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Chronique d’un 1er septembre : le premier jour du reste de l’année scolaire

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Secrétaire licenciée, collègues déboussolées, mobilier périmé... Récit à la première personne d’une rentrée ordinaire dans une école élémentaire de l’agglomération tourangelle.

C’était le jour officiel de la pré-rentrée des enseignants. Au programme, fin de l’installation de ma classe le matin, photocopies des premières activités de l’année. Et l’après-midi consacrée à la réunion de rentrée avec les collègues pour faire le point sur les directives ministérielles et rectorales. Rien ne s’est passé comme prévu.

C’est la première journée. Mais en réalité c’est déjà le deuxième jour. Les médias oublient que dans le primaire, nous sommes en classe avant les enseignants du secondaire. Pour une raison simple d’ailleurs. Ce dernier jour du mois d’août a été consacré à la préparation matérielle de la classe. Ranger les fournitures, préparer les cahiers, s’occuper de la salle de classe. Autant de tâches qui ne concernent pas les enseignants du secondaire. Alors chaque année c’est pareil, j’ouvre France Inter le jeudi précédant la rentrée des élèves, et rien ne se passe. Je vais à l’école. Je dors. Le lendemain matin, France Inter m’apprend que c’est la rentrée. Cette fois, je peux y retourner glorifiée du fait que les médias aient parlé de moi. Le vendredi 1er septembre donc, je reprends le chemin de l’école.

« Cet énorme sentiment de solitude... »

Un bon accueil. C’est ce que j’ai tenté d’offrir aux deux nouvelles collègues. Pourquoi ne sont-elles pas venues la veille ? Parce qu’elles ont appris leur nomination sur le poste la veille justement. Elles débarquent à 9h00. Je me présente, et c’est parti pour la visite des locaux, l’explication du fonctionnement de base de l’école, la distribution des fournitures commandées à l’aveugle en juin, la liste de classe, les dossiers scolaires. Une tasse de café et quelques blagues, histoire de détendre l’atmosphère. Elles sont deux à mi-temps sur le même poste, néo-titulaires. C’est leur baptême, leur première classe. C’est la seule journée de l’année où elles seront ensemble dans ce lieu. Elles ont tout à faire, tout à bâtir, tout à comprendre. Je les laisse travailler après une heure avec elles, en leur ayant passé des manuels et des conseils. Je referme la porte de leur classe, sans pouvoir oublier le souvenir de cette journée que j’ai vécue il y a 15 ans maintenant, cet énorme sentiment de solitude et cette impression de couler à pic.

« Elle vient de comprendre que c’est sa dernière rentrée »

La consolation. C’est ce que j’ai dû offrir à la secrétaire, notre « Emploi vie scolaire » (EVS). Dans l’école depuis deux ans, elle est la plaque tournante de l’administratif. Elle imprime les dossiers, photocopie les mots de rentrée pour toutes les classes, accueille les familles qui viennent visiter les locaux et inscrire leurs enfants, répond au téléphone, communique avec la Mairie ou l’Inspection. Bras droit indispensable de la directrice, qui par ailleurs ce matin est en réunion avec l’inspectrice et tous les autres chefs d’établissement pour accueillir la bonne parole ministérielle. Pourquoi pleure-t-elle, devant l’ordinateur sur lequel s’affiche Base Elève, le logiciel qui contient toute la vie de nos élèves ? Parce qu’elle vient de comprendre que c’est sa dernière rentrée, qu’elle est licenciée… Fin de contrat pour les emplois aidés.

Nous allons souffrir. Il faudra trouver des systèmes pour aller ouvrir le portail — fermé à clé pour cause de plan vigipirate —, pour répondre au téléphone ou envoyer des mails urgents, tout en s’occupant des 25 êtres humains qui peuplent les murs de chacune de nos classes. Nous allons souffrir mais nous y arriverons, comme chaque année, car nous sommes bien rodés maintenant à pallier aux défauts d’un système qui s’emballe, qui demande de plus en plus de démarches administratives, sans donner du temps et des gens pour nous aider. Nous allons souffrir, mais nous conservons notre travail. Pour elle, c’est fini. L’espoir de retrouver quelque chose est vain. Mais le désespoir de quitter ce poste, mal payé et chronophage, est réel. Ce n’était pas la panacée, mais c’était sa vie professionnelle, son statut social, et on les lui enlève sans qu’elle puisse rien y faire.

« Les mairies sont exsangues et gèrent la pénurie »

La pénurie. C’est ce qui s’organise à toutes les échelles. Dans ma classe, toujours pas de rideaux aux fenêtres. Espérons que septembre soit pluvieux, tout du moins gris. J’accueille vers 11h un employé de la Mairie venu constater qu’il n’y a toujours pas de rideaux aux fenêtres. Il refait une fiche travaux. Ce n’est que la septième en deux ans. J’en profite pour lui demander s’il peut déménager l’étagère en lamellé collé qui trône dans ma salle, en déséquilibre total, depuis que la serpillière a mangé ses pieds. Il va voir s’il trouve des employés. J’insiste lourdement. Il prend des photos de l’objet du délit, les envoie en direct aux services concernés, qui dépêche dans l’heure quatre gars costauds pour évacuer le meuble périmé. L’un des quatre hommes, en entrant dans la salle de classe, est manifestement ému de retrouver ce meuble qu’il a connu lors de sa scolarité dans cette même école. C’est émouvant ces retrouvailles, sur le chevet d’un meuble mort, mais l’employé a cinquante ans et moi ça me déprime de savoir que ce meuble est mort si vieux. La mairie me concède un bon de commande pour remplacer ce meuble. Mais seulement ce meuble, on est d’accord. Et pas cette semaine, on est d’accord.

Finalement, en cette rentrée, je n’ai pas tout à fait rangé ma classe, faute de meubles. Tous les cahiers ne sont pas prêts, mais j’ai appris une foule de chose. Que les mairies sont exsangues, qu’elles gèrent la pénurie, en prenant des petits bouts à l’un pour combler la brèche de l’autre. Que les emplois aidés sont décimés, que les êtres humains qui vivent derrière l’intitulé du poste CUI ou CAE [1] souffrent de ne plus exister. Que les nouveaux collègues sont toujours aussi bien traités par l’administration, qui les catapulte au dernier moment sans qu’ils se sentent prêts, malgré la transformation magique des Instituts universitaires de formation des maîtres (IUFM) en École supérieure du professorat et de l’éducation (ESPE). Que j’ai droit à 7 500 copies pour l’année pour ma classe. Que j’ai 26 élèves que j’accueillerai lundi en souriant. Parce qu’ils ont encore le droit d’ignorer la réalité.

K.D.



Notes

[1Contrat unique d’insertion et Contrat d’accompagnement à l’emploi.

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