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Quand Dieu s’invitait chez les orphelines : le scandale du Refuge de Tours (1902)

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Alors que nos traditionalistes locaux collent à tout va leur haine de l’IVG et autres insanités du même acabit, retour sur le scandale du Refuge de Tours ; scandale qui met en scène, au sein d’un orphelinat catholique, jeunes filles, travail et punitions sadiques.

L’affaire du Refuge de Tours éclate en 1902. L’Aurore d’Ernest Vaughan [1], par l’intermédiaire de Charles Vallier [2], y consacrera un article par jour du 10 octobre au 10 novembre [3]. La Vendée Républicaine (journal des Sables-d’Olonne) dira de l’affaire qu’elle a « provoqué, dans l’opinion publique, une grande et légitime émotion »

Une affaire monstrueuse et invraisemblable, un régime d’épouvante

« Je lâche contre vous des serpents, des vipères insensibles aux charmeurs ; ils vous mordront, oracle du Seigneur »
Jérémie 8,4-7

Le Refuge de Tours, 72 rue de La Riche [4], est un couvent de nonnes cloîtrées : le monastère Notre-Dame-de-Charité. Dans le même temps, c’est aussi une maison hospitalière qui reçoit des laïques affiliées au tiers-ordre de Saint-Dominique. Le refuge est également un orphelinat depuis 1816. L’administration de l’assistance publique, les conseils généraux, quelques municipalités (dont Tours) lui fournissent des subsides via des subventions. Au sein du Refuge, nous trouvons donc des orphelines, des jeunes filles abandonnées et des mineures internées par l’autorité judiciaire. Les plus jeunes ont à peine 5 ans, les plus vieilles, leur majorité.

C’est en juillet 1902 que la première plainte est déposée auprès du maire de Tours. Le 27 août suivant, le maire laisse la main au Procureur. Deux jours plus tard le commissaire spécial de Tours se rend au couvent. Un petit tour et puis s’en va (les cloches de l’entrée auront prévenu les sœurs, évitant tout flagrants délits). Le 25 septembre, une pensionnaire, ayant quittée le Refuge quelques mois auparavant, est interrogée. Une troisième déposition sera enregistrée un peu plus tard. Tous les récits concordent. Dans la foulée, début octobre, des articles simultanés de La Dépêche et de L’Union Libérale mettent le feu aux poudres en publiant plusieurs témoignages. Le 9 octobre, le procureur et le juge d’instruction de Tours se déplacent ensemble au monastère de Notre-Dame-de-Charité. Le 10, l’Aurore s’empare du sujet et le place en première page : Il faudra agir sans se soucier des intérêts particuliers et divers qui seront contrariés par l’accomplissement de cette saine besogne sociale.

« Ils disent de moi : « Il a remis son sort au Seigneur, eh bien, que le Seigneur le tire d’affaire ! Le Seigneur l’aime, eh bien, qu’il le sauve ! »
Psaume 22:9

Et il y a beaucoup à sauver. Les conditions de vie au sein du Refuge ? Une horreur sans nom. En entrant chez Notre-Drame, les fillettes (ou adolescentes) étaient débaptisées, un nouveau nom leur était donné ; on les faisait travailler jusqu’à n’en plus pouvoir (comme pour les Bons-Pasteurs [5], les pensionnaires travaillaient pour de grands magasins de Paris et de Tours). Pour prescrire toute forme de révolte, les bagneuses étaient séparées en cinq classes distinctes, cloîtrées, toutes cultures intellectuelles étaient réprimées (la plupart des filles arrivaient à la majorité sans savoir ni lire ni écrire), les punitions régulières, violentes et humiliantes. Tuberculose et anémie se partageaient les rares instants de répit, et enfin la mort, régulière, inexorable.

« Si quelqu’un ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas non plus »
Thessaloniciens. 3 : 9-10

Levées à 5 heure du matin et couchées à 21h le soir. Durant ces 16 heures d’éveil, le travail et le silence pour seule compagnie. Dura lex sed lex devait dire Pilate à Jésus, bis repetita pour nos internées d’hier. Il faut coudre, pour chaque pensionnaire, cinq chemises (pour hommes) tous les deux jours ! Tâche énorme, pour de petites mains ! Et pour réaliser ce travail ? Une aiguille par semaine ! Une aiguille... c’est trop peu pour se coudre un bonheur chez les sœurs du Refuge.

