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Retour sur trois mois de lutte au foyer Albert Thomas : « On n’aurait pas eu de solutions sans tout ça »

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Entretien avec X, étudiant arrivé en France à 20 ans, qui a vécu au foyer d’hébergement d’urgence Albert Thomas et a participé à la lutte menée depuis l’annonce de la liquidation de la structure le 23 décembre 2016. Le foyer a rouvert ses portes le 27 mars.

Pour des raisons d’anonymat et sur demande de la personne interrogée, les premières questions à propos de l’arrivée en France, des démarches administratives ainsi que certains éléments évoqués n’ont pas été retranscrits.

Où résidais-tu avant d’arriver au foyer ?

C’est ma première expérience en foyer. Avant j’étais dehors et souvent à la rue.

Comment as-tu appris la nouvelle de la fermeture du foyer ?

J’étais à l’école comme tous les jours. Je finissais à 17h. Je suis rentré et j’ai vu tous les travailleurs, ils m’ont dit qu’ils allaient fermer tout. J’ai trouvé ça un peu bizarre, fermer tout d’un coup, sans prévenir… J’ai commencé à réfléchir, je pensais qu’on allait me mettre dehors… rien n’était prévu et ils ne savaient rien. Ça a été un moment difficile et je retournais à l’école le lendemain.

Quand la fermeture a été annoncée, quelles solutions t’ont été proposées ?

Les réactions étaient difficiles… où va t’on dormir, comment va-t-on faire pour la vie de tous les jours tout d’un coup ? Ils nous ont proposé de partir 15 jours dans un gymnase mais on a dit qu’on ne voulait pas aller là-bas. On avait déjà eu des mensonges une nuit où le foyer avait été fermé et on ne faisait plus confiance. On avait dormi dehors cette nuit-là… On a beaucoup réfléchi et discuté pour savoir quoi répondre et quoi faire… On a décidé de rester dans le foyer.

Comment les personnes extérieures au foyer sont elle venues pour vous proposer de l’aide ?

Les travailleurs nous ont réunis car des gens avaient appris la nouvelle de la fermeture dans la presse et voulaient nous aider. On a parlé entre résidents et on a décidé de les recevoir pour les rencontrer. Nous avions besoin d’aide car la situation était vraiment difficile et personne n’était venu nous voir.

Avant les histoires de fermeture, rencontrais-tu des personnes extérieures au foyer, des gens du quartier par exemple ?

Quand le foyer fonctionnait, j’étais dehors la journée. Je voulais rester dans la journée avec des Français pour écouter, parler et apprendre. J’ai rencontré plus de gens quand le foyer a été fermé car les gens pouvaient rentrer, on pouvait rencontrer des gens qui venaient. Avant ils ne savaient pas et ils ne pouvaient pas rentrer.

Quand ça a fermé, les gens sont venus nous apporter de l’aide, de la nourriture, discuter, se renseigner sur la situation et tout ça. On a très vite vu que beaucoup de personnes voulaient nous aider ; en plus c’était quelques jours avant Noël.

Comment as-tu vécu les trois mois de lutte au sein du foyer ?

Au début c’était difficile… Moi je n’ai jamais fais ça avant. Nous n’avions plus de travailleurs sociaux au-dessus de nous, il fallait qu’on s’organise et qu’on fasse tout. Mais bon, on était tous des gens grands et on savait qu’on devait s’occuper de nous. On a bien fait je pense. Pour moi c’était bien.

Comment s’est passée l’organisation ensemble au sein du foyer ?

On a tous fait des choses, on a partagé les tâches, on a fait comme les travailleurs (rires…). Certains se sont occupé de la machine à laver, certains de la cuisine, on a choisi certains pour parler en réunion, on faisait nos réunions tous les soirs au début, il y avait des plannings pour que ça tourne.

Comment avez-vous ressenti le fait d’avoir les clés des locaux, de pouvoir vous faire à manger vous-même, d’avoir accès à la réserve de nourriture, d’avoir le bureau, le téléphone… ?

Au début c’était un peu bizarre… J’ai jamais fait ce travail, même dans mon pays…
C’était un peu difficile au début… Avec le temps on a compris qu’on n’avait pas le choix et que c’était le mieux à faire. On a bien fait et on a vraiment essayé de s’occuper de tout comme si les travailleurs étaient encore là.

