE tourangeau de 2006 sur le net http://cpecne.free.fr/ (et notamment sa banque d’images).