Voyez cette jeune fille, Blanche, que le chômage des parents avait poussé au Refuge, 16 ans à son arrivée, souriante, et qui meurt deux ans plus tard, toute usée des rigueurs quotidiennes.

« Jésus dit à ses disciples : « Laissez les enfants venir à moi ! Ne les en empêchez pas, car le Royaume de Dieu appartient à ceux qui sont comme eux. »
Marc 10:14

Mais le pire restent les punitions. Lors du procès, la liste des châtiments administrés fait froid dans le dos et glace d’effroi l’audience : visages badigeonnés d’excréments humains et de bouse de vache, voire d’urine ; croix de langues où, à plat ventre, aux cabinets d’aisance, la suppliciée devait réaliser 25, 50, 100 croix avec la langue sur le sol ; camisole de force côté face et tête plongée dans un sceau d’eau côté pile... Pour les plus douces : cachot souterrain, privation de nourriture, douches glacées et simples coups. On apprend, par ailleurs, que les cheveux des pensionnaires étaient coupés pour le commerce des sœurs – parfois même sur leurs lits de mort !

« Que ta fidélité soit mon guide, instruis-moi, car c’est toi le Dieu qui me sauve, et je compte sur toi tous les jours. »
Psaume 25:5

La réaction des anti-cléricaux de Tours

Dans la foulée des révélations d’Octobre, les anarchistes et les socialistes révolutionnaires de Tours s’organisent : meetings hebdomadaires (la quasi-totalité des conférences organisées brassent de 900 à 1500 personnes), réunions contradictoires avec le clergé de Tours. Souvent les meetings se transforment en manifestations, et ils sont régulièrement 150, 200 à se diriger vers le monastère pour crier leur dégoût de la religion. Se joignent à nos révolutionnaires quelques radicaux et des guedistes.

C’est aussi l’occasion de professer l’anticléricalisme, comme le démontre ce rapport du 1er novembre où Delalé [6] et Paraf-Javal [7], Salle du Manège, tiennent une conférence sur le Scandale du Refuge de Tours , et finissent par parler de La société future sans religion ni état.

Rappelons, en outre, que le climat national n’aide pas nos religieuses : depuis la loi de 1901 et les régimes d’exception, les congrégations religieuses doivent être autorisées par la loi ; quant à l’année 1902, Combes [8] arrive au pouvoir ! Voyez le climat ! Pour aboutir, trois ans plus tard, à la loi de séparation des Églises et de l’État. Quant à la Touraine... Disons juste que ce n’est pas la Vendée.

Pendant ce temps, le Refuge, quant à lui, est devenu une salle de rédaction en faveur des sœurs. On s’active pour étouffer l’affaire du mieux possible. La nuit, des affiches sont collées sur les murs des édifices religieux, des appels à l’éducation populaire surgissent, et les militants révolutionnaires interviennent dans toutes les réunions conservatrices pour rappeler les faits. Souvent ça tourne au vinaigre et la police est obligée d’intervenir.

A Paris, le président du Conseil est interpellé à la Chambre début novembre. A Tours, La Touraine Républicaine s’insurge : « Il y a ceci de très singulier dans cette affaire, c’est qu’on tait soigneusement le nom de la personne qui, par son initiative, a mis la justice en mouvement, et les noms des autres personnes qui appuieront sa plainte ». Parbleu ! Les fillettes ne veulent pas se faire connaître, c’est donc qu’elles sont coupables ! Cela tombe sous le sens ! Comment faire confiance à quelqu’un qu’on ne connaît pas ?

[Dieu dit] « Je te connaissais avant même de t’avoir formé dans le ventre de ta mère ; je t’avais mis à part pour me servir avant même que tu sois né . Et je t’avais destiné à être mon porte-parole auprès des nations. »
Jérémie 1:5

Et puis de quoi se plaignent les familles (pour celles qui en ont) ? N’ont-ils pas signé l’accord suivant : « Les familles renoncent à tous droits sur leur enfant » Et pour être sûr que la petite ne reverra jamais ses parents, on accorde à ceux-ci le droit de récupérer leur enfant, sous la condition de verser la somme de 500 Frs [9] ! Où quand l’odieux rencontre le monstrueux... Famine, misère et désespoir.

N’empêche, la pression des anti-cléricaux est de plus en plus forte à Tours ; tant et si bien que la justice finit par pointer le bout de son nez.