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Première manifestation en soutien aux résidents. Les grilles de la mairie seront cadenassées à leur arrivée pour une simple demande de rendez-vous

Comment se passaient les réunions avec les personnes extérieures ? Tu t’y sentais à l’aise ?

J’étais presque toujours aux réunions. On avait des réunions tous les jours sauf samedi et dimanche. Au début c’était un peu difficile, on ne connaissait pas les gens qui venaient, c’était un peu difficile pour parler. Je ne parlais pas au début, mais après j’ai vu que c’était pour nous, qu’il fallait qu’on parle, que je donne mon avis et tout ça…

Est-ce que cela a évolué au fur et à mesure des trois mois ? Le fait de parler t’as appris des choses ?

Vraiment pendant ces trois mois j’ai appris beaucoup de choses, plus que jamais je crois. D’abord la première chose c’est la langue, des nouveaux mots, etc. Ensuite j’ai beaucoup appris de la culture, de société, de social, de politique… Vraiment beaucoup de choses.

Comment as-tu vécu l’autonomie au sein du foyer, l’autogestion ? Tu as trouvé cela positif, ou est-ce que tu l’as vécu comme un poids ?

Moi j’avais les clés… Au début c’était un peu dur. Quand quelqu’un venait, il fallait ouvrir la porte avec tout ce que ça veut dire… Je n’avais jamais fait ça. J’ai trouvé ça bizarre au début et je ne me sentais pas à l’aise. J’étais comme les autres mais les clés me donnaient un poids et ce n’était pas facile face à qui sonnait à la porte. Comment répondre quand la mairie nous interdit de faire rentrer des gens alors qu’il y a des places dans le foyer ? Qui j’étais pour dire oui ou non ? A nous de laisser les gens dehors…

Gérer les horaires nous-même, la nourriture tout cela, c’était aussi une force et une liberté. Les réunions entre nous pour décider ce que l’on devait faire, c’était fort. Au début on était 36 et on a décidé de tout laisser comme avant mais de pouvoir rester dans la journée, de rentrer pas plus tard que 22h. On a laissé des règles comme avant pour vivre ensemble. Je pense qu’on a bien fait. On a eu toujours des petits problèmes, entre certaines personnes tout ça, mais on a toujours réussi à régler entre nous en parlant beaucoup.

Les liens entre les résidents des divers pays ont ils évolué pendant l’auto-gestion ?

Quand on était avec les travailleurs, quand le foyer était ouvert, on rentrait, on mangeait, on dormait et le matin il fallait partir. On ne vivait pas beaucoup ensemble. Quand on a décidé de rester, on a dû beaucoup discuter, causer entre chacun, on a dit « on va faire quoi ici ? », « on va faire comment ici ? », tout ça. Très vite, c’était comme la famille. J’ai toujours dit ça pendant les trois mois, c’était comme la famille.

Comment as-tu ressenti le rapport avec la mairie et avec la préfecture ? Avez-vous eu des contacts pendant les trois mois ? Des visites de leur part ?

On a plus parlé avec des lettres, ils n’écrivaient que dans les journaux au début et des courriers, mais on les a jamais rencontrés pour parler avec eux. Ils ne sont pas venus pour trouver une solution. Ils ont fermé les portes de la mairie quand on est venu demander un rendez-vous. A la préfecture, ils nous ont dit qu’on allait avoir un rendez-vous mais ils nous ont jamais rappelés. On a échangé avec des lettres et avec le comité de soutien. A la toute fin, ils sont venus nous voir.

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Comment as-tu vécu les moments de lutte dehors, les manifestations ? Avais-tu déjà fait des manifestations ?

J’ai déjà fait une fois ou deux dans mon pays mais pas pour des choses comme ça, pas pour des logements, plus comme étudiant. Au début j’étais un peu timide parce que je n’ai pas de papier… Je pensais que je ne pouvais pas faire des choses contre l’État. Mais après j’ai vu que c’était humain, que c’était pour nous. On n’a pas cherché des choses qui sont très fortes, c’était des choses simples.

Et au début tu croyais que ça allait servir à quelque chose ?

