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Center Parcs : 36 métiers, 40 misères

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Dans le cadre de la lutte contre l’installation d’un Center Parcs à Roybon (Isère), des opposants se sont penchés sur les conditions d’emploi dans ces centres de vacances. Le texte qui suit, tiré du n°2 de la revue De tout bois publié en avril 2015, apporte un éclairage édifiant sur la précarité de ces boulots. Avec l’ouverture récente d’un Center Parcs aux Trois-Moutiers, dans la Vienne, à quelques kilomètres de Chinon, on a jugé intéressant de reproduire ce texte [1].

Les 700 emplois qui seraient créés pour faire fonctionner l’infrastructure touristique, apparaissent aux yeux des défenseurs du projet Center Parcs de Roybon comme l’argument essentiel et indiscutable. De quels emplois s’agit-il au juste ? Quelles sont les conditions de travail que les salariés devront supporter ? Depuis que le projet de Roybon a été rendu public, les différents Center Parcs ouverts dans le pays ont essuyé de nombreuses grèves. Parcourons chacun des quatre sites existants au moment de ces grèves et laissons les employés exprimer eux-mêmes leurs reproches.

Tout d’abord dans le Domaine du Lac d’Ailette à Chamouille près de Laon dans l’Aisne, qui a supporté depuis 2008 pas moins de quatre mouvements de grèves liés notamment à de mauvaises conditions de travail ou à des méthodes employées par la direction qui seraient selon le délégué syndical CFDT « d’un autre âge ». Il ajoute à propos de la dernière grève organisée le 10 octobre 2014, que « [la direction] profite de détails pour licencier ou pousser certains employés à la dépression ». [2]

Auparavant, au cours de la grève du vendredi 13 juillet 2012, une soixantaine de salariés ont distribué des tracts à l’entrée de ce même Center Parcs pour dénoncer des salaires trop bas, un manque de personnel, une surcharge de travail, un manque de moyens et une injustice entre les dirigeants et les salariés de base. [3]

Le lundi 3 août 2009, une quinzaine de personnes étaient venues sur leur lieu de travail pour dénoncer les « salaires bas, la surcharge de travail et le manque de personnel ». Les plus déterminés se sont retrouvés sur le site : « Tous les services étaient représentés, mais une quarantaine de collègues sont restés chez eux. […] Ils nous ont assuré de leur soutien » [4]. Le porte-parole de la CGT ajoutait :

« Nous travaillons presque tous les week-ends sans aucunes compensations avec des horaires pas faciles pour la vie de famille. Nous sommes actuellement plus de 280 salariés alors que nous avons été plus de 300 l’année passée pour autant de travail si ce n’est plus. Le parc de L’Ailette a pour particularité de ne pas avoir le nettoyage intégré dans les effectifs. Nous avons une société de nettoyage. Les salariés de cette boite trinquent encore plus que nous (c’est peu dire. Nombre d’entre eux sont actuellement en procédure aux Prud’hommes) ». [5]

Soixante-dix employées de cette société de nettoyage (du Groupe K) dont nous parlait ce délégué CGT avait en effet manifesté le 9 mai 2008 devant le Center Parcs du Lac d’Ailette contre certains cadres aux méthodes jugées dégradantes et insultantes : « Pourquoi nous fouille-t-on systématiquement dès que nous sortons du parc ? ». Et aussi : « On nous humilie, on nous rabaisse, on nous insulte plus bas que terre ». Sans oublier la question des cadences : « 118 minutes pour nettoyer une maison pour 8 personnes, c’est intenable ! », et des « retards dans le versement des salaires et des absences de régularisation pour des heures effectuées en supplément ou les jours fériés » [6]

En Moselle, dans le Domaine des Trois Forêts à Hattigny près de Sarrebourg, une cinquantaine de salariés s’étaient mis en grève le 14 novembre 2011. Comme pour le Center Parcs du Lac d’Ailette, les salariés se plaignaient ici du manque de reconnaissance et des conditions de travail : « On est des esclaves, souffle une manifestante. On travaille trois week-ends par mois et on n’a aucune reconnaissance. » Les femmes de ménage dénonçaient :

« On commence à la piscine à 5 h jusqu’à 9 h 30. De 10 h à 15 h, on est dans les cottages. Certains sont propres, d’autres très sales. Les temps qui nous sont donnés pour nettoyer les chalets sont trop courts. Pour que les clients aient leur logement à 15 h nous sommes obligées, la plupart du temps, de ne pas prendre notre pause de 12 h à 12 h 30. Je touche 270 € par mois pour deux jours de travail par semaine, témoigne un agent technique de nettoyage. Si on rajoute la mutuelle "obligatoire" de 30 €, il ne reste plus grand-chose à la fin du mois. » [7]

Un an après l’ouverture du Domaine des Trois Forêts, « près de 30 % des employés initialement embauchés par Center Parcs ont déjà quitté leur emploi, pour diverses raisons. » Bruno Guth, manager cleaning des Trois-Forêts affirmait qu’ « un tel turn-over durant la première année est tout à fait normal. Nous avons observé le même phénomène sur tous les sites. » [8]

Florence Aubenas décrit très bien les conditions épouvantables (au travail et dans la vie quotidienne) des femmes de ménage à temps partiel dans son récit autobiographique Le Quai de Ouistreham. Elle décrit un travail très dur et très physique où il faut un grand courage au quotidien, où l’on passe parfois autant de temps à se déplacer qu’à travailler, où on est humilié, où on se trouve en concurrence entre collègues, où l’on se voit ballotté d’un temps partiel à un autre quand on n’est pas à la recherche de quelques heures à faire pour compléter ses revenus. C’est le genre d’emplois où l’on gagne de l’argent sans vraiment gagner sa vie (on n’a pas vraiment un travail, mais seulement des heures). C’est le genre de travail qu’on accepte en se disant que ce n’est que provisoire ; c’est le genre d’emploi que l’on ne cherche pas vraiment mais que l’on se voit contraint de faire à défaut.