Les suites judiciaires

« Dieu jugera le juste et le méchant, car il y a là un temps pour toute chose et pour toute œuvre. »
L’Ecclésiaste - IIe s. av. J.-C.

Dans les faits, lors des audiences des 18-23 juin 1903, seules trois sœurs, Marie Penard, en religion sœur Sainte-Rose du Cœur de Jésus (surnommée Tape-Dur et Terreur) et ses deux acolytes Marie Vichard et Madeleine Porcher, toutes deux anciennes pensionnaires, sont directement inculpées.

Mais ce sont des sœurs ! Et certaines des pensionnaires menaient autrefois de mauvaises vies... En conséquence de quoi, seule la première, Sainte-Rose, sera condamnée par le tribunal de Tours, et à deux mois de prison ! pour avoir «  infligé des punitions corporelles d’une nature violence  ». Doux euphémisme... Pour justifier le jugement, on assène que nombre des faits sont prescrits. Les deux autres sont considérées comme trop dépendantes de leur ancienne supérieure ; quant aux responsables de l’Ordre, et notamment la sœur Supérieure, elles ne seront pas inquiétées.

Diable ! C’est déjà trop pour notre sainte qui fait appel ! Le Procureur le fera, lui-aussi, mais a minima. Les débats dureront deux jours à la Cour d’Appel d’Orléans.

On y voit Sainte-Rose y alléguer que la punition de pain sec ne durait pas plus de deux jours, qu’elle ne dépassait pas les dix croix de langue, que la punition de la tête dans l’eau était anodine, que les frictions à la bouse de vache n’étaient pas régulière, qu’aucune fille n’a fait plus d’un mois de cachot emmitouflée dans les linges sales...

Drôle de façon de se défendre que d’avouer à demi-mots. Faut dire que pour les défenseurs de notre sainte, les responsables, ce sont les autorités publiques qui n’ont pas assez surveillé l’institution !

« Tu ne porteras point de faux témoignage contre ton prochain. »
Exode 20.16

L’avocat général demande à ce que les peines soient proportionnées à la faute, « Que direz-vous pour votre défense ? Que direz-vous ? Qu’il y a des témoins déchus ! Eh oui ! Mais pesez donc votre responsabilité ? N’est-ce pas vous-même qui les jetez dans la prostitution, en les mettant dans l’impossibilité, quand elles sortent de chez vous, de vivre autrement que de mendicité ou de prostitution ? Que leur donnez-vous quand elles vous quittent ? Rien. Quelle place ? Aucune. Quel métier ? Aucun. Qu’emportent-elles de chez vous ? Le souvenir de férocités. »

La Cour d’appel d’Orléans confirme le premier jugement. Tape-Dur prend deux mois ferme pour 20 ans de sadisme. Et tant pis pour les victimes : le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Béni soit le nom du Seigneur.

« Car l’Éternel Dieu est un soleil et un bouclier, L’Éternel donne la grâce et la gloire, Il ne refuse aucun bien à ceux qui marchent dans l’intégrité. »
Les Psaumes 84:11


P.-S.

- Archives Départementales d’Indre-et-Loire, séries 4M et 2038PERU
- École Nationale d’Administration Pénitentiaire, Médiathèque Gabriel Tarde, Fonds Fontainebleau, F7A43
- Bibliothèque Nationale de France, MICR D- 65, L’Aurore, année 1902


Notes

[1Le même journal qui avait publié le J’accuse de Zola

[2Cet auteur a également écrit différents articles contre les bagnes dans les Temps Nouveaux, la Revue Blanche, le Libertaire et la Guerre Sociale...

[3L’ensemble des articles est disponible en-ligne sur Gallica

[4Aujourd’hui rue Lamartine

[5En 1893, une pupille de 18 ans porte plainte à Nancy : les heures passées à travailler l’ont rendu aveugle. Après plusieurs années de scandales, l’institution ferme ses portes, sur décision de justice, le 26 mars 1903.

[6Tisseur, ancien gérant du Père Peinard, il s’établit à Tours en 1901 où il sera considéré comme le "chef des anarchistes"

[7Anarchiste, fondateur de la tendance individualiste dites scientifique

[8Membre du parti radical, Président du Conseil de 1902 à 1905, ex-séminariste devenu athée et adversaire déterminé de la religion

[9Plus de quatre mois d’un salaire d’hommes !

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