Au début j’ai dit « mais pour quoi faire ? »… Après j’ai compris que c’est avec des manifestations qu’on peut faire des choses. Comme ça, les gens ils ont entendu ce qu’il se passe, dans le foyer, pour nous… Avec ça, avec les pétitions, c’est devenu plus grand et les gens entendaient et venaient plus. Sinon ça n’aurait pas été comme ça…

A la fin on l’a dit aussi. On n’aurait pas eu les solutions sans tout ça. Il y avait des résidents qui ne faisaient pas beaucoup de chose, qui étaient un peu à coté, et le dernier jour on leur a dit que voilà, tout ça c’était pas pour rien, qu’on avait vraiment gagné des choses.

A la fin, durant la dernière semaine, vous pensiez qu’il y allait avoir une issue ?

Pour moi c’était toujours flou, je n’ai pas senti qu’on allait avoir une bonne fin. Je pensais qu’à un moment ils allaient nous mettre dehors.

Quand ils sont venus à la dernière réunion, comment as-tu vécu cela ?

Je crois que ça a été le meilleur jour en France pour moi… vraiment. Ils sont venus parler avec les gens qui sont en demande d’asile, et dire « toi tu vas partir au CAO de Saint-Pierre, toi en appartement, les procédures Dublin vont être ré-examinées à la préfecture, etc. » Vraiment j’étais très content. J’ai compris pourquoi on avait fait tout ça, tout le travail de ces trois mois… J’ai compris qu’on avait bien fait, qu’on avait réussi des bonnes choses.

Les résidents ont été satisfaits des solutions proposées ?

Les gars étaient contents, c’était positif pour nous. Je n’avais jamais pensé qu’ils allaient faire ça… On l’a appris quatre jours avant la fin. La veille, un des résidents m’a dit que M. Gabillaud avait appelé et qu’ils allaient venir, qu’ils fermaient le foyer du 20 au 27… j’étais très stressé par la nouvelle. On avait trois ou quatre jours pour tout préparer et on ne savait pas où on allait… Je me suis demandé comment ils allaient faire en trois jours si ils n’avaient rien fait pendant trois mois… Quand ils sont venus, j’ai compris qu’ils avaient des propositions à nous faire.

Le tout dernier jour, comment ça s’est passé ?

Beaucoup de personnes étaient déjà parties dans les CAO ou dans les appartements les jours d’avant. Ils ont dit qu’ils allaient arriver à onze heures et ils sont arrivés à onze heures et demi. Ils nous ont dit qu’il fallait que l’on parte et qu’on leur donne les clés. La dame a demandé les clés à François — un ex-salarié — et il lui a dit que c’était moi qui avait les clés. Elle m’a regardé un peu bizarre et François aussi, mais bon, elle devait savoir que c’est nous qui avions les clés et pas les travailleurs… C’était un bon moment, je lui ai donné les clés et elle a ri un peu, elle était gênée. Nous aussi on a ri…

On a laissé des affaires là-bas comme ils nous avaient dit, parce qu’on revenait après la semaine à l’hôtel. On est parti à l’hôtel et ensuite on m’a raconté que des camions sont venus au foyer pour tout vider, ils ont jeté tous les matelas, l’huissier est venu prendre la télé, celle qui avait été payée avec les sous des résidents qui s’étaient cotisés. On avait dit ça mais ils l’ont notée sur la liste quand même… On a hésité à la prendre mais on s’est dit qu’on la laissait pour les autres qui allaient être au foyer après.

Quelle est la solution qu’ils t’ont proposée personnellement ?

Ils m’ont proposé une semaine d’hôtel au Formule 1 de Chambray le temps que la Croix-Rouge s’installe. Le 27 mars je retourne au foyer pendant un mois et je vais voir avec l’assistante sociale pour la suite. Ils m’ont dit que nous aurions un suivi.

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Lundi 27 mars, 18h. Retour des résidents. La directrice de la Croix-Rouge à Tours et le nouveau responsable du foyer

Le foyer Albert Thomas a rouvert progressivement ses portes depuis le 27 mars. Seul un des anciens salariés du foyer a été repris par la Croix-Rouge : il s’agit d’un salarié qui n’a pas pris part à la lutte. Lors du retour des résidents le 27 mars, il leur a été dit d’emblée qu’ils ne pourraient rester qu’un mois et qu’ils devraient ensuite solliciter le 115… Le comité de soutien au foyer Albert Thomas, ainsi que les comités de soutien aux résidents des CAO de Saint-Pierre-des-Corps et de Tours, se réunissent toujours afin d’assurer un suivi et veiller à ce que les promesses des autorités soient respectées.



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