Selon une étude publiée par l’INSEE concernant le Domaine des Trois Forêts,

« Les femmes sont très fortement surreprésentées dans les diverses boutiques (86 %) et les activités de nettoyage (87 %). Mais ces dernières ne leur procurent la plupart du temps que 36 heures de travail par mois (soit 9 heures par semaine) et un cinquième seulement des salariés occupés à ces tâches y travaillent plus de 100 heures par mois. […] Les 632 postes de travail créés par le Center Parcs mosellan correspondent à plus de 470 emplois en équivalent temps plein et les deux tiers sont en contrat à durée indéterminée. […] Reste que si le nombre d’emplois créés est particulièrement important, un sur quatre est en contrat à durée déterminée et surtout, les salaires offerts sont faibles. […] Parmi les 304 salariés de Pierre & Vacances, 60 % touchent le Smic horaire, dont près de la moitié seulement 319 euros par mois du fait d’un contrat de travail hebdomadaire de 9 heures en tant qu’agent technique de nettoyage. Le salaire brut horaire moyen appliqué par Center Parcs se situe ainsi près de 1,50 euro en dessous de celui pratiqué dans l’hôtellerie-restauration du bassin d’emploi, et près de 2 euros en dessous de celui relevé dans le département dans le même secteur d’activité. » [9]

Un autre article, celui-ci publié le 28 mai 2009 par le Républicain Lorrain, exprimait quelques craintes sur ces « temps-partiels [qui] constituent un appel d’air pour les demandes d’allocation RSA. Soit une ponction supplémentaire des finances publiques qui cadrerait mal avec les substantiels bénéfices dégagés par le groupe de Gérard Brémond. » [10]

En Normandie, les salariés du Domaine des Bois Francs à Verneuil-sur-Havre se sont mis en grève le lundi 21 et le jeudi 24 décembre 2009 en demandant une augmentation de salaire de 4 %. La direction leur a seulement proposé une augmentation de 1,3 %. Les salariés qui gagnaient environ 1 000 euros par mois, pour ceux qui travaillaient à temps plein, auraient donc bénéficié d’une augmentation de... 13 euros seulement. [11]

En Sologne dans le Domaine des Hauts de Bruyères, le personnel du Center Parcs de Chaumont-sur-Tharonne s’est mis en grève contre une procédure de licenciement économique collectif, en décembre 2009, parce que la Société Pierre & Vacances avait décidé de délocaliser en Hollande le service comptabilité (onze personnes de Chaumont et quatre de Paris). Elles avaient écrit une lettre assez saisissante signée « Les naufragés de la bulle » envoyée aux maires, à leur député et aux journaux. Elles disaient dans cette lettre de détresse, combien elles étaient surprises de voir l’entreprise faire des bénéfices en France et déplacer leurs emplois en Hollande. Elles disaient aussi combien elles se sentaient isolées, se posant même la question :

« Faudra-t-il faire la Une des journaux avec "Premier suicide chez Center Parcs" pour que cesse cette course infernale lancée par des financiers peu intéressés du sort de ces salariés qu’ils jettent à la rue avec des indemnités dérisoires, alors qu’eux seront grassement récompensés par une prime d’objectif atteint ? » [12]

Mis en avant par les défenseurs du projet et malgré tout très critiquables, ces emplois justifieraient de privatiser un bien commun, d’abattre une partie de la forêt des Chambarans [13], de bouleverser sa vie sauvage mais aussi la vie locale des habitants. L’industriel avec son éloquence de bonimenteur et ses soutiens inconditionnels de la Chambre de Commerce et de l’Industrie de l’Isère, du MEDEF, des chefs d’entreprises en général, de la grande majorité des élus UDI-UMP-PS-PC-FN et même d’un syndicat ouvrier (la CFDT Isère a signé un communiqué de soutien au projet de Center Parcs proposé par le MEDEF) [14] auraient-ils réussi à retourner une partie de la population contre ses intérêts ?

Henri Mora, le 26 février 2015

Illustration par martin_vmorris, photo prise dans un Center Parcs du sud de l’Angleterre.


P.-S.

Si vous travaillez pour le Center Parcs de la Vienne et que vous voulez témoigner sur vos conditions de travail, contactez-nous à contact[at]larotative.info.


Notes

[1Juste avant l’ouverture du centre de vacances, La Nouvelle République n’a pas lésiné sur les moyens pour aider Center Parcs à recruter, tout en reconnaissant que certains des contrats proposés ne faisaient pas rêver ; voir Center Parcs recrute encore et Center Parcs peine à recruter des femmes de ménage.

[13Où doit être implanté le nouveau Center Parcs de Roybon.