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Démocratie et dictature : pour un changement de nom du pont Napoléon

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Bombardé à deux reprises, reconstruit, débaptisé puis renommé... Le pont Napoléon a connu une histoire mouvementée. Aujourd’hui, un habitant de Tours veut obtenir de la mairie qu’elle lui redonne le nom qui a été en usage de 1870 à 1961.

Janvier 2016. Dans un courrier adressé au conseil municipal, un habitant de Tours s’interroge :

« J’habite Tours depuis quinze ans. Ce n’est cependant que très récemment que le nom du pont Napoléon m’a interpellé. J’eus beau lire et écouter certains de ses admirateurs, je ne comprends pas comment une république peut honorer un homme qui s’est sacré empereur. Pourriez-vous rectifier ce qui me semble être une aberration ou me fournir une raison valable pour la conservation de cet hommage ? »

Ce pont long de près de 400 mètres traverse la Loire à l’ouest du centre historique de Tours, et atterrit au pied du coteau de la commune de Saint-Cyr. Le courrier est transmis à la direction des Archives et du patrimoine de la Ville, et son auteur reçoit une réponse datée du 4 février. Dans cette réponse, qui porte la signature du maire de Tours, Serge Babary, on peut lire :

« Il convient de préciser que cette dénomination porte sur le nom de Napoléon III (Louis-Napoléon) et non sur celui du premier empereur. En effet, au moment de la déclaration d’utilité publique de sa construction, le 27 juillet 1853, ce pont ne porte pas de nom. Il est alors situé en face de la rue Bonaparte, actuelle rue de la Victoire. La société privée qui en assure la construction, puis l’exploitation du péage, décide de le dénommer "Louis-Napoléon Bonaparte", pour le différencier de la rue et aussi affirmer son attachement au nouvel empereur, dont le règne vient de débuter en 1852. »

Des précisions intéressantes, mais qui ne sont pas de nature à mettre fin à l’indignation de l’auteur du courrier. Après tout, Louis-Napoléon Bonaparte n’a pas des états de service beaucoup plus glorieux que son oncle : c’est par un sanglant coup d’État que Louis-Napoléon mettra fin à la Deuxième République pour instaurer un nouvel empire autoritaire.

La deuxième partie de la réponse est plus intéressante. L’auteur y affirme :

« Ainsi, ce pont n’a jamais changé de nom depuis sa mise en circulation le 8 octobre 1855 et aucune intention n’est formulée par la Ville de Tours sur ce sujet. »

En lisant cette phrase, on a l’impression qu’aucun événement n’a bouleversé la vie de ce pont depuis sa mise en service. Contrairement à son voisin — le pont Wilson —, il aurait passé une vie paisible, loin des soubresauts de l’Histoire. Cette réponse est loin de la vérité, et le Tourangeau ne s’y trompe pas. Il réplique, dans un nouveau courrier : 

« Vous écrivez plus loin que le pont n’a jamais changé de nom or sur des plans datant de 1888 et 1936 que j’ai obtenus sur le site des archives départementales d’Indre-et-Loire, on peut lire "pont suspendu de Saint-Cyr". »

Puis, plus loin :

« Enfin, la "Ville de Tours" n’a formulé aucune intention de changer de nom. Permettez-moi de vous dire que si vous confondez le Conseil municipal de la ville de Tours avec la Ville de Tours vous opérez une simplification qui me semble bien hasardeuse. »

Serge Babary n’est pas la ville de Tours. Un maire n’est que le représentant de la ville qui l’a élu et non sa ville. Avec cet abus de langage, on frôle l’usurpation. Mais l’habitant tient tête au maire, et explique clairement qu’il cherche par sa démarche à évaluer les moyens et l’impact d’un citoyen, tester la réponse d’une autorité à la demande d’un citoyen, et mettre en place un débat public sur une question collective. Il faudra plusieurs relances, par téléphone et par e-mail, pour que les services municipaux acceptent de se pencher plus sérieusement sur les archives, et corrigent l’erreur grossière effectuée dans la première réponse du maire : le nom de pont Louis Napoléon Bonaparte a été abandonné dès le 20 octobre 1870, pour devenir plus simplement « pont de Saint-Cyr ». Un mois plus tôt, l’empereur avait capitulé, la République avait été proclamée. Le 21 décembre de la même année, l’ouvrage est détruit pendant le bombardement de la ville par les forces allemandes.

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Le pont est reconstruit à l’identique, et conserve son nom de « pont de Saint-Cyr ». En 1916, il est racheté à l’État par les collectivités locales (dont la mairie). En 1936, la construction d’un nouveau pont au même emplacement est décidée, l’ancien pont est détruit l’année suivante. La construction du nouveau pont s’achève fin 43 ou début 44, mais l’ouvrage est dynamité par les troupes allemandes le 22 août 44.

Une nouvelle construction démarre en mai 1958. Pendant les travaux, le pont conserve le nom de « pont de Saint-Cyr » ; il est inauguré en juillet 1960. C’est par une délibération du conseil municipal du 1er décembre 1961 que le pont va être rebaptisé. Par 13 voix pour, 7 voix contre, et 2 abstentions, le pont de Saint-Cyr devient « pont Napoléon » (sans qu’il soit précisé s’il s’agit de Napoléon 1er ou de Napoléon III). Le maire de Tours s’appelle alors Jean Royer — l’actuel maire, Serge Babary, rejoindra son équipe un peu moins de trente ans plus tard. Le même jour, les élus débaptisent la place Stalingrad, qui devient la place de Verdun.

Ainsi, un nom en usage pendant 90 ans, qui avait succédé au patronyme d’un dictateur, a été effacé par le vote d’une poignée d’élus, qui ont choisi de remettre à l’honneur l’empereur déchu. Le choix effectué est éminemment idéologique, et revient à réhabiliter une figure autoritaire et anti-républicaine. Elle s’inscrit très certainement dans la volonté de construire et promouvoir un « roman national » faisant la part belle à de « grandes » figures historiques, empereurs compris. Comme l’exprime François Fillon :

« Le récit national, c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’événements qui trouvent un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France. »

De Vercingétorix à Verdun en passant par Marignan et la défaite de Sedan, il y aurait une continuité unificatrice matérialisée notamment par de « grands » hommes et de grandes batailles. Cette vision de l’histoire, simplificatrice, refuse généralement de s’interroger sur les crimes commis — ceux de Louis-Napoléon Bonaparte, par exemple. C’est ainsi qu’il faut comprendre le dernier courrier du maire à l’habitant qui l’avait interpellé. Dans un courrier daté du 17 mars 2017, l’édile insiste :

« La Ville de Tours n’a aucune intention de modifier la dénomination du pont Napoléon ».

Changer le nom du pont, cela reviendrait à assumer la part sombre de l’Histoire nationale, et il n’en est pas question. En revanche, en début d’année 2016, l’un des adjoints du maire suggérait de débaptiser la rue Nationale pour la transformer en rue Balzac. La transformation de la rue Royale en rue Nationale, dans les années 1880, marquait pourtant un symbole fort : l’ancrage de la république dans un pays où les soubresauts monarchiques se multipliaient depuis 1789. Cette histoire-là, les élus conservateurs sont apparemment moins soucieux de la préserver.


P.-S.

L’auteur des courriers au maire peut être contacté à l’adresse suivante : martial.montignies[at]gmail.com. Une pétition pour le changement de nom du pont a été mise en ligne et est accessible en cliquant ici.


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